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e dormais des plus profondément et rêvais que j’étais à la Cour et l’épouse d’un duc et pair, quand certain baiser sur le front m’amena à ouvrir l’œil.
— Mon joli chevalier ! commençai-je…
Mais je m’aperçus qu’il faisait déjà grand jour, que madame la maréchale se trouvait assise sur le bord de mon lit, que sa bouche avait le plus gracieux sourire et que j’étais dedans ses bras.
— Madame, lui dis-je à l’instant, sachez que ce monsieur de Palaffre est un jeune homme de mérite.
— Il est vrai, répondit la princesse, que vous me semblez, ce matin, avoir le visage un peu retourné et le regard dépourvu de flamme.
Àces mots, je lui pris la main et, l’ayant posée contre ma poitrine :
— S’il n’était que cela ! répliquai-je.
Aussitôt, elle poussa un soupir, baissa tristement la tête et demeura un moment sans parole.
— Les pauvres petits ! me dit-elle enfin en versant un grand torrent de larmes.
— Madame, continuai-je, ne pensez-vous point qu’il serait possible de remédier à cet amollissement passager par le moyen d’une ou deux cruches d’eau, laquelle, suivant Hippocrate, est faite en perfection pour nous bien affermir la chair et nous renforcer le sein ?
Sur ce, je sautai de mon lit, courus à la toilette et, ayant usé de ce fameux système, en obtins l’effet que j’attendais.
— Ceci prouve, déclara la princesse, que vous êtes une savante personne et fort experte dans l’art médicinal.
Après cette conclusion, nous fîmes notre habillement et descendîmes dans le jardin, où toute la compagnie, dessous un berceau de feuillage et à l’entour d’une pièce d’eau, prenait le frais en devisant.
Comme M. le chevalier manquait à la réunion, Madame crut bon, par civilité, de connaître de ses nouvelles ; à quoi M. de Cadéfigue répondit que, l’étant allé voir, il l’avait trouvé couché dans son lit, la couverture sur le nez, et atteint de fièvre maligne, de faiblesse dans les esprits et de grande fatigue dorsale, de telle façon qu’il ne pouvait descendre et craignait de trépasser.
— Ne serait-ce point, dit M. de Vaucluse, que ce tendre adolescent aurait attrapé le mal de la peste ou quelque échauffement des entrailles ?
— Le tout est, fit le chapelain, que je m’en vais le confesser sur l’heure et en vue de sa fin dernière.
— Nous voici dans un cruel moment ! soupira M. d’Aigremont.
Et, ayant ouvert son mouchoir afin de sécher ses larmes, il aurait très longuement pleuré, si la princesse n’eût pris soin de faire savoir à la compagnie que M. le maréchal, étant devenu son époux, fut saisi, fort peu de temps après, de ces mêmes terribles douleurs, et qu’il en avait pu guérir par le moyen d’un vin aromatique, d’une légère médecine, et aussi d’un bouillon reconstitutif, façonné à la cannelle, à l’ambre et à la poudre muscade.
Aussitôt que l’on fut rassuré, M. le lieutenant des gardes proposa de partir en campagne avec quantité de coches dans lesquels on s’entasserait, gens, couvert, bouteilles et victuailles, et de s’en aller dîner dans un endroit du voisinage où devait régner un air des plus frais, accompagné de beaucoup d’eaux courantes et de magnifiques ombrages, le tout grandement propice à donner un bel appétit et à propager l’humeur poétique. Il fut donc commandé, sur-le-champ, d’équiper, à cette intention, tout ce qu’on pourrait découvrir de carrosses, et, dès que l’on eut attelé, nous prîmes un joli chemin vert, lequel nous mena, au bout d’une ou deux lieues, dans le plus charmant des bocages du monde.
Il était justement midi, et nous fîmes sans retard usage d’un chapon, d’une toise de saucisse à l’ail et d’une substantielle galette, fort lourde, à la vérité, mais dont, en cette circonstance, énormément de vin blanc mousseux facilita le passage.
Àla suite d’un tel festin, il nous arriva, comme il est juste, un certain tournement de
tête, et nous décidâmes d’attendre, en nous reposant dessus l’herbe fraîche, que cette
espèce de vapeur qui provient de la bonne chère et de l’emploi des boissons gazeuses eût fini de se dissiper. M. le vicomte alluma sa pipe ; M. d’Aigremont imita le rossignol avec un bout de branchage qu’il tailla en façon de flûte, et, M. le marquis ayant entrepris de ronfler, madame son épouse attrapa M. de Florentin et se mit, malgré sa résistance, à lui tortiller le poil de la lèvre.
Cependant, la maréchale et mademoiselle Julie, ne se sentant point portées au sommeil à cause que leur complexion réclamait force mouvement au sortir d’un aussi beau repas, décidèrent de pousser, toutes seules, jusqu’au bois le plus voisin, afin de savoir s’il était possible d’y trouver quelque fleur champêtre, et, en outre, d’y cueillir la fraise.
Dès qu’elles furent parties et que M. d’Aigremont eut posé son chalumeau et terminé son concert, le silence de ces lieux, la chaleur qui descendait du ciel et, en plus, l’effet de l’ivrognerie, firent tant que chacun de nous, l’un après l’autre et sans le vouloir, commença de dormir dans son coin. Pour ma part, couchée au pied d’une haie, dessus un gazon semé de pâquerettes, et mes jambes levées en l’air dans le but de sentir le vent me passer
par-dessous le jupon, ce qui est extrêmement salutaire au temps de la canicule, je goûtais le plus doux repos quand un éclat de la foudre, accompagné d’une horrible tempête, me réveilla sans dire gare.
Juste comme je rouvrais les yeux, je vis madame la princesse et mademoiselle Julie qui accouraient de leur bocage, les cheveux dénoués, la robe couverte de pluie et, à cause que cet ouragan les avait sans doute saisies dans le plein d’un de ses tourbillons, la guimpe en un tel désordre que l’on découvrait, entre les dentelles, les bouts roses de leurs seins.
— Holà !… Holà !… nous crièrent-elles. Hâtez-vous !… Voici venir l’orage !
L’assemblée se leva vivement et, s’étant étiré les bras et secoué les habits, courut du côté des carrosses, lesquels attendaient, au bord de la route, le moment de rentrer au château.
Durant ce morceau de chemin qui se fit à travers la campagne et en remontant la colline, l’aquilon redoubla de fureur et devint tout à fait déchaîné, si bien que ma bonne maîtresse en eut un moment par-dessus la tête tant sa jupe que son cotillon, et sans doute un bout de sa chemise.
— Bravo !… cria M. de Florentin qui marchait à trente pas derrière. Voici un charmant point de vue et des plus fertiles en pittoresque !
— Ayez soin de retourner la tête, répliqua Madame de dessous le flot de ses dentelles, car, sachez-le, je vous défends de me le regarder !
Au reste, les éléments ayant cessé de la
poursuivre, tout cela se remit en ordre au moment qu’elle achevait ces mots, de telle façon que, ce spectacle n’étant apparu que comme un éclair, elle n’eut point occasion d’être examinée dans tout son détail ni même le temps d’en rougir.
Une fois dans notre voiture où mademoiselle Julie, M. le vicomte et le marquis de Vaucluse avaient également pris place, nous épongeâmes notre robe, et, afin d’animer le discours et ne point prêter attention à ce que, durant que les chevaux trottaient, il nous arrivait force fange par un trou de la portière, nous célébrâmes avec feu les plaisirs de cette agréable journée, la douceur des divertissements champêtres et les multiples beautés de la nature.
Durant ce panégyrique, mademoiselle Julie demeura dans son coin de carrosse, les yeux à demi fermés et sans ouvrir, une seule fois, la bouche : ce que voyant, M. de Cadéfigue nous en fit réflexion.
— Cette intéressante personne, dit-il en la regardant, me semble attaquée par un grave malaise et prête à perdre ses esprits.
— Ne convient-il pas, proposa M. de Vaucluse, que, suivant l’opinion des hommes de l’art, nous lui chatouillions la plante des pieds ou tel autre de ses endroits sensibles, de manière qu’elle en soit ranimée ?
— Que voilà de méchants remèdes, déclara Madame en haussant les épaules, pour une petite vapeur confluente que lui ont occasionnée, sans nul doute, le climat suffocant d’aujourd’hui, l’abondance des nourritures, et peut-être bien quelque émotion ou fatigue passagère qui lui pourrait être arrivée.
Ce disant, elle prit sa tête, la posa dessus sa gorge et la baisa si délicatement qu’elle s’en trouva ragaillardie et nous adressa le plus gentil sourire.
— Ma cousine, s’écria-t-elle aussitôt qu’elle eut sa connaissance, sachez qu’il n’est rien qui me plaise tant que de reposer entre vos bras, à cause, d’abord, que je vous aime plus que toute chose sur la terre et, en outre, que je sens ainsi votre sein bien gonflé et tout rond dessous ma joue.
— Ma douce Julie, soupira Madame, vous parlez, ce soir, comme Cupidon en personne !
Devant ce tableau de tant d’innocence, de bonté et d’attendrissement, ces messieurs, se trouvant transportés, ne purent contenir leurs larmes.
— Milo Dious ! s’écria le vicomte, qu’ai-je donc qui me remue la fibre ?
— Soyons forts ! conclut M. de Vaucluse en s’essuyant le pourtour de l’œil.
Cependant, madame la princesse, sans songer à l’émotion qu’eût pu procurer un semblable spectacle à des âmes si grandement sensibles, prit sa cousine par la taille, la serra contre sa poitrine, lui donna tous ces gentils baisers qu’on est en droit de faire aux demoiselles, et lui tint les plus mignons discours, jusqu’au temps que nous arrivâmes devant le perron du château.