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e lendemain qui était dimanche, il y eut grande visitation. Comme on revenait de la messe, on vit arriver, dans un très antique carrosse, M. le marquis de Vaucluse (), flanqué de son épouse et du comte de Florentin (), ancien lieutenant aux gardes-françaises, lequel, se trouvant, par hasard, être fort ami de l’un et fort amoureux de l’autre, voyageait toujours avec le ménage. C’étaient des cousins
de Madame, un peu éloignés à la vérité, mais qui, ayant appris sa présence et possédés du désir de renouer amitié avec quelqu’un d’aussi illustre, lui apportaient, sans débrider et après dix bonnes lieues de chemin, toute espèce de salutations.
Aussitôt qu’elle les eut vus, la douairière commanda qu’on fît festin en leur honneur, et il fut tué force poules ; puis, quand ils eurent salué Madame et reconnu qu’elle était, en effet, la plus belle des princesses du monde, M. le marquis, sa femme et surtout M. de Florentin déclarèrent qu’à seule fin de jouir davantage de sa compagnie il convenait qu’ils demeurassent auprès d’elle et dans ce bon château à tout le moins une petite semaine ; sur quoi, l’on remisa leur équipage et ils furent de la maison.
Il y eut donc un magnifique repas, suivi du jeu des tarots et d’un cercle dans le jardin. Madame y parut en costume de cour avec les bras nus jusqu’à l’épaule, la gorge à moitié sortie et une mouche dessus le sein. La fine beauté qu’elle avait et, aussi, son air d’innocence transportèrent tous les assistants, si bien que M. le lieutenant des gardes, lequel était un peu poète et l’auteur d’une ou deux tragédies, lui marqua par un prompt madrigal combien ce que l’on voyait d’elle venait de lui donner le goût de connaître ce qu’elle en cachait, et de quelle façon il se sentait désir d’en pratiquer la découverte. Cependant,
madame de Vaucluse, ayant entendu ce bel entretien, en eut les plus grandes vapeurs, et M. le chevalier, étant survenu tout à trac et se trouvant informé du sujet de ces suffocations, faillit à son tour tomber de courroux.
— Monsieur le lieutenant, fit-il, savez-vous que je suis amoureux de madame la maréchale et que je m’en vais vous casser l’os de la tête si vous ne cessez, à l’instant, de l’inciter à la luxure ?
— Tout beau ! monsieur le chevalier, répliqua M. de Florentin, apprenez, pour votre gouverne, qu’étant donné le ton de vos discours je suis contraint de vous couper les oreilles.
Ce disant, il tira son épée, et en aurait fait grand carnage si toute la compagnie, au moment de ce terrible combat, n’était accourue s’y mettre en travers.
Aussitôt que ce fut apaisé et que madame de Vaucluse eut recouvré sa connaissance, on rentra dans le salon, à cause qu’un ouragan soufflait et que la chaleur devenait suffocante ; puis, après qu’on se fut rafraîchi, M. d’Aigremont ayant expliqué qu’il n’est rien, pour calmer les sens et raffermir les esprits, qui soit plus merveilleusement propice que de jouer au jeu de l’oie, on commença de se livrer à ce passe-temps si rempli de sagesse.
Madame y perdit, coup sur coup, les cinq sols qu’elle avait dans sa bourse, et en outre un gage ou discrétion que gagna M. le chevalier ; aussi, comme le soir tombait et pour fuir la fortune contraire, nous prîmes décision d’abandonner cette partie et de remonter à notre chambre.
Mademoiselle Julie nous y étant venue rejoindre :
— Ma cousine, lui dit ma maîtresse, s’il est vrai que cette horrible bataille qui fut sur le point d’arriver entre M. de Palaffre et M. de Florentin ait été causée par la jalousie et la fureur amoureuse, ne devons-nous point supposer que, par l’effet du climat, de la boisson ou des sauces piquantes, les gentilshommes de ce pays-ci sont particulièrement enclins au vice de lubricité ? Sachez donc, en conséquence, que, si vous demeurez plus longtemps à vivre dans cette province, vous attraperez, quelque jour, une grosse fornication, à cause que vous êtes fort belle et avez le sein des mieux faits. Aussi convient-il que vous prépariez, dès demain, un modeste bagage et que vous partiez avec moi quand je rentrerai à la capitale.
— Hélas ! lui répondit-elle, pourquoi faudra-t-il que je reste ici, à me désoler d’être loin de vous, alors que je voudrais tant vous suivre et ne vous quitter jamais !
— Je vois, répliqua Madame, qu’il n’est point de bonheur sur cette terre et que mes yeux et les vôtres, bien qu’ils aimeraient de sourire, ne sont si grands que pour mieux pleurer !
Àces mots, l’on frappa à la porte et un valet, étant entré, remit une lettre à la maréchale, de la part du chevalier. Aussitôt qu’elle l’eut ouverte, elle nous en donna lecture et nous entendîmes ce que voici :
BILLET
Puisque le Dieu de la Fortune a voulu, chère princesse, que vous perdiez un gage au jeu, il faut lui rendre grâces d’avoir choisi pour le gagner celui qui vous aime plus que tout dans ce monde. Bien d’autres vous auraient pu presser de les payer dans l’instant même, avec quelque baiser qu’ils vous auraient pris ; mais je suis trop bon gentilhomme, et vous accorde crédit jusqu’à ce soir. Je viendrai donc sur la mi-nuit pour régler, en votre appartement, ce compte que j’ai avec vous. Aussi, faites diligence et préparez, à cette intention, le capital avec les intérêts, car je ne suis point assez riche pour en perdre la moindre chose et je vous aime trop furieusement pour pouvoir retarder davantage de toucher à ce qui m’est dû.
— Voilà, ajouta Madame, où nous peuvent mener le désir du lucre et le goût du jeu de hasard !
— Faudra-t-il donc, répondit Mademoiselle, que vous cédiez à tant de frénésie et que j’en périsse de chagrin !
Àces mots, elle la regarda, soupira, pencha la tête et faillit tomber dans une pâmoison.
— Hélas ! s’écria la princesse, comment nous sortir d’un semblable embarras !
Ce disant, elle lui prit la main, y posa doucement les lèvres, et, ayant vu qu’elle pleurait et avait déjà son œil tout rougi :
— Ma cousine, continua-t-elle, apprenez que je veux m’introduire un fer des plus meurtriers par le travers de l’estomac si je vous dois occasionner une aussi cruelle désolation !
— Madame, déclarai-je à mon tour, au lieu que de vous mettre aux cent coups et de vous livrer à ces affreux transports, que ne tenons-nous un conseil pour examiner, à toutes trois, s’il n’est pas quelque moyen fortuit d’arranger un peu cette triste éventualité.
Il y eut aussitôt un assez long débat, où nous vîmes qu’il paraissait possible de coucher mon humble personne à la place de ma maîtresse, laquelle irait dormir dedans mon lit, et qu’à la faveur de la ténèbre et de certains trésors cachés dont j’étais suffisamment
pourvue un petit amoureux de province me pourrait prendre des plus aisément pour une maréchale de France.
— Au surplus, déclara Madame, M. de Palaffre est de belle prestance, et vous en aurez, croyez-moi, du contentement.
En même temps, elle saisit sa plume et composa cette lettre, qui fut portée tout de suite au chevalier :
BILLET
Je sais, monsieur, à quoi l’honneur m’oblige et ce que sont les dettes au jeu ; aussi je vous attends ce soir, à l’heure même que vous m’avez dite, pour vous montrer de quelle façon je veux être bonne payeuse. Vous me rencontrerez dans le lieu où se font de tels règlements, ayant la lumière éteinte, à cause que ma servante se trouve dormir dans un coin de ma chambre et vous pourrait apercevoir. Il nous faudra donc rester en silence et ne dire le moindre mot, ni pousser, surtout, le plus léger soupir, de peur qu’elle n’en soit réveillée et que je n’en perde ma réputation. Au surplus, je vous demande en grâce de tout oublier au plus vite, dès l’instant que vous aurez fini, et de ne m’obliger point à ce que je meure de honte si vous m’en reparliez jamais.
Après que nous eûmes louangé, autant qu’elle en était digne, la puissance de cet excellent écrit et que nous fûmes en toilette, nous descendîmes pour le souper, Madame portant la robe à ramages avec force parures d’or, moi mon petit cotillon court, mon bonnet de dentelle blanche et mes jolis bas couleur de ciel.
Durant tout le temps du repas, M. de Palaffre, de son bout de table, tint les plus superbes discours et montra cette prodigieuse faconde pour laquelle les jeunes garçons s’imaginent capter le cœur des dames ; cependant que la maréchale regardait mademoiselle Julie et lui faisait, dessous son éventail, grande quantité de mines.
On tint ensuite le cercle, et, comme l’on s’était levé fort matin à cause qu’en cette saison les coqs chantent de très bonne heure, chacun s’en alla coucher avant même que minuit sonnât.
Àpeine fûmes-nous dans la chambre que Madame me fit asseoir, se mit à genoux devant moi, éclata de rire et, ayant dénoué mon corsage :
— Mademoiselle Toinon, dit-elle, puisque vous allez, ce soir, faire la princesse à ma place et que vous voici maréchale de France jusqu’aux premiers feux de l’aurore, souffrez
que je sois votre humble servante et vous prépare à cet insigne honneur.
Et, malgré ma supplication, elle me tira les bas, enleva mon ajustement et m’arrosa d’eau de senteur dans tous les endroits où les grandes dames ont coutume d’être parfumées ; puis, m’ayant menée dans son lit et s’étant allée reposer dans le mien, elle me souhaita bonne nuit et souffla la chandelle.
J’étais au moment de céder au sommeil et je commençais à languir quand il se fit un bruit dans le couloir.
— Le voici, me dit Madame à voix basse… Ayez bon courage, petite Toinon !
Je m’apprêtais à lui répondre, mais la porte s’entr’ouvrit et M. le chevalier de Palaffre, très haut et puissant seigneur de Sainte-Carême, Puygouson-Montsalvy, la Capelle et autres lieux, comme je l’ai su, dans la suite, en lisant l’Almanach du Royaume, étant entré dedans la chambre et ayant enlevé son vestiaire, me marqua, par un premier transport, qu’il n’est rien, entre deux draps de fil, qui soit plus semblable à une princesse qu’une belle et jeune servante, et que, suivant le proverbe, à la nuit tous les chats sont gris.