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Chapitre 11 Le lièvre

Enfin, je l’ai trouvé le confrère qui, par gentillesse et douceur d’âme, voudrait comme moi voir guillotiner un cocu, histoire de décourager les autres. Un cocu meurtrier, s’entend, un de ces bourgeois Orosmanes qui, confiants en des jurys cocufiables et complices, n’hésitent pas, sous prétexte de cornes, à s’offrir sans risques l’âpre sensation d’un meurtre, embellie et comme dorée d’un peu de gloire cabotine.

Ce confrère c’est toi, mon cher Bergerat. L’autre semaine, dans un article, tu demandais la mort du taureau… non : du cocu ! ou, si tu ne la demandais pas expressément, c’est qu’une fois, par grand hasard, tu ne voulus pas aller jusqu’au bout de ta pensée. Mais l’intention s’y trouvait et cela suffit à ma joie.

Peut-être verrons-nous la chose un jour ? J’en partage avec toi l’espérance et veux sur ce sujet te conter une aventure qui aurait pu, suivant les sanguinaires coutumes d’à présent, se dérouler en tragédie, mais qui, grâce à l’intervention d’un lièvre et par la sagesse d’un gendarme, se termina paisiblement pour le plus grand bonheur de tous.

Tu ne connais pas la petite ville d’Aiguebelle ? Non ! Je m’en doutais. Tu connus sans doute moins encore mon vieil ami Truche, de son double état agent-voyer-chef et mari. Permets donc que je te les présente.

Si jamais ville ressembla peu à ces endroits romantiquement rébarbatifs qui, par avance, semblent destinés à devenir « Théâtre du crime », c’est certainement Aiguebelle.

Pas de château, pas de torrent, pas le moindre roc sourcilleux. Simplement, autour d’une abondante fontaine d’où Aiguebelle tire son nom et qui remplit ses rues, nuit et jour, de l’agréable fraîcheur et du long murmure des eaux courantes, un groupe de maisons neuves et blanches qui, nul rempart ne leur faisant ceinture, descendent d’un coteau boisé, puis s’égrènent dans des prairies. L’air y est pur et mou ; les moeurs y sont indolentes et bénignes.

D’un autre côté, si jamais quelqu’un apparut comme le contraire du futur assassin, c’est certainement le bon Scipion Truche, d’humeur peu guerrière malgré son prénom, incapable, comme dit le proverbe, d’arracher une plume à la queue d’un geai, et trop respectueux de sa précieuse existence pour ne pas respecter celle d’autrui.

Truche pourtant faillit – égaré par une malsaine rancune – rougir du sang de son semblable Aiguebelle, ses rues proprettes et les aimables paysages dont cette aimable ville s’entoure.

Mais j’avais oublié de te le demander, tu ne connais pas non plus madame Truche ?

Madame Truche, née Romuald, belle personne opulente et blonde, la peau duveteuse et dorée comme les pêches de plein vent, avec des cheveux massés et drus, une bouche singulièrement appétissante, des yeux un peu petits, peut-être, mais qui, demi-clignés, avaient derrière leurs longs cils comme l’air de rire toujours, et un corsage, quel corsage ! Tous les coeurs, une fois le soir venu, tous les coeurs sans exception en prenaient feu dans Aiguebelle.

Car ceux-là se trompent qui s’imaginent que les champs et la petite ville sont le Conservatoire des vertus.

Pour plus d’un, hélas ! exemple saint Antoine la plaine, quand le coucou chante et que, sous l’accablante chaleur de midi, les insectes par milliers font tapage dans le foin sec, se peuple de visions étranges.

Mais plus tentatrice est la petite ville silencieuse et endormie alors que, sur les pavés lavés, seul le bruit de vos pas résonne et que, derrière chaque volet clos, derrière chaque grille ventrue, où fleurit un oeillet mélancolique, vos désirs évoquent, obsédante, l’image de quelque bourgeoise bien en point, de tempérament amoureux, rêveuse et un peu délaissée.

La belle madame Truche, née Romuald, était-elle délaissée par Truche ? Il faut le croire, et mille symptômes l’indiquaient. Elle lisait éperdument des livres jaunes venus du chef-lieu, usait ses ongles sur le piano et se perdait, seule et dolente, en interminables promenades.

Pour unique distraction, tous les ans, M. Truche, suivant la coutume des indigènes de la région, l’emmenait faire un séjour de trois semaines à Vichy. Elle en revenait rose, bien portante, avec un renouveau de jeunesse et de bonne humeur. Et quand on se plaignait, entre amies, de la monotone existence d’Aiguebelle, levant au ciel ses yeux éclairés par le souvenir :

— Heureusement, il y a Vichy !… soupirait-elle.

Mais il n’y a pas que Vichy, et peut-être la belle madame Truche voulut-elle essayer du Vichy chez soi, comme tant d’autres. Toujours est-il qu’à la fin elle fit parler d’elle et que la voix publique l’accusa, oh ! sans preuves, à mots couverts, de se consoler, avec un galant contrôleur, des négligences peu compréhensibles de M. Truche.

Le drame était dans l’air ; Aiguebelle attendait.

Or, un matin, vers les cinq heures, – en été, à cette heure-là il y a déjà du monde dans les rues, – deux témoins, un paysan qui partait aux champs avec son âne et un abbé qui allait dépêcher sa première messe, virent en passant, devant la maison de M. Truche, le contrôleur qui, blême et sans chapeau, se sauvait par la fenêtre du premier, tandis que presque au même instant M. Truche dégringolait le perron, terrible, un fusil de chasse à la main.

— Il vient sûrement de tuer sa femme !

Non, car de la fenêtre, restée ouverte, madame Truche, en camisole, regardait.

— Alors, c’est qu’il veut tuer le contrôleur.

M. Truche, en effet, voulait tuer le contrôleur, selon l’usage, parce que ça se fait, sans grande haine au fond.

Ce fut une mémorable poursuite.

À travers rues, à travers prés, le contrôleur devant, M. Truche derrière, ils allaient, allaient tous les deux. De temps en temps, le contrôleur tournait la tête et s’arrêtait une seconde pour reprendre haleine. Alors M. Truche s’arrêtait aussi, le couchait en joue et le contrôleur repartait. Ils coururent ainsi jusqu’à la lisière du bois, au grand étonnement des alouettes matinales.

Le contrôleur s’y enfonça et M. Truche l’y suivit, mais par pur acquit de conscience, car essoufflé déjà d’une si longue course, sa conviction était qu’il ne l’atteindrait point.

Après quelques pas sous le couvert, et le contrôleur ayant disparu, définitivement cette fois, au revers d’une côte, M. Truche s’arrêta sous un buisson qui faisait ombre et respira.

Le soleil levant teignait d’un reflet rose la cime des futaies reverdies et les muraillettes en pierres sèches des haies. Ce touchant spectacle abattit les grandes fureurs de M. Truche, et son âme, malgré les efforts qu’il faisait pour garder la férocité froide du justicier, s’en trouva déplorablement amollie.

Eh ! oui ! Sans doute, il pardonnerait à madame Truche, si elle voulait pleurer, se repentir, promettre. D’ailleurs que s’était-il passé ? Pourquoi mettre les choses au pire ?…

Puis, il songeait au contrôleur et la colère le reprenait.

Maintenant M. Truche se promène par les taillis, son fusil sous le bras. Tout le monde, à le voir, le prendrait pour un chasseur paisible. Bientôt, en effet, des idées de chasse lui viennent. Les merles traversaient les sentiers d’un vol furtif. La fuite des lapins mettait çà et là une tentante cible blanche, et voici justement que Mirza, la fidèle Mirza, qui a rejoint M. Truche à la piste s’annonce par un bruit de grelots et vient se rouler à ses pieds.

— Tout beau, Mirza ! fait M. Truche.

Et il ajoute, se parlant à lui-même.

— Après tout, qui m’empêche d’utiliser mes deux coups de fusil ? au moins de cette façon je n’aurai pas perdu ma journée.

M. Truche oubliait presque le contrôleur, et sa matinale mésaventure lui apparaissait déjà comme dans un vague lointain.

Tout à coup Mirza tombe en arrêt. Un lièvre superbe, un lièvre au gîte dont seules les oreilles dépassent le gazon emperlé de rosée.

Truche tire : Pan ! pan !Le lièvre sursaute, retombe et le coeur de M. Truche se remplit d’une ineffable joie. M. Truche, grand chasseur pourtant devant Dieu, n’avait jamais tué de lièvre.

M. Truche allait ramasser son lièvre, quand, sortant du fourré, un gendarme apparut.

— Comment ! vous, monsieur Truche ? et moi qui croyais pincer un braconnier ! Vous savez bien que la chasse est interdite.

— Mais je ne chasse pas.

— Et ce chien, ce fusil ?

— Le chien m’a suivi ; quant au fusil, je l’avais pris dans l’intention de tuer, comme c’est mon droit, M. le contrôleur, que je viens de surprendre en conversation criminelle avec ma femme…

— Deux détonations, l’odeur de la poudre… alors le contrôleur est mort ?

— Rassurez-vous ! le misérable a pris la fuite et je tirais en l’air, tout bonnement, pour me calmer.

Pris d’un besoin subit de confidence, un peu aussi avec l’espoir de détourner l’attention du gendarme, lequel n’avait pas aperçu le lièvre, M. Truche commença l’amer récit de ses malheurs.

Assis sur un tronc d’arbre, le gendarme s’attendrissait.

— Ainsi, mon pauvre monsieur Truche… J’ai passé par là, moi aussi… Ce sont de pénibles circonstances.

— Oh oui ! répondit M. Truche en guignant son lièvre du coin de l’oeil.

— Et depuis combien de temps, à vue de nez, que madame votre épouse vous trompe ?

— Est-ce que l’on peut savoir au juste ?… Depuis un an, deux ans peut-être.

— Soit, monsieur Truche ; mais, croyez-m’en, tout cela ne vaut pas la mort d’un homme. Un an, deux ans, mettons-en trente, qu’est-ce que c’est, je vous le demande, par rapport à l’éternité ?

M. Truche acquiesçait du geste.

— Sans rancune ; mais la loi est la loi, monsieur Truche ; il faut tout de même que je vous dresse procès-verbal et que je confisque le fusil.

— Bon ! pensa Truche, il me laisse le lièvre.

Et fier de sa capture aussitôt dissimulée sous la veste, mis en appétit par le grand air, désireux de calme et prêt au pardon, M. Truche reprit le chemin d’Aiguebelle de son petit pas guilleret, en se répétant les sages paroles du gendarme :

— Un an, deux ans, mettons-en trente : qu’est-ce au fond que cela par rapport à l’éternité ?

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