‹ Le Malheureux petit voyageChapitre 14 sur 16 · 13

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e lendemain, sitôt que le premier coq eut chanté et comme le postillon sifflait déjà, au milieu de la cour, une espèce de marche guerrière et faisait claquer son fouet pour donner patience aux chevaux, je courus réveiller ma maîtresse.

— Holà !… lui criai-je au travers de la porte… L’équipage est prêt à partir !

Àces mots, sans attendre réponse, je pénétrai dans la chambre, ouvris la fenêtre et, m’étant avancée jusques à côté du lit, m’aperçus que Madame et Mademoiselle dormaient encore, serrées l’une contre l’autre et du plus innocent des sommeils.

— Ne portez point attention, me dit d’abord la princesse au moment qu’elle cligna des yeux, à ce que nous sommes présentement sans chemises et avons la chevelure en désordre. Cela provient de quantité de mauvais rêves, lesquels, engendrés par la fermentation du chagrin, nous ont envahi les esprits et occasionné beaucoup d’ébranlement.

Ayant ainsi parlé, elle se leva, en proie à la plus folle douleur, se voulut habiller elle-même, laça son corsage de travers, et ayant omis, dans le fort de son trouble, certain détail de sa toilette du genre des débarbouillements, s’avisa d’y revenir alors qu’elle était déjà vêtue, de telle façon que, sa robe ne se trouvant point suffisamment retroussée et la gênant dans ce gentil petit travail, son petit cotillon de dessous trempa dans l’eau de senteur et ses bas furent de la baignade. À la vue d’un pareil désastre, je me préparais à pousser de grands cris, quand, s’étant installée au soleil et en position convenable devant la croisée, elle me fit signe que la chaleur du matin la saurait sécher incontinent, et qu’au surplus il fallait que je me tinsse en silence et rentrasse mon discours, de crainte, ajouta-t-elle tout bas, de troubler le sommeil de sa cousine, laquelle étant, comme je le devais reconnaître à la pâleur de son visage, abîmée de lassitude, avait besoin de demeurer en repos.

Cependant, le postillon, fatigué d’attendre, lançait à toute gorge de formidables jurements. Mademoiselle en fut réveillée.

— Qu’est-ce là ?… dit-elle en se dressant en sursaut et voyant la princesse habillée de pied en cap. Où allez-vous, de si bon matin ?

— Hélas !… répondit Madame, ne le savez-vous point comme moi !

— Ce n’était donc pas un rêve !… reprit-elle en secouant la tête et en se passant la main dessus le front.

Àpeine achevait-elle ces mots que ma maîtresse tomba à genoux près du lit et, la voix entrecoupée :

— Adieu !… Adieu, ma cousine, fit-elle. Adieu, ma charmante !… Adieu, adieu, beaux yeux sombres, lèvres rouges… Adieu, cheveux noirs !

— Ah ! Madame… soupira Julie, sans pouvoir, tant elle sanglotait, prononcer une parole.

Puis, ayant retiré le drap et découvert, une à une, les beautés qu’il cachait à sa vue :

— Taille de nymphe !… ajouta la princesse… Épaules d’albâtre ! Jambes fines et faites au tour ! Seins de marbre !… Sachez que je meurs de vous abandonner !

Devant ce spectacle de tant d’attendrissement et d’innocente douleur, je commençais, gagnée par l’émotion, de gémir dans un coin de la chambre, quand un valet, ayant frappé à la porte, nous annonça par le trou de la serrure qu’il était temps de se hâter.

Ma maîtresse se releva, étancha son malheureux visage, embrassa une dernière fois Julie, et sortit dans le couloir, où, les uns portant le bonnet nocturne, les autres le foulard de chef, madame la douairière, le chapelain, le vicomte et M. d’Aigremont nous attendaient pour nous conduire au carrosse et nous souhaiter un bon voyage. Nous descendîmes donc l’escalier, entourées de cet important cortège, et prîmes place en voiture au milieu des plus magnifiques saluts ; puis, notre postillon ayant fait claquer son fouet et mis ordre à sa perruque blanche, nous partîmes au galop.

— Excellente Toinon, me dit Madame, alors que nous débouchions sur la route, remarquez-vous que nos chevaux sont d’une humeur écumante et que nous avons affaire, pour l’heure, à un cocher rempli de témérité ? Il est vraisemblable que, de ce train, nous roulerons avant peu de temps dans quelque précipice, chose qui me rendra fort aise à cause que j’ai grande envie de mourir.

— Sainte Vierge Marie !… m’écriai-je, voilà bien de méchants propos !

Et je lui serrai les mains, qu’elle avait justement toutes froides, et m’essayai par mille agacements à lui arracher un sourire ; mais elle renversa la tête, ferma les yeux, et, poussant les plus affreux soupirs :

— En vérité, ajouta-t-elle, c’est triste fortune, quand on vient d’avoir à peine vingt ans, que de ne plus aimer de vivre !

Néanmoins, grâce à mes baisers, j’arrivai à la ragaillardir, de telle sorte qu’elle reprit goût au chemin, se plut à regarder le pays et, une fois qu’on changeait l’attelage, offrit à boire aux gens du relais pour la raison que l’un d’entre eux, qui était beau garçon, lui avait confié, sous couleur de badinage, de quelle manière, maintenant qu’il savait combien les princesses sont jolies, il comprenait en quoi son métier de valet de poste le cédait à celui de prince.

Tout semblait donc marcher à ravir, et, la nuit venue, je sommeillais tranquillement dans mon coin de carrosse, lorsqu’un sanglot que laissa échapper ma maîtresse me vint éveiller tout à coup.

— Voudrez-vous donc, lui dis-je en ouvrant un œil, que je périsse de chagrin à force de vous entendre pleurer !

Et, mettant mon front sur son épaule et un bras à l’entour de sa taille, je me blottis contre son cœur.

— Ah !… Toinon, s’écria-t-elle, se pourrait-il que rien en ce monde ne me puisse jamais consoler !

— Madame, fis-je en souriant, il n’est point de douleur qui ne passe.

Àces mots, elle essuya ses larmes, me baisa la joue, et se déclara pleinement satisfaite de cette magnifique sentence. Nous demeurâmes, ensuite, à parler fort tranquillement jusqu’à la ville d’Avignon, où nous nous embarquâmes sur le coche d’eau, lequel, remontant la rivière de Rhône, conduit au pays lyonnais.

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