Chapitre 19 Le bon chasseur
Fabien, le bon chasseur, entra. Il m’avait reconnu à travers les vitres. Et quittant ma table, mes amis, je me précipitai au-devant de lui, à la fois étonné et ravi de le voir dans la capitale.
Ravi : parce que rien ne pouvait m’être plus agréable, à moi, paysan exilé, que la rencontre de ce solide compagnon, jeune malgré ses soixante ans, et de si fière mine encore, avec sa peau tannée au grand air, ses moustaches de Palikare, sous le costume de chasseur, en velours, d’une simplicité tout ensemble noble et rustique, qu’il ne quittait jamais même pour venir à Paris.
Étonné : parce que, à ce moment, la chasse étant ouverte, je le voyais plutôt en train, amateur de coups de fusil raffinés, soit de traquer au pays de Camargue, dans les étangs, le long du fleuve, le castor et le flamand rose, soit de tirer les grands oiseaux à balle franche sur les sommets de Lure, endroit bizarre où toute végétation s’arrête et où l’on ne voit plus, en fait d’êtres vivants, que des aigles et des jean-le-blanc lesquels se nourrissent de vipères, et des vipères lesquelles se nourrissent d’une sorte de grillons noirs qui pullulent à ces hauteurs ; sans qu’on ait jamais pu savoir de quoi, au milieu des sèches pierrailles calcinées par le soleil, corrodées par la neige, blanches et sonores comme de vieux os, les grillons à leur tour se nourrissent.
Ou plutôt Fabien n’arrivait-il pas, je n’y songe que maintenant, de guetter le coq de bruyère, sous les centenaires sapins largement étalés et pleurant la résine qui assiègent en colonnes d’assaut les abrupts contreforts des Alpes dauphinoises ?
Mais je n’eus pas le temps de l’interroger. Broyant mes doigts dans sa forte main poilue, décorée d’une lourde bague à camée dont la pression, d’ailleurs amicale, estampilla mon épiderme d’un profil de César romain, et me plongeant jusqu’au fond de l’âme l’interrogation de ses bons gros yeux bleus et doux, aux paupières fripées un peu, où soudain perla une larme :
— Tu as su la nouvelle ? me dit-il.
Je ne savais pas la nouvelle, mais je feignis de la savoir. J’eus tort certainement, la chose ne m’arrivera plus. Et pour éviter des explications inutiles, comptant aussi qu’au cours de la conversation Fabien de lui-même me renseignerait, tout hasard, je répondis, affectueux et pénétré :
— Oui, mon cher Fabien, et tu peux croire…
–Ah ! ç’a été pour moi un rude coup, interrompit-il aussitôt en me broyant les doigts une fois encore ; mais asseyons-nous et prenons une absinthe. Après ces douze heures de voyage, seul à seul avec mes pensées, j’ai besoin, grand besoin, d’épancher mon coeur dans un coeur ami.
Puis, le garçon appelé, le plateau servi, les absinthes battues :
— Voilà ! reprit Fabien, depuis l’événement, c’est-à-dire depuis je ne sais combien de semaines et de mois, j’étais resté comme stupide, me désintéressant de tout, n’ayant plus de goût à rien, oui ! le croirais-tu, pas même à la chasse. Alors on m’a conseillé de voyager, de me distraire…
Cet excès de****douleur me surprenait un peu. Non pas que Fabien fût un mauvais coeur. Mais je le savais d’esprit changeant, un peu enfantin, sorte de gros panier percé où les sensations ne tenaient guère.
— Tout un drame ! soupira Fabien.
Et je me demandais, pour que le souvenir lui en restât si cuisant à si longue distance, quel drame avait bien pu bouleverser la vie de tranquille égoïsme que Fabien s’était organisée.
Vous saurez donc que Fabien possédait pour seule famille un frère, vieux garçon comme lui, et une soeur demeuré veuve. Ils vivaient tous les trois, tantôt à leur maison de ville, tantôt sur leur terre des Clapeyrolles, braves gens un peu maniaques et que chacun, d’ailleurs, estimait.
Lequel était mort, du frère ou de la soeur, et surtout dans quelles circonstances ? Car évidemment, c’était de la mort de l’un ou de l’autre qu’il s’agissait.
J’attendais, sur une prudente réserve, que Fabien, tout en se désolant, tout en bavardant, me l’apprît.
— Non ! reprit-il, juge de mon émotion quand, l’ayant laissé la veille aussi bien portant que toi et moi, j’ouvre ma porte au petit jour et je le vois étendu, raide, dans la neige…
« Jele vois », avait dit Fabien.
Bon ! pensai-je, un point est acquis. Il s’agit du frère. Allons-y, je puis me lancer. Et me composant une figure de circonstance, avec le geste et le ton commandés :
— Que veux-tu ? nous****sommes tous mortels, et à son âge…
En effet, le frère de Fabien, fort gourmand, gros mangeur et de complexion apoplectique, avait bien pu mourir ainsi d’une attaque subite, aux Clapeyrolles.
Et cette circonstance qu’on l’avait trouvé dans la neige, le matin, abandonné sans secours, me faisait déjà mieux comprendre l’excès de douleur du bon Fabien, lequel intérieurement s’accusait sans doute de quelque négligence.
— Par conséquent, insinuai-je, car je ne voulais pas me hasarder de trop, le malheur serait arrivé pendant la nuit ?
— Oui ! pendant la nuit du 15 décembre, une nuit terrible… Mais on ne t’a donc pas écrit les détails ? Alors tu ne sais pas, tu ne sais rien… Et dire que c’est moi la cause ! Dire que moi, de mes mains, de mes propres mains, croyant régler le compte d’un loup, qui, chassé hors des bois par le froid et la faim, venait chaque soir rôder autour de la ferme… Mais pardon, l’émotion m’étouffe…
— Voyons, du calme, Fabien !
Fabien ne m’écoutait pas. Fabien demeurait immobile, la tête dans ses mains, ravalant des sanglots ; et je me figurais cette nuit terrible ! Fabien embusqué aux Clapeyrolles pour tuer le loup, Fabien entendant du bruit, tirant au jugé sur une ombre, ne voulant pas sortir avant l’aurore, par prudence, car la prudence, chacun le sait, est la première qualité du chasseur comme du héros, puis le matin, au petit jour, trouvant dans la neige au lieu de la bête morte…
Autour de nous, le café avait fait silence, et tous, anxieux, attendaient.
Intéressé moi-même au plus haut point :
— Ainsi, ce malheureux coup de fusil ?…
— Qui parle de coup de fusil ? s’écrie Fabien soudain réveillé, puisque c’est avec des saucisses…
— Avec des saucisses ?
— Eh ! oui, des saucisses à la strychnine que j’avais hélas préparées, pour le loup en question d’abord, et, le cas échéant, pour le renard et pour la fouine, car, avec toute cette puante sauvagine, impossible aux Clapeyrolles de rien avoir à soi.
Le drame peu à peu se reconstituait.
Je voyais maintenant le frère de Fabien demeuré un soir, ainsi que la chose lui arrivait, seul aux Clapeyrolles, habitation isolée où parfois manquaient les provisions ; je le voyais trouvant quelque part, dans un coin, ces appétissantes saucisses, les grillant lui-même à la cuisine… Seulement je ne m’expliquais pas bien qu’empoisonné ainsi, au****lieu de demander secours, par exemple, aux****fermiers, il fût allé mourir dehors, dans la neige.
Un dernier accès de Fabien mit un terme à mes perplexités.
— S’il n’y aurait pas de quoi se brûler la cervelle, s’écriait-il, ému sincèrement et versant presque de vraies larmes, quand je pense qu’un si bon chien…
— Un chien ! Il s’agit donc d’un chien ?
— Eh ! oui, Ourson, ce pauvre Ourson, lequel innocemment, l’ayant découverte au creux d’un sillon, mangea pour son malheur une des saucisses par moi jetées. Tu le connaissais bien, Ourson ? Jamais plus on n’en reverra le pareil !… Ourson qui, sans le casser, pendant des dix, vingt kilomètres, portait un oeuf frais dans sa gueule ; Ourson enfin ! car, tu le sais : il ne lui manquait que la parole ! Et encore, ajouta Fabien avec une conviction désormais comique, encore la parole, il l’avait.
Sur ces mots Fabien se tut. Pour nous remettre de tant d’émotions nous prîmes une deuxième absinthe. Et le soir, après un dîner joyeux mélancoliquement, devant un autre café, tout en regardant passer le flot ininterrompu des courtisanes, consolés un peu, attendris encore, nous parlions, le bon chasseur et moi, des vertus sans nombre et de la fin tragique d’Ourson.
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