‹ Le Malheureux petit voyageChapitre 5 sur 16 · 04

04

ien qu’il vous ait l’air d’un petit ruisseau de province, nous jugeâmes que le fleuve de Loire était de fort belle apparence. L’eau qu’on y peut découvrir s’étend sous maint bosquet d’arbres verts, aussi brillante qu’un miroir et tranquille comme un pot de lait. Nous en suivîmes le rivage durant le chemin que nous fîmes de la Charité jusqu’à Nevers. Il n’est point de jardin sur la terre qui soit plus plaisant que cette grand’route, et nous eussions pris vivement plaisir au chant qu’y sifflaient les oiseaux, à la beauté du feuillage et aux fleurs qui parfumaient l’air, si la chaleur de la saison, le mouvement de la chaise et la nature des coussins ne s’étaient point mis à nous accabler de l’espèce de maladie que l’on nomme mal au derrière. Nous en

étions assez abattues et pleines de mélancolie, lorsque nous vînmes à découvrir que, le ciel ayant, par hasard, placé une belle rivière sur le côté du chemin, c’était, entre mille raisons, afin que les dames qui vont en carrosse et ont, d’habitude, la peau des plus fines, s’y pussent baigner en passant et que l’endroit de leur personne pour lequel, malheureusement, les cahots des routes du roi ont moins de caresses que le roi lui-même, y eût tout loisir de faire la trempette. Ce fut dans cette pensée qu’étant descendues de voiture et ayant dit aux valets d’aller boire dans quelque auberge voisine, nous rendîmes grâces à Dieu du remède qu’il nous offrait et enlevâmes notre robe, notre corps et notre chemise.

Sitôt que nous fûmes dedans la rivière, nous jugeâmes que les naïades, s’il est exact qu’on en découvre encore, sont les demoiselles les plus fortunées qui se puissent rencontrer dans l’univers, tant il est vrai que rien n’est si plaisant que de se promener sur la mousse, au milieu d’une eau bien tranquille, avec, comme seuls falbalas, la chevelure dénouée. Pour ma part, ne connaissant rien qui fût plus seyant pour une jeune princesse que ce simple et modeste appareil, je bénissais le hasard qui me donnait de contempler, ainsi, madame la maréchale, entourée de ce beau paysage et dans cette tenue d’été. Cependant, tout en admirant cette taille si divinement tournée, ce beau sein roide, ces jambes fines et rondes, et maintes autres choses en plus, je songeais en retenant mes larmes combien c’était un sort cruel pour tant d’illustres merveilles d’en être réduites, par la cause d’un époux guerrier, à se consumer ainsi dessous les guimpes, les cotillons de soie et les bas à jours, et à demeurer, durant six semaines, en pénitence et au pain sec.

Après que je lui eus fait part de l’objet de ma réflexion, ma bonne maîtresse se mit à parler.

— Petite Toinon, me dit-elle, pourquoi monsieur le maréchal, au lieu de conduire ces grands sièges où il pourrait mourir de quelque boulet de canon (2), ne vient-il pas pousser l’assaut devant un petit endroit que je sais, lequel tremblerait de lui faire du mal et meurt de l’envie de se rendre !

Dans le même instant, un affreux tumulte éclata du côté de la rive et nous entendîmes force jurements avec des coups de pistolet.

Quand cette fumée qui provient de la poudre se fut un peu dissipée, nous aperçûmes quatre cavaliers, vêtus de pourpoints de velours et coiffés fort magnifiquement, qui sautèrent de cheval et s’assirent sur le bord de l’eau de manière à nous bien admirer.

Nous ne fûmes point, comme l’on devine, sans pousser les plus grands cris du monde et sans arranger nos petites mains devant nos beautés principales afin d’en cacher à ces gentilshommes à tout le moins l’essentiel. Mais quand nous eûmes l’assurance que le nombre et la dimension de nos trésors les plus doux étaient tels que nos dix doigts ne les pouvaient dissimuler, nous perdîmes notre courage et nous contentâmes de baisser les yeux.

— Que ne sommes-nous, soupira la princesse, comme sainte Marie d’Égypte qui, allant en Terre sainte et étant dans l’extrémité de céder à un batelier, fut couverte, par tout le corps, d’une si abondante toison qu’elle put, à ce que nous apprend l’Écriture, goûter la volupté la plus vive sans manquer à la modestie ! Le siècle, malheureusement, n’est plus si fertile en miracles, et je tremble que, pour cette fois, le Ciel veuille que nous demeurions avec seulement, comme voiles, cette petite touffe blonde que nous avons à l’habitude, laquelle est semblable aux fines moustaches qui font paraître plus plaisantes les lèvres qu’elles ombragent.

— Madame, répondis-je, je crains à la vérité force événements imprévus qui, bien que des plus flatteurs pour la perfection de notre personne, n’en seront pas moins un peu étrangers aux règles de la continence.

Nous en étions là de notre entretien lorsque l’un de ces messieurs, ayant tiré ses bottes, descendit dans la rivière et s’en vint au-devant de nous.

Aussitôt qu’il fut à quelques pas, nous distinguâmes qu’il était vêtu d’un justaucorps brodé, de chausses à bouffants de dentelle, et portait, sur cet habillement, le cordon du Saint-Esprit.

Àl’instant que je lui eus fait une profonde révérence et que je l’eus appelé « Monseigneur », comme c’est coutume pour ceux qui ont l’ordre royal, il enleva son chapeau et nous salua fort galamment.

— Mesdames, commença-t-il, mon naturel étant d’aimer les belles et de les priser d’autant plus qu’elles ont moins de vêtements, je ne cacherai point la flamme dont je suis dévoré à l’égard de vos personnes. En outre, bien que, pour l’heure, vous me trouviez arrangé ainsi qu’un prince du sang de France et muni de ce ruban bleu dont je m’emparai l’autre jour, je dois à l’honneur de vous confesser que j’ai pour profession de pratiquer le brigandage, laquelle comporte, entre maint autre objet, de dépouiller les carrosses, d’occire la maréchaussée et de trousser les voyageuses. Ces messieurs que vous voyez là-bas sont tous trois de ma compagnie et vous supplient de les vouloir compter au nombre de vos admirateurs.

Ce disant, il nous prit par la main et nous mena jusqu’à la rive, malgré les sanglots et tout le tapage que nous fîmes dans cette occasion.

Chaque fois que l’un de nos charmes, à cause que l’eau devenait moins profonde à mesure que nous marchions, paraissait au-dessus du flot, ces messieurs, du bord du fleuve, louangeaient en termes magnifiques les perfections de notre beauté, tellement que, si c’est un cas fort cuisant, pour des personnes vertueuses, de se trouver dans le hasard d’être violées

par quatre brigands, il n’est rien qui puisse satisfaire plus complètement l’amour-propre.

Quand nous fûmes dessus le rivage, celui qui était capitaine s’avança à nos devants et, nous ayant baisé la main, nous éclaira sans retard sur l’objet de ses intentions.

Àpeine eut-il achevé que nous tombâmes à genoux et fîmes entendre les plus grands soupirs.

— Monsieur le brigand, lui dit la princesse, seriez-vous donc de mauvaise famille que vous demeuriez ainsi sans pitié devant deux malheureuses femmes qui n’ont même pas sous la main une modeste feuille de vigne pour en protéger leur vertu !

— Au surplus, m’écriai-je à mon tour, apprenez enfin que l’époux de Madame est des plus experts dans l’art de diriger les guerres, et qu’il vous saura tailler en morceaux si, par l’effet de la concupiscence et de vos ardeurs naturelles, vous nous causez le moindre dommage.

Àces mots, M. le capitaine releva ma bonne maîtresse, lui mit un baiser sur le front et, l’ayant prise par la taille, la conduisit vers un bosquet voisin, afin d’achever cette causerie dans un lieu où l’herbe fût plus tendre.

Pour moi, toute seule entre les trois autres, je me contentai de fermer les yeux et d’attendre, la honte au front, qu’ils eussent enlevé leurs vestes et tiré à la courte paille.

Page 1