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itôt que l’on fut en chemin et à l’instant que nous arrivions dans une ténébreuse forêt, il se leva un ouragan accompagné d’une nuée fort noirâtre. Le ciel en devint obscurci et la pluie tomba à tout renverser, si bien que notre postillon, que nous avions toujours connu pour être d’humeur pacifique, se mit, par le moyen de quelques mots assez gaillards, à invoquer le grand saint Georges, qui est le patron des cavaliers. Pour nous, dans notre bon carrosse, les vitres levées et les portières closes, nous entendions avec courage les coups de tonnerre, le vent qui soufflait, et les jurements du cocher qui se trempait dessus le siège. Au reste, cet affreux aquilon étant parti comme il était venu, ce fut par un temps guilleret et comme les oiseaux recommençaient à faire concert que nous entrâmes dans Montargis.
Dès qu’on y sut notre passage et au moment que nous dînions devant la maison du maître de poste, nous vîmes venir M. le curé, accompagné du gouverneur, du bailli et du sacristain. Ce magnifique cortège, tout rempli de majesté, était suivi à trente pas derrière par un personnel domestique composé d’un jeune garçon, lequel portait un beau bouquet des plus jolies roses et avait mine d’être fort avenant.
Lorsqu’ils furent près de la table et après mille salutations, ils demandèrent que la princesse leur accordât une audience ; puis, ayant tiré son mouchoir et s’en étant par ce moyen épongé le front, l’abbé entreprit un discours arrangé d’excellente manière, où madame de la Marsaille était louée, à tout hasard, sur le fait de sa religion et mise dans un parallèle avec sainte Madeleine, à cause qu’elle avait les cheveux très blonds et aussi qu’elle était très belle. Sitôt qu’il eut achevé, il appela son jeune valet, lui prit les fleurs dedans les bras et les offrit à la princesse avec deux vers de circonstance qui atteignirent le sublime. Madame, l’ayant remercié, respira les roses et dit qu’elles sentaient si finement bon qu’elle en voulait mettre quelqu’une dessous son corsage pour être bien parfumée.
Au moment qu’elle se taisait, le gouverneur, qui était gentilhomme mais d’un grand âge et de tournure un peu épaisse, s’avisa de lire un poème dans la manière des madrigaux, laquelle est d’être très cavalière et bourrée d’une humeur badine. Il se fit aussitôt, parmi la foule, un énorme rire, et je profitai du tumulte qui suivit pour saluer la compagnie et m’en aller promener au jardin.
Un certain bosquet de pommiers, planté au fond du verger, y donnait un tantinet ombrage à une façon de pelouse où s’était assis, afin de prendre le frais, le petit valet de M. le curé, qui avait enlevé sa veste et jouait, présentement, à jeter du pain aux poules, ce qui est signe d’innocence. Je le saluai avec courtoisie, sur quoi il leva la tête, baissa les yeux, tira son chapeau, et, à la place de compliments,
m’apprit que le temps avait belle mine et la
volaille grand appétit. Malgré ce commencement, je m’installai à ses côtés et lui enseignai qu’il avait bon air, ce qui fit qu’il devint fort rouge et manqua de défaillir. Cela aidant et
après que je lui eus montré, en manière de passe-temps, comment sont faites nos épaules, il nous vint une telle amitié qu’il n’y eut plus bientôt qu’un tout petit rien qui eût pu la rendre meilleure. Il m’embrassa sur la gorge, partit en conquête, et, m’ayant pris la petite oie :
— Mademoiselle, me dit-il, bien qu’il soit de mon naturel d’avoir peur de parler aux dames et que j’aie vécu, jusques ici, dans l’ignorance du plaisir vénérien, j’ai deviné combien vous êtes belle et j’ai conçu le projet de vous épouser sans retard. Aussi, demeurez dans cette ville afin que je vous montre à ma mère et qu’on célèbre notre mariage.
En même temps, il s’arrangea si bien pour obtenir mon consentement que je serais peut-être aujourd’hui dans la grand’rue de Montargis, à filer la laine sur le devant de ma
maison, si la princesse, au moment qu’on allait partir, n’était point venue, avec un soufflet, me tirer de ces fiançailles.
J’abandonnai ce beau jardin, le bosquet de pommiers, l’herbe tendre et le joli petit mari que j’avais trouvé dedans, le tout sans retourner la tête, tant les femmes sont oublieuses ; mais, lorsque notre équipage eut commencé de galoper, et qu’on fut fort loin sur la route, il me vint une grande langueur de laquelle je
pensai mourir, de telle façon que j’étais en train de tomber malade d’amour quand un soupir des plus déchirants que poussa ma bonne maîtresse me fit oublier, pour toute la vie, l’histoire de mon mariage.
Comme je vis qu’elle pleurait et se désolait à perdre l’esprit, je baisai ses mains toutes mouillées de larmes et les gardai contre mon cœur. Après quoi, ayant tiré mon mouchoir qui était au chaud sous ma dentelle, je voulus
lui sécher les yeux ; mais elle me repoussa, fit cent manières dont j’eus l’âme toute fendue, et, lorsqu’elle se fut calmée :
— Ingrate Toinon, dit-elle, ingrate, ingrate Toinon !
— Madame, lui répondis-je, bien que j’ignore en quoi je vous pus offenser, je veux entrer dans un couvent si vous ne me pardonnez point !
Àces mots, elle ouvrit ses bras, dégrafa son corsage, à cause que tant de chagrin lui avait donné beaucoup de chaleur, posa ma tête sur son sein et me fit entendre, par quelques caresses, que j’étais déjà pardonnée.
Tout cela nous ayant procuré force occupation et délassement, nous arrivâmes jusqu’à la nuit sans trouver le chemin trop long, si bien qu’au coup de huit heures nous fûmes tout étonnées de nous trouver, sans y avoir pris garde, sur la grand’place de Briare, devant le logis de la « Belle Image » où le dîner nous attendait.
Comme nous avions très bel appétit, tout nous y parut magnifique, tant la sauce qui était piquante et avait le goût de fumée, que le marmiton du lieu qui se trouvait n’avoir qu’un œil et sentait l’oignon d’une bonne toise.
Cependant, comme il était tard et l’assemblée manquant de qualité, nous nous endormîmes, sitôt après le gigot, le nez au fond de notre assiette. L’hôtelière nous en étant venue tirer nous conduisit à notre chambre, où nous trouvâmes deux vastes lits avec courtines et rideaux de basin qui fleuraient l’odeur de la lavande.
Dès que nous fûmes dévêtues, nous tînmes à toutes les deux une manière de conseil où il fut jugé, des plus sagement, que, la contrée étant sans nul doute fort mauvaise et remplie de méchantes gens, il y avait extrême nécessité à dormir dedans les mêmes draps, de telle sorte qu’il fût possible, au cas de quelque pressant danger, de nous porter plus vivement secours.
Nous nous couchâmes donc ensemble, nous donnâmes, l’une à l’autre et en guise de bonne nuit, cinq ou six mignons petits baisers, et fîmes ensuite, jusques au matin, grande foule des plus jolis rêves.