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rois jours après ces pieux exercices, nous parvînmes à la porte de Vaize qui commande l’entrée de la ville de Lyon. Ce fut là que nous reçut, avec cette magnificence qui est propre aux princes de l’Église, M. le Cardinal-Duc (), lequel, pour nous divertir, nous donna un très beau carrousel accompagné d’un jeu de bagues, d’un feu d’arquebuses et d’une manœuvre de cavalerie.
Le lendemain, ayant remisé le carrosse et abandonné nos gens, nous prîmes le coche d’eau qui descend la rivière de Rhône et conduit au pays d’Avignon.
Dans cette illustre cité, où se voient un très grand pont de pierre et de superbes fortifications avec quantité de tours, se trouvaient M. de Grignon, vicomte de Cadéfigue (), et le chevalier Truel de Palaffre (), tous deux des cousins de Madame, lesquels étaient accourus au-devant d’elle afin de lui faire escorte. Nous montâmes dans leur voiture, qui était attelée de mules suivant les us de cette contrée, et partîmes derechef pour un château du voisinage où nous devions vivre le temps de l’été auprès de madame d’Ortolan (), très noble, très haute et très puissante douairière.
En chemin, M. le vicomte, qui avait été capitaine sur les vaisseaux du roi et avait voyagé aux Amériques, alluma une grosse pipe, et, ayant produit grande fumée, entama les plus fins compliments à l’adresse de la maréchale. Cependant M. de Palaffre, qui n’était encore qu’un jeune garçon, d’ailleurs des plus avenants, regardait sa belle cousine, son sein qu’elle avait un peu découvert, ses jambes longues et arrondies desquelles la robe était toute pleine, ses cheveux blonds, sa bouche entr’ouverte, avec un air de gourmandise. Madame s’en aperçut, et devint aussitôt rougissante.
— Qu’est-ce là ? dit M. de Cadéfigue. Ma pipe vous occasionnerait-elle quelque obstruction d’estomac ?
Sur ce, il ouvrit la portière et, comme l’on montait une côte, sauta dans le milieu du chemin pour suivre le carrosse à pied et fumer tranquillement.
Dès que nous nous trouvâmes seules avec M. le chevalier, celui-ci tomba à genoux, baisa les mains de ma maîtresse et s’essaya, par-dessous sa jupe, à certaines lascivités.
— Ma cousine, s’écria-t-il, si je n’étais qu’un petit page quand vous partîtes pour la capitale avec M. le Maréchal qui venait de vous épouser, et si, dans ces cruels moments, je n’osai point vous faire confidence de la flamme qui me dévorait, il faut que vous sachiez, aujourd’hui, que je suis rempli de concupiscence à l’endroit de votre beauté.
Madame, ayant serré les genoux, comme il convient à une personne vertueuse qui est en butte à quelque attouchement :
— Monsieur le chevalier, dit-elle, outre que vous allez passer aux yeux de mademoiselle Toinon pour un de nos plus dangereux libertins, vous attraperez force gifles si vous ne cessez point, à l’instant, de tripoter ma jarretière.
Devant une pareille menace, il commença de soupirer et d’avoir les yeux si pleins de larmes que ma bonne maîtresse s’occupait déjà de le consoler, quand M. le vicomte, étant remonté dedans le carrosse, reprit place au-devant de nous.
Un moment après, alors que notre équipage eut tourné dans un chemin de traverse, nous vîmes un arc de triomphe et grande quantité de villageois munis d’instruments de musique.
— Ce sont, dit M. de Cadéfigue, les fermiers de madame la douairière qui attendent notre venue pour vous conduire en cortège jusques au château.
La princesse mit le nez à la vitre, reconnut le paysage, et déclara qu’elle était fort émue de retrouver le lieu de son enfance et d’approcher présentement de madame d’Ortolan, laquelle, n’ayant point de progéniture, pouvait, à la suite d’une maladie, lui laisser un certain héritage. Penché à l’autre portière, M. le vicomte, dans le même temps, commanda aux gens de l’orchestre d’entamer quelque petit morceau. Il se fit, aussitôt, un épouvantable bruit où nous devinâmes que force bassons, renforcés d’une couple de bombardes, donnaient accompagnement à grand nombre de cornemuses.
— Voici, constata M. le chevalier, un air qui me semble particulièrement beau et fait juste à point pour remuer le cœur !
Ce disant, il tourna les yeux vers madame la maréchale et, par le moyen d’un regard, lui montra combien l’harmonie et cette noble langueur qui nous vient du plaisir de l’art l’excitaient des plus grossièrement à pratiquer l’incontinence.
Cependant, au milieu de cet extraordinaire concours de peuple et de cette magnifique musique, nous parvînmes jusques à la grille, où nous reçut la douairière, entourée de son chapelain, de M. d’Aigremont (), son frère, et de l’une de ses nièces, mademoiselle Julie (), laquelle, étant orpheline et n’ayant qu’un fort modique bien, attendait, en vivant auprès d’elle, l’âge d’entrer au couvent ou de faire le plus brillant mariage.
Après qu’on se fut embrassé, nous pénétrâmes dans le château où eut lieu la collation, puis j’accompagnai la princesse jusqu’à son appartement, dans lequel, derrière une courtine, mon lit avait été dressé. Je l’aidai à se dévêtir et lui versai une ablution d’eau fraîche, après quoi, s’étant installée dedans une bonne bergère, elle s’apprêtait à se reposer, ses charmes à l’air et bien à l’aise, lorsque la porte s’entr’ouvrit et mademoiselle Julie entra, sans frapper, dans la chambre.
Surprise dans un tel appareil et craignant que sa modestie n’eût sujet d’être fort alarmée dans le cas où l’un de ces messieurs, poussé par la concupiscence, se fût trouvé, dans ce moment, sur le point de s’introduire chez elle et de la voir, ainsi, sans voiles, Madame crut bon de pousser un cri ; mais aussitôt qu’elle eut reconnu mademoiselle sa cousine elle se leva vitement, alla au-devant d’elle et, tenant l’une de ses mains dessus sa petite vertu, elle lui tendit celle qui restait et lui fit le plus chaleureux accueil.
Comme il est convenable à son âge, mademoiselle Julie, au spectacle de tant de merveilles, tomba dans la confusion ; mais, quand Madame l’eut embrassée, elle reprit son assurance, lui dit qu’elle la venait voir afin de se mieux présenter à elle, et s’assit à ses côtés.
C’était une belle personne, mince et fine et tournée à ravir, avec les cheveux les plus noirs, ces doux yeux que l’on n’a qu’à seize ans, et tout ce qu’il faut, dans les bons endroits, pour émouvoir les cœurs sensibles et faire son chemin dans le monde. Madame lui ayant rendu compte du plaisir qu’elle avait ressenti à rentrer dans sa connaissance et de la chaleur
sympathique qui, dès le premier instant, l’avait remplie pour sa personne :
— Est-il donc vrai, lui répondit-elle, que je puisse mériter de vous plaire et que vous m’aimerez un jour !
Àces mots, l’on sonna le souper et je commençai, sur-le-champ, la toilette de la maréchale. Je lui mis les cheveux en boucles à la façon d’Angleterre et avec un rang de magnifiques diamants, lui passai les bas à jours, la jarretière couleur cuisse, et sur le dessus du genou, comme il est présentement de mode, la chemise courte, le corps de soie, le cotillon de dentelles et la robe de brocart à festons, avec, pour lui gonfler le sein, le corsage serré par devant.
Àpeine ce fut terminé que Mademoiselle leva les bras vers le ciel, en signe d’admiration.
— N’est-ce point pour moi, s’écria-t-elle, un légitime sujet d’orgueil que d’avoir pour cousine une maréchale de France dont on ne sait point ce qui lui sied mieux, de porter une superbe parure ou de se montrer, comme l’instant d’avant, sans le moindre artifice de mode avec le derrière à l’air !
— Mademoiselle Julie, répliqua ma bonne maîtresse, sachez que voilà d’excellentes paroles, et qui valent que je vous embrasse.
Sur quoi, et de peur, comme il est bien naturel, que le rouge de ses lèvres ne vînt à tacher son visage, elle lui fit, dessus la bouche, une façon de baiser colombin avec la pointe de la langue ; puis, un valet étant venu, muni
d’un flambeau, pour nous donner lumière, nous descendîmes à la grand’salle où nous attendait le souper.
Debout derrière Madame afin de veiller sur son service et de m’occuper de garnir son verre, je pouvais à loisir examiner la compagnie, entendre ces propos mémorables qui naissent de la chaleur des sauces, et respirer ce fumet de cuisine à quoi l’on juge la splendeur des festins.
Après que la dernière viande eut été sortie de la table, M. d’Aigremont, s’étant mis debout, porta la santé de la maréchale dans un style d’un très noble effet ; ensuite de quoi M. le chevalier proposa des plus galamment qu’afin de lui témoigner de quelle façon tout le monde était rempli d’amitié pour elle et lui souhaiter, ainsi, la bienvenue, il lui fût fait une forte embrassade par chacun des assistants.
Àce sujet, M. le chapelain crut prudent de remarquer que, si c’est chose assez innocente de profiter d’un cas fortuit pour marquer à une dame, par le moyen d’un rapide baiser, quel puissant intérêt on lui porte, il n’est rien de plus immodeste et d’aussi excessivement scandaleux que de donner, devant la compagnie, cette preuve qu’on a l’humeur lascive.
Bien que M. de Palaffre, le vicomte de Cadéfigue et M. d’Aigremont eussent ébranlé l’abbé par maint exemple choisi dans l’histoire de nos plus célèbres monarques, madame la douairière déclara qu’il n’était point l’instant de se livrer à de semblables transports, à cause que la poudre et les mouches qui garnissaient présentement le visage de la maréchale y pourraient rencontrer du désordre, et qu’au reste ces messieurs, étant au château pour un fort long temps, auraient, sans doute, occasion de se rattraper en quelques autres fois.
Après cette controverse et quand on eut bu quantité de vins, la compagnie passa dans le salon pour y tenir le lansquenet et danser la sarabande ; sur quoi, je me rendis à l’office, où je trouvai livrée nombreuse, nappe blanche et reliefs somptueux.
Cependant, les parfums de l’ail qui foisonnent dans ce beau pays m’ayant obligée à m’enfuir au plus tôt, je pris une livre de pain accompagnée de certains mets portatifs, et remontai à la chambre afin d’y souper tranquille, et rêver ensuite, dedans un fauteuil, aux choses si merveilleuses qu’on apprend durant les voyages, et, en outre, à ces jolis brigands avec lesquels j’avais fait connaissance sur les bords enchanteurs de la rivière de Loire.