Chapitre 18 Le glas du lanternier
Il y a bien des façons d’être dévot. Celle de nos anciens était peut-être la bonne. Leur religion s’alliait très bien avec toutes sortes de bons contes sur la paillardise des moines et les servantes de curé. Ils possédaient la foi, mais se permettaient envers Dieu d’étonnantes familiarités. Et Dieu, moins sévère qu’aujourd’hui, en souriait du haut de son trône d’azur, dans sa barbe blanche.
Nous respectons Dieu davantage depuis que nous ne croyons plus en lui.
C’est pourquoi je me hâte d’établir que le brave homme dont il sera question tout à l’heure, Hubert le Lanternier, ainsi surnommé bien qu’il n’eût jamais fabriqué de lanternes, était un parfait bon chrétien. Considération qui excusera ce que son aventure peut avoir d’ingénument sacrilège.
Oui ! de son temps, Hubert le Lanternier, légendaire dans le pays à cause d’un certain nombre de joyeuses inventions que les gens se racontent encore, était bon chrétien comme tout le monde.
Il remplissait ses devoirs aussi exactement que le permet la faiblesse de la nature humaine.
Très estimé de son curé dont il faisait souvent la partie, il ne manquait jamais la messe sans en ressentir un léger remords, et ne mangeait gras qu’en novembre, au passage des bécasses, parce qu’alors la tentation devient trop forte et qu’il y aurait cas de conscience à laisser gâter le gibier.
Pénitent blanc et prieur de sa Confrérie, il était superbe vraiment aux processions, sous la cagoule, avec son grand bâton doré que surmontait une tête de mort, ou bien le vendredi-saint, à la porte de la chapelle, lorsque, pour exciter la générosité des fidèles, il cognait avec la clé du Trésor sur le rebord d’un plateau en cuivre luisant et sonore.
Avec cela, car personne ici-bas ne saurait prétendre à la perfection, le plus enragé coureur de cotillons dont sa ville ait gardé mémoire : aimant la blonde, appréciant la brune, sans néanmoins méconnaître la rousse ; également taquiné dans ses rêves par la verte et affriolante maigreur d’une fillette aux yeux curieux que par les promesses de corsage d’une commère mûre à point ; s’en prenant à qui le voulait, que ce fût bourgeoise ou paysanne, et réjouissant de son infatigable prouesse aussi bien les ruelles du vieux quartier pleines de coins mystérieux que le bois solitaire où les femmes, le matin, vont charger leur âne aux grandes meules de ramée sèche qui se dressent loin des chemins.
Comment, avec d’aussi multiples occupations, ce diable d’homme s’arrangeait-il pour contenter encore sa femme, solide gaillarde à bouche gourmande, à dents d’ogresse, laquelle, aux repas que l’on sait, ne devait pas s’accommoder de hors-d’oeuvre ?
Il la contentait pourtant, car elle paraissait toujours contente, jalouse à peine pour la forme, et ne répondant que par un sourire énigmatique et satisfait quand les voisines s’empressant venaient lui révéler quelque nouvelle fredaine de ce brave Hubert le Lanternier.
Jusque vers l’âge de soixante et douze ans, Hubert le Lanternier n’avait pas bronché. C’est alors seulement qu’il commença sérieusement à s’inquiéter des approches de la vieillesse.
— « Hélas ! soupirait-il maintenant, le ciel a bien mal fait les choses, puisqu’il nous condamne à vivre après qu’est mort le meilleur de nous. »
Et il ajoutait :
— « Si jamais vient mon tour, cela ne se passera pas sans bruit, comme pour les autres, et je veux qu’on parle de moi. »
Cependant madame Hubert souriait moins ; et l’on voyait moins souvent le Lanternier courir les petites rues avec sa lanterne, ou bien, sous prétexte de chasse, rôder autour des meules de ramée sèche où les femmes vont charger leur âne, le matin.
Un jour, madame Hubert ne sourit plus. Hubert devenait soucieux.
— « Résignons-nous, soupirait-il, puisque c’est la loi de nature. »
Mais se rappelant les vagues paroles par lui autrefois prononcées, ses amis avaient méfiance et redoutaient qu’il ne songeât à faire un malheur.
On connaissait mal le Lanternier. Le coup qu’il méditait n’avait rien de précisément tragique.
Un matin donc étant sorti, tout pimpant et rasé de frais comme pour sa promenade habituelle, il se dirigea sournoisement vers un cabaret situé hors des murs où l’on était sûr de trouver à toute heure un certain Xiste Matagot, solide ivrogne au long poil roux qui, sans dégriser de l’année, cumulait les triples fonctions de suisse à l’église, de fossoyeur et de sonneur.
Que combinèrent-ils ? Mystère !
Le lendemain, dans le grand salon de la Tête-d’Or, Hubert le Lanternier offrait un fin déjeuner à ses intimes.
Menu exquis, nappe parée. Seulement, ainsi que l’amphitryon, chacun des convives avait un crêpe autour de son gobelet.
— « Asseyez-vous, disait en les accueillant le Lanternier, ceci est un repas de funérailles par moi dédié à la mémoire d’un ami précieux et cher que j’eus la douleur de perdre ces jours-ci. Mais, de grâce, quittez ces figures ! L’ami en question était de complexion joyeuse et veut être enterré gaiement. »
La bonne humeur de ce discours acheva de rassurer l’assistance un peu inquiète tout d’abord.
— « À table, Messieurs, il est onze heures. »
Or, juste au moment où s’épanouissaient les visages dans le déploiement des serviettes et le cliquetis des fourchettes, tout à coup, toutes les cloches du clocher sonnèrent.
Glas assourdissant, formidable, tantôt d’une lenteur dolente, puis entrecoupé de carillons, glas d’empereur ou d’archevêque, dont les notes lourdes, pressées, roulant dans l’air bleu et butant aux angles des toits, s’abattaient sur la ville comme un vol d’oiseaux ironiques et funèbres.
Matagot gagnait bien son argent ; mais Matagot avait parlé.
On savait déjà un peu partout de quel ami précieux et cher Hubert le Lanternier célébrait à si grand fracas les funérailles.
Et cependant qu’en son logis la bonne madame Hubert pleurait, vaguement attendrie ; tandis que, dans l’église, le sacristain et le curé se cramponnaient aux jambes du sonneur ivre, pour arrêter l’essor de ce glas scandaleux ; en face de la population assemblée sous les fenêtres de la Tête-d’Or, Hubert le Lanternier apparut au balcon, doux, souriant, le verre en main, et prononça ces simples mais pourtant mémorables paroles :
— « À la santé du pauvre défunt ! »
q