Chapitre 17 L’honneur de Gusta
— « Qui ? vous ? Regardez un peu le hasard ! j’avais justement besoin d’un coeur ami à qui confier mes émotions. Entrons au café, entrons vite, histoire de prendre un cordial. Ce qui m’arrive est épouvantable… »
Et plus impétueux que le mistral sous lequel gémissaient micocouliers et platanes avec les tortillements désespérés d’arbres qui soudain pris d’un paradoxal désir de locomotion essayeraient de se déraciner pour partir en de lointains voyages, le capitaine, ouvrant la porte d’un coup de poing et bousculant quatre ou cinq garçons à la file, entra dans un café, d’ailleurs modeste, où, timidement, je le suivis.
— « Figurez-vous, mon cher ami… commença-t-il une fois installé devant le classique verre d’eau d’arquebuse, tandis que moi-même je commandais une liqueur au nom moins rébarbatif et moins guerrier, figurez-vous… non ! la secousse est trop récente, et je vous demande avant tout la permission de boire et de souffler un peu. »
Il but plusieurs coups, souffla longuement. Pendant ce temps, je l’observais.
Parole d’honneur, jamais le capitaine ne m’était apparu dans un état pareil.
Des gouttes de sueur, car il avait tout d’abord quitté le chapeau, perlaient, luisantes, autour des poils hérissant, courts, rudes et rares, tel un chaume fraîchement coupé, la boule monstueuse de son crâne ; comme un feu de brigands au fond d’une caverne, ses yeux brillaient d’une flamme inquiète de derrière ses sourcils embroussaillés ; et un reste de terreur nullement feinte se lisait au tremblement de ses bajoues.
— « Figurez-vous », reprit-il ; mais désespérant sans doute de pouvoir déverser tout d’une haleine le flot des mots tumultueux qui se pressaient à ses lèvres, il préféra, suivant la méthode employée par Socrate et les grands bavards, m’intéresser moi-même au drame et employer la forme interrogative :
— « Vous connaissez Gusta ?
— Pas du tout.
— Ça m’étonne. Comment ! Vous ne connaissez pas Gusta ? Notre chère Gusta, la perle du Marché Vieux ? Une perle noire, par exemple. Cheveux d’enfer, regard de braise, et, dans sa figure friponne, tout brun ! excepté cependant, avec le blanc des dents et des prunelles, ses lèvres aussi rouges et même davantage que la tomate mûre ou que la fleur du grenadier. Le reste à l’avenant… Seulement, je ne veux pas vous parler du reste, ni de ses mains mignonnes à ne pouvoir cacher un écu, ni de ses pieds petits au point que réellement on se demande comment ils vont, sans trébucher, sous l’opulence presque exagérée, je dis presque ! des hanches rondelettes, jamais tranquilles, toujours éveillées, et d’un corsage copieux.
— Diantre !
— Il n’y a pas de diantre qui tienne ! Et tout cela n’empêcha guère (pourquoi cela aurait-il empêché ?) Gusta de devenir ma maîtresse.
Ce fut une double folie.
Pour Gusta, j’oubliai les plus sacrés devoirs, ma femme qui me croit mort, Antibes qui m’attend. Et Gusta désormais, sans souci d’un mari jaloux, quitta pour moi une heure ou deux chaque soir, – tandis qu’il s’en allait au Cercle et que les voisines gardaient – la boutique de citrons et d’oranges où la première fois que je la vis, avec sa peau ambrée, légèrement grenue, elle m’avait semblé faire partie de l’étalage.
Nous avions un nid, perché un peu haut comme tous les nids, au septième d’une de ces extravagantes maisons dont s’enorgueillit l’ancien Marseille.
Pas de voisins et vue sur la cour.
Oh ! cette cour… Rien que d’y penser, je me sens pris de vertige. Une cour ? Non. Un puits, plutôt : quatre murs noirs, et, tout au fond, sous un bec de gaz qui tremblait, un hideux amoncellement de tonneaux vides et de ferraille.
Mais l’amour sait tout embellir. Gusta trouvait la vie charmante… »
Ici le capitaine parut s’effarer ; et sous l’influence d’un terrifiant souvenir, de nouveau son visage se contracta, et de nouveau sur son crâne tanné des gouttes de sueur perlèrent.
— « Brr… depuis mon aventure de la nuit dernière, je l’ai toujours, quoi que je fasse, là, devant mes yeux, cette cour !
La nuit dernière – nous devions même, Gusta et moi, la passer tout entière ensemble, le mari ayant eu l’heureuse idée d’aller attendre sous un pin isolé dont il a loué la chasse, je ne sais quel fantastique oiseau qui ne se montre qu’au petit jour – la nuit dernière donc, tandis que, assurés d’avoir du temps de reste et pour mieux nous mettre en appétit, nous retardions par raffinement de gourmandise l’échéance de l’heureux moment, des coups brusques font tressauter la porte. – « Ouvrez !… – Flûte ! – … Au nom de la Loi. » Gusta s’écrie : « Je suis perdue ; mon mari et le commissaire. » J’essaie d’abord de lui expliquer qu’on meurt rarement d’un procès-verbal et que les maris enragés, les Othellos à revolver, ayant coutume d’agir seuls, comme le commissaire se trouve là, elle ne risque guère que le déshonneur.
Mon argumentation était sage, mais allez faire entendre raison à une femme ! – « Non, non, cherchez, arrangez-vous ; il ne faut pas qu’on nous surprenne ensemble », dit Gusta.
Que faire ? Pas même une armoire. Rien que l’unique porte assiégée et la fenêtre donnant sur la cour.
Soudain une inspiration me vint…
(Il était héroïque en disant cela, le capitaine !)
Une inspiration sublime comme en ont parfois les grands généraux sous le feu ennemi, dans l’odeur de poudre des batailles.
Je me rappelai que des peintres en bâtiment travaillaient à l’étage du dessous alors inoccupé, et que, pour que leur térébenthine séchât, ils laissaient la nuit portes et fenêtres ouvertes.
Et, avec une effrayante précision qui me donne encore froid aux moëlles, je calculai que si on attachait un drap de lit à l’appui de notre fenêtre à nous, quelqu’un s’y cramponnant et convenablement balancé pourrait, d’après les lois du pendule et de la pesanteur, être projeté dans l’autre appartement, sans trop d’avaries.
Imaginer, exécuter, tint l’espace de quelques secondes.
Le mari cognait toujours, le commissaire sommait toujours. – « Rassure-toi, dis-je à Gusta, on ne nous trouva pas ensemble ; et quand le mari avec le commissaire pénétrèrent dans le nid d’amour, un des deux oiseaux s’était envolé.
— Le trait me paraît beau ! dis-je en serrant la main du capitaine.
— Beau si l’on veut, chacun me sait brave. Pourtant il faut que je le confesse, vous n’imaginiez pas ce qu’en ces quelques secondes j’ai souffert.
— Dame ! je me mets à votre place et je vous vois balancé ainsi au bout d’un drap, dans le vide et le noir, cognant aux murs, cherchant l’ouverture…
Souriant, il m’arrêta du geste :
— En vérité, vous me connaissez mal ! Aurais-je eu peur s’il s’était agi de ma personne ? Mais non, et voilà le plus terrible : c’est moi qui balançais Gusta !
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