‹ Le Malheureux petit voyageChapitre 3 sur 16 · 02

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e fut ainsi que nous partîmes, le dimanche après la Fête-Dieu, par la route de Bourbonnais, avec, pour toute compagnie, deux piqueurs d’escorte, un postillon et le cocher. Au lieu que de m’installer sur le siège, Madame me voulut avoir auprès d’elle, m’assit au fond du carrosse, fut bonne à ravir, et, comme, dès la première poste, la chaleur avait redoublé, et que l’on pensait périr d’étouffement, elle me défit la robe, m’ouvrit le corsage, me mit en petit costume, avant même que de se dévêtir.

Je ne savais de quelle façon lui rendre grâces de tant d’obligeance, et, n’ayant point de mots qui fussent dignes d’un tel emploi, je me contentai de baiser ses mains, qu’elle avait toutes parfumées. Elle me releva, m’embrassa, me dit mille charmantes choses. Pour ma part, je n’osai lui apprendre autrement que par des caresses qu’il n’était rien au monde de mieux fait pour être aimé qu’une aussi jolie maréchale de France, en chemise et en cotillon court.

Pendant ce temps, notre équipage allait grand train, claquait du fouet et remplissait les échos du plus magnifique fracas. Ceux qui étaient dans la campagne à couper le blé tournaient la tête pour nous voir passer, tellement nous avions bel air avec nos quatre juments blanches, notre postillon habillé de bleu et toute la poussière que nous soulevions.

On ne s’arrêtait qu’aux hôtelleries, afin de boire du vin blanc, lequel, comme on sait, guérit la suffocation. Bien qu’il fût un tantinet piquant et qu’il eût, à ma connaissance, un revenez-y de prunelle, la princesse y prit un tel goût qu’elle en oublia, dans la suite, la noblesse de sa naissance et l’orgueil qu’on doit à un sang illustre.

Elle chanta Ma chemise brûle, qui, pour être une chanson fort plaisante et mêlée de judicieuses pensées, ne va pas sans quelques gaillardises ; elle envoya, de la main, quantité de baisers aux passants, et un moment, comme le soleil devenait furieux, s’arrangea de telle

manière, afin de se donner de l’air, que tout le pays pût admirer, par la portière et tout à son aise, ce que le premier gentilhomme de France eût payé des plus folles prouesses.

Enfin l’on s’arrêta pour coucher, à dix lieues de Fontainebleau, dans un assez méchant logis dont l’enseigne est « Au Cheval Rouge » et où demeuraient, depuis le matin, vingt soldats de Sa Majesté, attendant la fraîcheur de la nuit pour continuer leur étape.

Àla vue de la grande salle remplie de ces pandours, jouant, buvant et lutinant les filles, nous fûmes près de nous enfuir, tant ils menaient tumulte avec leurs chansons à demi chrétiennes, la veste enlevée, les bras sans chemise et les chausses à moitié défaites. Pour ce qui est de leur visage, je dois confesser, cependant, tout le bien que nous en pensâmes, à savoir qu’on n’eût rien pu trouver de pareil dans la capitale. C’étaient, nous dit l’hôtelière, des naturels du pays d’Auvergne, où les hommes sont de superbe prestance, qu’on avait recrutés pour servir dans la garde du roi et qu’un sergent menait à Paris, sans souffler et à faibles journées.

Dès qu’ils nous eurent aperçues et montré, par une révérence, qu’ils connaissaient le savoir-vivre, il n’y eut pas de madrigaux qu’ils omirent de nous adresser ; si bien qu’ayant cru comprendre à certaines de leurs façons combien ils avaient désir de se renseigner, au moyen du toucher, sur le détail des beautés superfines qu’ils soupçonnaient dessous nos jupes, nous convînmes qu’il était fort prudent de ne point faire de manières et de leur céder sur ce modeste point.

Cependant, nos gens étant rentrés, suivis

de l’hôte et de sa femme, laquelle nous avait laissées pour aller préparer le repas, nos rustauds, effrayés d’un tel renfort et ayant appris quelle illustre princesse ils caressaient, ainsi, par le menu, se rassirent devant leur table tout penauds et la mine basse.

Nous apportâmes, comme l’on suppose, la plus extrême diligence à nous sortir d’un si terrible endroit, et, une fois hors de danger, nous gagnâmes le premier ruisseau, à seules fins d’y rafraîchir un peu ce que tant de mains

malhonnêtes venaient de grappiller fortement.

Après quoi, nous revînmes souper, goûtâmes d’un assez maigre fricot et montâmes nous livrer au sommeil.

Au moment, donc, que nous étions à ouvrir la porte de la chambre, l’hôtelière, qui marchait devant nous et tenait la chandelle, se retourna et, ayant cherché ses mots, nous annonça d’une voix larmoyante comment la pénurie de meubles dont souffrait sa misérable maison allait obliger, pour ce soir, une maréchale de France à dormir avec sa servante.

Madame n’en prit point ombrage et s’en arrangea de bonne manière, tellement qu’ayant reconnu à la rougeur de mon front combien je me trouvais saisie du fâcheux hasard qui nous arrivait elle proclama que, le prince demeurant presque tout le temps à la guerre, l’occasion de passer la nuit seule se rencontrait assez souventes fois, et qu’en outre, son tempérament étant de craindre la froidure, elle ne pouvait qu’avoir plaisir dans la compagnie d’une demoiselle qui, pour n’être qu’une humble et pauvre fille, comptait sous son cotillon de quoi honorer grandement la couche de la plus noble princesse et, aussi, lui tenir bien chaud.

Cependant, lorsque nous fûmes seules et fermées avec le verrou, Madame ayant reconnu que la nuit serait très suffocante et que, dans la saison de l’été, les chemises sont ornements superflus, nous nous trouvâmes, l’instant d’après, la tête dessus les coussins, avec nos cheveux, notre tour de col et nos bagues pour tout équipage.

Je me mis dans le coin du lit, au point que j’en aurais pu choir, comme il convient à une servante qui est couchée avec sa maîtresse, et entamais déjà un rêve, lorsque celle-ci, qui n’avait dit mot, poussa un gémissement et commença de m’expliquer avec cent manières qui auraient attendri le Ciel que, maints vents coulis régnant dans cet appartement, c’était d’une affreuse cruelle que de la laisser loin de ma poitrine, laquelle, pour la bien réchauffer, allait à ravir. J’organisai tout comme elle voulut et, l’ayant prise dans mes bras, ce fut de cette façon, à l’auberge du Cheval Rouge, que tant de charmes des plus beaux, des plus nobles et des plus illustres, firent, comme on dit, entière connaissance avec ceux d’une pauvre fille.

J’appris ainsi, point par point, comment sont fabriquées les princesses, et que, pour vivre, le reste du temps, dedans des chemises à vingt livres l’aulne, il n’est point, sous la couverture, de trésors ayant cent quartiers qui ne fassent, aussi bien que les nôtres, profession d’aimer les caresses.

Bien que je n’aie point gardé souvenance de tout ce qui nous advint par la suite, étant demeurée, un instant, en une espèce de faiblesse, je ne puis sans être émue encore me rappeler les bontés superfines dont je fus comblée dans cette circonstance.

Le tout est que, de fort grand matin, quand la princesse m’eut éveillée, je me mis, en la regardant, à trembler de tout mon corps et à rougir de si belle manière que j’en pensai mourir de confusion, sans en comprendre le pourquoi. Elle posa ma tête au creux de son col, m’arrangea ses bras à l’entour de la taille et me prit contre son cœur, où je versai, sans qu’il y eût raison, toutes les larmes de mes yeux.

— Toinon, Toinette, dit-elle, comment êtes-vous de cette façon alors que je vous veux tant de bien, et que vous ai-je fait que vous ayez si grande peine et que vous ne m’en aimiez plus ? Au reste, il ne faut point que vous pleuriez ainsi si vous voulez que je sois heureuse.

Àces mots, elle commença de sécher mes yeux et de me baiser la joue, si bien que, sans le vouloir, je me dépêchai de sourire.

— Ne me demandez point, madame, lui répondis-je dans le même instant, de quelle espèce de désolation je viens d’être si terriblement saisie. Je ne sais d’où elle m’est venue, car je suis une pauvre fille qui ignore la plupart des choses, mais j’ai appris que rien n’est plus doux que de pleurer sur votre sein.

Après que j’eus achevé, je cherchai ses mains, les effleurai de mes lèvres et fus tendre autant qu’il se peut ; mais le bruit que menèrent nos gens, sous l’auvent de notre fenêtre, pour équiper le carrosse et atteler les chevaux, vint nous tirer de notre lit.

Nous fîmes fort vitement toilette, et, une fois bien ragaillardies, descendîmes à la cuisine où l’hôtelière avait préparé la table. Nous bûmes un pichet de lait et prîmes collation de quantité de pommes reinettes et d’une excellente fouace. Puis, toute la maisonnée ayant baisé les mains de la princesse, nous montâmes dans notre chaise et partîmes à la galopade.

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