Chapitre 20 La mort de l’isard
A certains jours de vague ennui et de flottante misanthropie, le plus enragé Parisien éprouve le besoin de fuir Paris, de voir la nature, et de se retremper un peu dans la société des bêtes et des plantes. Alors on prend le premier train pour courir au plus vite vers quelque coin perdu de forêt ou de plage ; et, si le temps manque, on s’en va simplement au Jardin des Plantes promener sa canne, comme font les petits rentiers de la rue de Navarre et de la rue Linné.
Il y a là l’ancien jardin du Roy avec ses allées d’ormeaux taillés, régulières, ombreuses, sous lesquelles l’air et la fraîcheur circulent, endroit particulièrement propice aux flâneries d’après-midi. Il y a le labyrinthe et ses pentes herbues. Il y a, sans parler des collections et des serres, les parterres de l’École botanique, ouverts seulement pour l’étude,**où cependant, malgré les étiquettes en latin, un ignorant épris de rusticité peut tout de même se donner quelques sensations campagnardes en contemplant de minuscules champs de blé, d’avoine, d’épeautre et d’orge, de petits bassins croupissants que les plantes d’étang fleurissent, des rocailles brodées de lichens, frangées de capillaires et de mousses.
Il y a aussi les fauves, les singes, les reptiles, les oiseaux d’Amérique multicolores et criards, peuple exotique dont l’aspect fait voyager par l’imagination dans de lointaines forêts vierges… Mais de même qu’à la flore éclatante et baroque du tropique je préfère les plates-bandes encadrées de briques où verdoie et mûrit l’humble tribu des graminées, de même, après tous ces animaux originaires de régions inconnues, il m’est doux d’en considérer d’autres, moins curieux sans doute, moins féroces, et plus chers à mon coeur : ceux de nos bois, de nos montagnes.
J’étais dans cette disposition d’âme, un jeudi de printemps, devant l’enclos réservé aux isards. Installation d’un pittoresque à la fois comique et attendrissant. Quelques mètres de gazon rongé, laissant voir la terre par places. À droite, retraite pittoresque, un chalet fait de rondins superposés. À gauche, un peu d’eau destiné à remplacer, pour le prisonnier, les cascades du pays natal. Au milieu, un tas de pierres maçonnées, au haut duquel, le plus haut possible, un gentil chamois pyrénéen, avec ses yeux fins, son pelage doux, ses cornes pareilles à deux crocs d’ébène, se tenait immobile, mélancolique, cherchant à se donner l’illusion des cimes.
Soudain le fou rire me prit. Ce spectacle, d’ailleurs triste en soi, venait de me rappeler une bouffonne histoire dont précisément l’isard est le héros.
Est-elle vraie ? Est-elle fausse ? Je laisse aux naturalistes le soin de se prononcer, me contentant de la rapporter ainsi qu’elle nous fut un soir contée par l’ami Capdébuch, rude chasseur, né au bord des gaves écumants dont s’enfle le cours supérieur de la Garonne.
— « L’isard, s’écriait Capdébuch, un gibier superbe mais pas bien commode à tirer ! Tel que vous me voyez, à parler franc, je n’en ai guère tué qu’une centaine dans ma vie.
— Une centaine ? c’est joli !
— Mettons cent cinquante… Les cent cinquante têtes sont chez moi, dans ma salle à manger, montées en massacre. »
Et Capdébuch se tut un instant, l’oeil fixe, le regard perdu, comme si, par la fenêtre large ouverte, il apercevait là-bas, au fin bout d’un pic, le troupeau des isards en silhouette sur l’azur.
— « Vrai métier de galérien que ce métier de chasseur d’isards, et encore les galériens n’en voudraient pas. Faire route la nuit pour se trouver au soleil levant sous les glaciers que l’isard fréquente ; attendre l’aube en sommeillant, avec le ciel pour couverture et un pied de neige pour matelas ; se lancer à la poursuite du gibier enfin entrevu, gravir les rocs, longer les abîmes, courir, sauter, ramper et rouler, tout cela, certes, ne serait rien si l’isard se laissait atteindre. Mais plus vous montez, plus il monte ; et rien n’égale sa malice excepté son agilité.
— Comment faire, alors ?
— Le seul espoir, l’unique chance, c’est d’acculer le troupeau sur quelque esplanade solitaire, étroite et de toute part environnée d’abîmes, puis, quand on le tient à portée de sa carabine, se plantant de pied ferme, sans émotion et sans vertige, viser, tirer… Mais là encore, tout n’est pas rose. Car, presque toujours, au bon moment, un des isards siffle, et les autres, obéissant à ce signal, cabriolent dans les profondeurs où ils tombent, sans se faire de mal, sur les cornes ; à moins qu’avec ces mêmes cornes, c’est leur manoeuvre préférée, ils ne préfèrent rester suspendus aux aspérités des rochers, de l’autre côté du précipice.
De l’acier, les cornes de l’isard ! mieux que****de l’acier, du diamant. Celles du diable sont moins dures.
Mais toute médaille a son revers, et ces mêmes cornes qui trop souvent sauvèrent l’isard, deviennent aussi cause de sa perte. C’est un fait singulier, connu seulement des vrais chasseurs. Je peux vous en faire le récit. Nous sommes seuls ?… Il n’y a pas de dames ?…
— Allez, Capdébuch, allez-y gaiement.
— Voilà ! Parmi les innombrables plantes aromatiques qui croissent sur nos montagnes, il en est une, la réglisse sauvage, dont l’isard est particulièrement amateur. Aussitôt les neiges fondues, la pousse de réglisse pointe et l’isard vient pour la brouter. Que dis-je ? la brouter ! Il ne la broute pas : il la suce, fouillant la terre jusqu’aux racines dont la saveur sucrée l’affriande. Et c’est même à ces petits trous ronds apparaissant de loin en loin, au milieu de l’herbe nouvelle, qu’un chasseur exercé devine par où les isards ont passé.
Figurez-vous donc – ceci est assez délicat à expliquer – figurez-vous que, comme les dragées chez l’enfant, cette orgie de réglisse a pour effet chez l’isard de pousser à la multiplication des invertébrés entozoaires. Résultat naturel : des démangeaisons furieuses à l’endroit que vous savez bien. Affolé, le malheureux isard fait la charrette comme on dit, se grattant à user sa queue ; et même un chasseur exercé, lorsqu’il suit la piste de l’isard, ne néglige pas les marques brunes laissées ainsi sur les rochers.
Enfin, il arrive que, n’y tenant plus, l’isard commet cette imprudence de se gratter avec sa corne.
Imprudence fatale !
Aiguë et fine comme un hameçon, quelquefois la corne s’accroche.
Dans ce cas, l’isard est perdu. Plié en rond, ne pouvant plus se décrocher, l’isard se met à pirouetter sur lui-même, furieusement, avec rage, à l’instar des petits chiens rageurs qui essayent de se mordre la queue. Tournoyant toujours, aveuglé, ivre de douleur et d’angoisse, il bondit, il se roule. C’est le tourbillon, le vertige ! et cela dure jusqu’à ce****que la pauvre bête meure épuisée ou qu’un hasard, mettant un terme à sa cruelle agonie, le fasse rouler dans un précipice au fond duquel, sans avoir besoin d’user plomb ni poudre, l’heureux chasseur témoin de la scène va tranquillement le ramasser.
— Alors, parmi les cent cinquante têtes d’isards montées en massacre qui ornent votre salle à manger, il doit bien s’en trouver quelqu’une provenant d’une chasse pareille ?
— Mon Dieu, fit Capdébuch enchanté du succès qu’avait obtenu son récit, vous pouvez dire presque toutes. »
Brave Capdébuch !
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