‹ Le Midi bougeChapitre 11 sur 33 · Chapitre 10 Pauvre parrain !

Chapitre 10 Pauvre parrain !

— « Tonnerre de… ! s’écria l’irascible Trotabas en inventant pour la circonstance le plus formidable juron qui ait jamais scandalisé la Cannebière, à la fin tout ceci va trop loin, et, s’il ne faut que ma permission, je veux bien que le diable emporte Dieu, le Pape et tous les capelans avec ! »

Cet accès blasphématoire me surprit d’autant plus que Trotabas, méridional têtu, cramponné aux convictions qu’il croit avoir, comme une arapède à son roc, s’est toujours donné au café Bodoul et même ailleurs pour un enragé catholique, appartenant, en effet, à cette génération de loups de mer qui, pendant les fortes tempêtes, promettent à Notre-Dame de la Garde des cierges aussi gros que leur grand mât.

Du reste, ne lisant jamais de journaux et peu enclin à s’échauffer sur les affaires de politique ou de religion, ma foi ! je ne m’expliquais guère quelle étincelle avait bien pu mettre ainsi le feu aux poudres que Trotabas, malgré ses soixante ans, garde encore, paraît-il, dans sa sainte barbe.

Cependant Trotabas, écrasant le papier sous son index couleur de vieux cordage, désignait à mon attention une nouvelle théâtrale, laquelle nouvelle annonçait, avec beaucoup de discrétion dans les termes, que, d’après une décision pontificale, les soprani de la Chapelle Sixtine, lorsqu’ils viendraient à mourir – ce qui leur arrive, paraît-il, comme au commun des hommes – ne seraient pas remplacés, et qu’on laisserait la paradoxale compagnie s’éteindre d’elle-même par voie d’amortissement.

J’eus le plaisir, il y a déjà pas mal d’années, pendant le Temps-Pascal, d’entendre ces messieurs à Saint-Pierre de Rome. Je me les rappelle au fond de l’immense nef, debout sur une haute estrade drapée d’écarlate et d’or, tous en surplis, mais terriblement moustachus, comme pour protester contre la légende. Je me rappelle aussi que, malgré la solennité du lieu, malgré le beau style des airs qu’ils chantaient, on ne pouvait parfois s’empêcher de sourire quand, aux soli, sortait soudain d’une de ces bouches velues le filet de voix féminin et grêle d’un enfant qui n’a pas mué.

Et je songeais : – Est-ce que, par hasard, Trotabas, au cours de son existence aventureuse ?… Mais non ! Trotabas est marié, Trotabas a élevé huit enfants forts comme des sabres, et qui, certes ! ressemblent à leur père. Trotabas n’a jamais eu rien de commun avec ces virtuoses androgynes dont le destin paraît l’intéresser si fort.

Or comme Trotabas, après son explosion, restait plongé dans une sombre rêverie, je me décidai à l’interroger.

— Voyons, commandant ! (Trotabas, quoique simple capitaine caboteur, aime beaucoup qu’on l’appelle commandant depuis qu’il a pris sa retraite), voyons, commandant, racontez-moi ce qui diantre peut vous offusquer dans les lignes que vous me montriez ?

— Ce qui peut ?…

Il allait éclater de nouveau, mais il se contint, son médecin lui ayant ordonné par hygiène de n’entrer en fureur qu’une fois toutes les heures ; et c’est d’un ton relativement calme qu’il me dit :

— Comment ! d’un trait de plume on supprime à Rome une aussi vénérable institution que les soprani, et vous avez l’air de trouver cela juste, et vous approuvez une pareille mesure ?

— Si je l’approuve ? Mais absolument ! Elle est sage, humaine, généreuse, et ne peut que plaire aux honnêtes gens… Peut-être quelques dilettanti crieront-ils : les dilettanti n’ont pas d’entrailles ; et j’ai vu en Belgique des personnes, honorables d’ailleurs, brûler les yeux à de malheureux serins avec un fer rouge pour leur apprendre à mieux chanter. Mais ici, fichtre ! il ne s’agit pas de serins, il s’agit d’hommes comme vous et moi ; c’est pourquoi je m’étonne, commandant Trotabas, de vous voir devenu cruel à ce point, vous que je ne savais pas musicien, par amour de la musique sacrée.

— Au fond, sacrée ou non, ça m’est bien égal la musique. En fait de musique, je n’ai jamais compris que le tambour. Et si je suis fâché qu’on veuille supprimer les soprani, c’est uniquement à cause de mon filleul.

— Votre filleul ?…

— Eh ! oui, pécaïre ! mon filleul, le pauvre Dario, pour qui se préparait un si bel avenir. Quand on a navigué quarante ans comme moi, on finit par avoir des filleuls sur toutes les côtes de la Méditerranée. Je me découvris celui-ci, lors de mon dernier voyage, devinez où ? Là-bas, dans le royaume de Naples, à Rocca-Nera, port de mer modeste mais commode, où quelquefois nous faisions un brin de contrebande, histoire de taquiner les douaniers italiens. Sa mère, qui avait reconnu le gréement de mon brick-goélette, vint à bord me le présenter. – « Nous en avons fait un musicien, me dit-elle. – Va pour musicien !… » C’était La Checca, femme de mon ami Giuseppe, un honnête pêcheur que j’employais parfois à cacher des ballots. Checca n’avait plus tout à fait la fine taille de ses vingt ans, mais elle était superbe néanmoins : une légère ampleur convient aux brunes. Quant à Dario, il me parut charmant dans son costume rouge d’enfant de choeur ; il sortait précisément de Vêpres, et si gentil, et si modeste sous sa barrette qu’il avait presque l’air d’un petit cardinal.

Il me fallut dîner chez ces braves gens. La Checca, pour me faire honneur, avait invité Il signor Scorfano, maëstrodi cante, vieux bonhomme à jabot et à perruque qui, d’après ce que je crus comprendre, exerçait également l’état de chirurgien. La chose ne me surprit qu’à moitié, tout le monde se mêlant d’être artiste en Italie.

Tant que dura le repas, Il signor Scorfano, couvant du regard son élève, ne faisait que parler d’art, de vertu, de gloire, le tout accompagné de tant d’éloges que Dario était rouge de plaisir ainsi que La Checca et Giuseppe. En ma qualité de parrain, je prenais ma part, moi Trotabas, ma bonne part de ces saintes joies familiales.

Après le dessert, Il signor Scorfano, ayant préludé sur le clavecin, car il y avait un clavecin, Dario se mit à chanter.

Il chantait bien ! Seulement son timbre m’étonna. À quatorze ans passés mon filleul avait encore une voix de fille.

Scorfano débordait d’enthousiasme.

— C’est moi, disait-il dans son baragouin, moi le vieux Scorfano, dernier gardien di grandi tradicioun qué zé l’ai préparato per la mousica… Dario sera illoustre, Dario fera la fortouna dé sa famille. Et ze ne mourirai pas senza l’avoir entendou çanter devant le San Padre et les cardinaux en pleine capella Sixtine…

En pleine Chapelle Sixtine !

Je compris tout de suite de quoi il s’agissait et ce qui donnait à mon filleul une voix si claire. La découverte, au premier abord, m’offusqua bien un peu. Mais qu’y faire ? Le petit, comme disait en pleurant d’émotion ce vieux crocodile de Scorfano, avait été préparatoper la mousica, et quand une fois on a été préparatoper la mousica, il n’y a plus à s’en dédire : c’est comme si le notaire y avait passé.

Pauvre Dario ! en attendant, voilà sa vie perdue, sa carrière brisée !…

Trotabas s’attendrissait et me secouait l’avant-bras violemment, avec une émotion communicative.

Mais cet attendrissement ne dura pas.

Trotabas tira de sa poche une montre énorme dont le tic-tac se faisait entendre à travers l’étoffe du gilet et qu’il appelait son chronomètre. Puis, s’apercevant, j’imagine, que l’heure était revenue des fureurs permises par ordonnance du médecin, il frappa la table d’un coup de poing dont tressaillirent les verres vides, et, comme illuminé d’une subite résolution :

— « Puisqu’il en est ainsi, tant pis pour le Pape ! Demain, sans attendre à plus tard, je reprends la mer avec mon brick-goélette, je file droit sur Rocca-Nera, j’embarque Dario, je l’emmène à Constantinople et je lui achète un turban. Avec un turban et ce qu’on lui a appris de musique, Dario trouvera certainement une belle position chez les Turcs.

» Mais c’est tout de même pénible, conclut Trotabas soupirant, bigrement pénible qu’à cause du Pape un solide chrétien comme moi se voie dans la nécessité de faire un Turc de son filleul. »

Plaignons Trotabas !

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