‹ Le Malheureux petit voyageChapitre 15 sur 16 · 14

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ussitôt que le soleil parut, j’abandonnai l’espèce de cambuse où j’avais dû passer la nuit, et montai sur le pont. Je m’assis en un coin retiré, à l’abri d’une foule de barriques dont l’arrière se trouvait garni, et m’occupai, un assez long moment, de contempler le paysage.

Traîné par douze chevaux, le bâtiment suivait le bord de la rive, mettant en fuite quantité de canards et soulevant l’onde écumante. Quelquefois, une lavandière, au moment qu’elle trempait son linge dans le fleuve, nous lançait maintes apostrophes à cause du bouleversement qu’infligeait à sa lessive le remous de notre vaisseau ; à quoi nos hommes répliquaient dans le langage des navigateurs, qui est fort sarcastique et semé de termes plaisants.

En plus de ces distractions, j’avais à chaque instant sous les yeux de nouveaux sujets d’étonnement, soit que nous touchassions en un port afin d’embarquer beaucoup de populaire ou de donner au capitaine l’occasion d’aller boire à l’auberge, soit que, pour éviter les remous et empêcher que la corde par laquelle nous étions conduits ne s’accrochât à quelque herbe marine, l’équipage organisât de ces manœuvres qui sont propres à l’art nautique ; si bien que j’en oubliai de descendre dans l’entrepont réveiller madame la princesse, et que je manquai de tomber de stupeur lorsque je la vis, tout à coup, apparaître à l’autre côté du bateau.

Elle passa près de moi sans me voir, fut s’accouder au bordage et, m’ayant entendue approcher :

— Laissez… De grâce… me dit-elle en tournant la tête. Je désire demeurer seule, aujourd’hui.

Et, posant son menton dans la main, elle resta immobile à regarder l’onde.

Elle se tint, ainsi, sans prêter attention à rien d’autre, jusqu’à l’instant du repas, qui nous fut servi à l’endroit qu’on nomme gaillard et qui est situé à l’arrière. Nous y mangeâmes fort commodément à l’ombre d’un pavillon de planches, et Madame, poussée par mon conseil et ranimée par la brise, toucha à chacun des mets et but même une petite rasade.

— Cela va mieux, dit-elle aussitôt.

Àquoi je compris qu’une vapeur stomacale, accompagnée d’une extrême faiblesse, avait été, seule, cause de cette façon de langueur qui l’avait accablée le matin, et que, momentanément, une aile de poulet à la poêle, une bonne tranche de farce et un coup de vin piquant la venaient de remettre en santé.

Au surplus, comme, le vent soufflant, on avait hissé la grand’voile et commencé de naviguer sans chevaux, la vue du bâtiment qui fendait les flots avec fracas, le tumulte des gens du bord occupés à manœuvrer les cordages, les commandements du pilote, les jurons du capitaine, nous vinrent égayer à propos et ragaillardir les esprits.

Je croyais, en conséquence, que Madame s’était rétablie et tirée de sa tristesse, quand, dans le moment que nous arrivâmes à l’entrée du port de Lyon, elle se leva brusquement et descendit dedans sa cabine, où, l’étant allée rejoindre, je la trouvai fort abattue et le visage inondé de larmes.

— Le ciel voudra-t-il, m’écriai-je, que vos yeux ne se sèchent jamais !

— Cela n’est rien, soupira-t-elle après qu’elle se fut essuyé la joue ; vous voyez qu’il n’y paraît plus… Au reste, j’ai tout lieu d’espérer, tellement je me sens le cœur raffermi, que mes peines touchent à leur fin et qu’avant une heure j’aurai pour toujours achevé de pleurer.

— Madame, répliquai-je, voilà qui me rend heureuse et mérite que je vous baise les mains !

Àces mots, je tombai à genoux, mais elle me releva, m’ordonna d’ouvrir son bagage, d’y chercher ses bas de soie rose, ses jarretières d’apparat garnies d’une boucle d’or, ses chaussures de fine peau blanche, et les voulut mettre aussitôt ; après quoi elle releva sa jupe jusqu’au milieu de sa cuisse, qui était la plus ronde et la plus jolie du royaume, se regarda dans un grand miroir qu’elle avait toujours en voyage, se découvrit belle à ravir, et, ayant laissé tomber sa robe :

— Si, par ce cas, dit-elle en s’efforçant de sourire, quelqu’un me déshabille aujourd’hui, il faudra, n’est-il pas vrai, qu’il soit de méchant caractère pour ne point me trouver à son goût !

— Monsieur le maréchal, demandai-je, serait-il venu à vos devants et vous ferait-il surprise ?

— Point du tout… me répondit-elle ; mais sait-on jamais ce qui peut arriver !

En même temps elle ouvrit la porte et nous montâmes sur le pont.

Notre vaisseau, retenu par l’ancre, était présentement amarré à quatre ou cinq toises du rivage, et relié à celui-ci au moyen d’une méchante passerelle, sans barrière d’aucune sorte, et par laquelle on devait débarquer. Nous nous assîmes un instant, jusqu’au moment que tous les voyageurs furent descendus à terre, en suite de quoi, M. le capitaine-marin nous ayant dit ses civilités, nous nous levâmes à notre tour et nous engageâmes dessus le passage.

J’arrivais tout juste au quai, marchant à quelques pas devant ma maîtresse et prenant garde à ne point trébucher, quand le bruit épouvantable de la chute d’un corps dans le fleuve me manqua tuer de terreur. Je me retournai, frémis d’effroi et crus défaillir sur le coup en apercevant Madame entraînée au fil de l’eau, dans laquelle, sans nul doute, un faux pas venait de la précipiter. Tout cela ne dura qu’un éclair. Elle me regarda, ses bras s’agitèrent, et dans son égarement, au lieu que de m’appeler par mon nom, elle cria, d’une voix déchirante :

— Adieu !… Adieu !… ma pauvre Julie ! Puis elle disparut sous les flots.

Au tumulte que je fis, plus de cent mariniers accoururent. On équipa quantité de barques, et, munis de perches et de crochets, les intrépides sauveteurs fouillèrent le sein de l’onde. Nous en eûmes pour près d’un long quart d’heure, au bout duquel on la retira.

Devant cet affreux et touchant spectacle de tant de beauté et de jeunesse brisées par un stupide accident, tous les visages se mouillèrent de pleurs.

— Peut-être n’est-elle point tout à fait morte, déclara un vieil apothicaire qui se trouvait par hasard dans l’assistance, et parviendrons-nous à lui rendre le souffle grâce à quelque médicament.

Comme il achevait de parler, on la porta sur la rive, où, d’après les conseils de ce savant homme et afin qu’elle pût mieux respirer au cas où son cœur recommencerait à battre, une commère compatissante lui sortit ses vêtements.

Durant ce temps, accablée de tristesse, je m’étais laissée choir au coin d’une borne voisine et sentais mes esprits me quitter,

lorsqu’une immense rumeur me força de rouvrir les yeux.

— Qu’elle est belle !… disait la foule groupée autour du corps de ma maîtresse.

— Hélas ! ajouta une voix, il ne reste plus

maintenant qu’à la mettre en terre () ! À ces mots, je me relevai, écartai les rangs des spectateurs, et, parvenue dans le milieu du cercle, m’agenouillai devant elle. Je serrai sa main glacée, la touchai une dernière fois de mes lèvres.

— C’était, m’écriai-je d’entre mes gémissements, la plus illustre et la meilleure des princesses ! Le bon Dieu nous l’a ravie trop tôt !

Elle reposait, dessus un drap, toute nue, avec seulement ses bas roses, ses jarretières et ses chaussures de peau blanche. Sa bouche, étant demeurée ouverte, semblait prête à me sourire. Ses doigts, malgré les flots impétueux, avaient conservé leurs bagues, et, chose extraordinaire de laquelle je fus fort surprise, elle portait entre les seins, renfermée dans un grand médaillon, une boucle de cheveux noirs…

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