‹ Le Malheureux petit voyageChapitre 6 sur 16 · 05

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out cela nous tint, comme on pense, près d’une grosse heure, et nous venions à peine de nous rhabiller et de rafistoler nos frisettes quand nos gens arrivèrent, cahin-caha, de leur auberge. À cette vue, messieurs les brigands montèrent sur leurs chevaux, nous dirent adieu et s’en furent à bride abattue.

Une fois dedans le carrosse, nous commençâmes à pleurer. La princesse me prit dans ses bras et, me tenant contre sa poitrine :

— Ma petite Toinon, dit-elle, si je fus des plus outragées et énormément mise à mal par le fait de ce mauvais capitaine, que devons-nous donc penser de ce qui vous put advenir au milieu de tant de cavaliers !

— Hélas !… madame, répondis-je, j’ai cessé d’être vertueuse, et je tremble que l’on me compare aux plus fameuses libertines, depuis que l’un de ces gaillards, par manière de gentil badinage, a cru plaisant de m’arranger à la mode de Venise.

— Voilà, déclara ma maîtresse, une fort méchante chose et dont on dit le plus grand mal.

— Il se trouve, lui répliquai-je, qu’à l’encontre de ce que l’on croit, et à cause soit de la nouveauté soit de quelque frénésie passagère, j’en eus mainte satisfaction ; de telle sorte que, présentement, je suis dans le cas d’aller à l’enfer, car, si c’est un péché des plus graves de céder à la lascivité, c’en est un plus terrible encore de n’y point trouver de désagrément.

— S’il est vrai, ajouta la princesse, que ce soit là une aussi grande faute et capable de nous entraîner jusqu’à la flamme éternelle, il convient que nous nous dépêchions de gagner la première église où un bon abbé nous confessera.

Ce disant, elle donna ordre au postillon de se hâter, et nous fûmes en un instant devant une pauvre chapelle où nous mîmes pied à terre.

En voyant tout ce bel équipage, M. le curé, qui taillait sa vigne contre le mur de son enclos, accourut à notre approche et, ayant appris

d’un de nos laquais quelle puissante princesse le visitait pour l’heure, nous fit entrer dans le jardin en nous comblant de révérences et avec les plus beaux compliments.

— Mesdames, commença-t-il, en quels termes émus devrais-je remercier le Ciel et louanger le Seigneur qui me donnent occasion d’accueillir, en ce jour solennel, une maréchale de France, modèle de tant de vertus !

— Monsieur le curé, interrompit la princesse, sachez, avant toutes autres choses, que ma servante et moi-même nous sommes livrées, il n’y a qu’un petit moment, à la plus grande fornication.

Àces mots, il leva les bras et, après qu’il se fut passé par trois fois la main sur le front :

— Serais-je, s’écria-t-il, la proie de quelque esprit démoniaque, lequel troublerait mon ouïe ! Que me dites-vous ? Serait-ce donc vrai ?

— Hélas ! répondit Madame, nous étions dans le fleuve de Loire à nous baigner des plus innocemment, lorsque survinrent quatre brigands, y compris leur capitaine, qui nous firent extrême violence.

— Je respire, s’écria l’abbé ! Ce n’est là, en vérité, que peccadille et espièglerie ! Au surplus, demeurez en repos, car, s’il est vrai que, suivant les docteurs, le refus de refréner les sens aussi bien que le stupre, la luxure et la lubricité, soient d’assez méchantes choses, il appert de la Sainte Écriture que certaines de nos plus recommandables martyres, ayant été contraintes, en mainte occasion, de tâter de l’œuvre de la chair, n’en furent pas moins, dans la suite, mises dans le Paradis et fortement canonisées.

Cependant, malgré ce discours, nous lui

demandâmes de nous accorder, à tous hasards et afin de nous tenir en repos, une rapide absolution, ce qu’il fit, au reste, bien dévotement ; puis, ayant appelé sa servante, et lui ayant donné mission de nous porter une table, un flacon de vin vieux, un pot de miel et une tarte amandine, il nous offrit le rafraîchissement ; après quoi, nous lui dîmes nos civilités et reprîmes notre chemin.

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