Chapitre 21 L’agachon
— « Je tiens pour les débris d’un castellum gallo-romain.
— Non ! l’on dirait une tour sarrasine.
— Puisque rien ne presse, allons voir. »
Et, prenant un étroit sentier en zigzag à travers les pins, nous grimpâmes vers l’étrange édifice dont la silhouette, droite sur le ciel tout en haut de la colline, nous intriguait depuis un instant.
Soudain mon compagnon se mit à rire :
— « Nous pouvons rengainer notre archéologie et laisser Sarrasins et Gaulois tranquilles. La bâtisse à propos de laquelle****nous nous égarons en dissertations savantes est simplement un agachon.
– Un agachon ?
— Eh ? oui… Je le crois même habité, car voici la saison du passage des grives. Regarde plutôt ! »
En effet, quelque chose de noir, qui était un petit oiseau, ayant pointé dans l’azur du ciel, un homme se dressa, tel le diable à ressort lorsqu’il sort de sa boîte, sur la plate-forme de la minuscule tourelle, tira un coup de fusil puis disparut comme s’il s’était escamoté lui-même.
— « Et voilà ! reprit mon ami, depuis ce matin, à l’aurore, cet homme est accroupi, un Lefaucheux aux doigts, derrière le parapet de son fort, scrutant l’horizon et attendant qu’un malheureux oiseau passe à portée. C’est ce qui s’appelle la chassé à l’agachon.
— Mais tue-t-il parfois quelque chose ?
— Approchons et faisons-nous reconnaître ; le chasseur nous expliquera cela lui-même. »
Bien qu’évidemment trouble dans ses plaisirs par cette importune visite, le solitaire habitant de l’agachon, hélé par nous, daigna se montrer de nouveau et satisfaire notre curiosité.
Il nous autorisa à pénétrer dans l’agachon.
L’installation d’un agachon est tout à fait intéressante.
Figurez-vous, comme je disais, une minuscule tourelle ou mieux un tronçon de cheminée d’usine dans lequel on se hisse à la façon des ramoneurs.
Le chasseur nous invita fort courtoisement à monter. Courtoisement aussi nous nous récusâmes.
Alors, s’étant assis tout en haut, les jambes pendantes, tandis que nous-mêmes nous nous installions à l’ombre, sur le sol feutré de fines aiguilles de pin, d’ou s’exhalait une pénétrante odeur de résine, il nous expliqua la chasse à l’agachon, ses charmes et aussi ses inconvénients.
Les charmes sont incontestables.
— « Il n’y a pas, affirmait-il, plaisir plus grand que de rester ainsi des journées, le****ventre sur la plate-forme et le nez sur le parapet, invisible et guettant comme un Peau-Rouge.
On regarde du côté de la mer pour voir si les oiseaux arrivent, car les oiseaux, personne ne sait pourquoi, arrivent toujours du côté de la mer.
Un vol de grives ou de becs-fins vient à passer. Alors, le fusil en main, on se dresse. Surpris par cette apparition fantastique, les oiseaux s’effarent, ralentissent leur coup d’aile et tourbillonnent éperdus. Le chasseur vise, tire, tue…
— Et descend ramasser le gibier ?
— Non pas ! C’est même le seul inconvénient de l’agachon. Descendre, remonter, ferait perdre du temps. Et puis, comme l’agachon est toujours bâti sur une cime relativement escarpée, le gibier va mourir trop loin. On le tire à Marseille, on le voit tomber à Rognac. La chose fait rager parfois, mais il reste toujours les satisfactions d’amour-propre. »
Ayant ainsi parlé, le chasseur salua :
— « Excusez-moi, messieurs, de ne pas vous retenir plus longtemps. Mais je sens de la plume dans l’air. C’est le moment où les grives passent. »
Nous le laissâmes attendre le passage des grives, tournant la tête de temps en temps, une fois en plaine, pour regarder cet homme, qui, à intervalles inégaux, apparaissait au sommet de sa colonne creuse et jetait aux échos d’inutiles coups de fusil.
— « Singulier divertissement !
— Ne raillons pas. Essayons plutôt de comprendre. Qui peut dire ce que valent pour un coeur ingénu les plaisirs combinés de la chasse et de la solitude ? Pour mon compte, je me suis souvent dit que Saint-Siméon, le stylite, devait être un chasseur à l’agachon. »
Même sans être grand chasseur, on n’en finit jamais de parler chasse. La découverte de l’agachon réveillait tous nos souvenirs.
De l’agachon, par une pente naturelle nous en vînmes à la chasse au poste ; et, après avoir bourré la pipe, accessoire obligé de tout mensonge cynégétique, voici ce que mon compagnon me raconta :
— « La chasse au poste… (ici une méditative bouffée)… c’est terrible, la chasse au poste, et pire encore que l’agachon !
Avec l’agachon, il n’y a jamais de gibier. Le chasseur ne compte pas dessus, et la question est réglée d’avance.
Pour le poste, on commence par en acheter.
Oui ! si vous voulez que les becs-fins, doux chanteurs exquis en brochette, s’arrêtent près de la cabane de branchages d’où le chasseur ennemi les guette et se posent sur le cimeau, il faut que des appelants******les attirent. Ça n’a pas de prix, un bon appelant. J’en sais pour qui les amateurs font des folies et qui touchent des appointements de ténor.
Aussi de quels soins leur propriétaire les entoure, levé avant l’aube du premier de l’an à la Saint-Sylvestre pour renouveler l’eau, nettoyer les cages, et distribuer, suivant la variété d’oiseaux qui les habitent, des nourritures délicates et appropriées ; car, par exemple, une pive, un cul-blanc ou un moineau des Alpes ne mangent pas comme les rossignols.
Eux, les appelants, n’ont pas d’autre travail, une fois la chasse ouverte, que de chanter le plus fort possible dans le sillon où on les cache, à la branche où on les suspend, pour duper leurs congénères qui passent.
Des fois, en les entendant, leurs congénères s’arrêtent. Le plus souvent ils ne s’arrêtent pas. Mais rien que d’entendre les appelants gazouiller, même dans les années où il ne passe rien, ça vous console et ça vous donne comme une illusion de gibier.
Tu as peut-être connu le vieux Senez ? Non ! Mais peu importe. Eh bien ! personne n’eut jamais des appelants comparables aux siens. Il y a laissé sa fortune.
Quel coeur d’or que ce vieux Senez !
Chaque jour, en passant devant chez moi, dans son costume de chasseur, avec les bottes à gros clous, le fusil et la carnassière :
— Tout de même, insinuait-il, je devrais bien au premier matin de vous faire goûter une de mes brochettes…
— Quand vous voudrez, monsieur Senez.
Les brochettes de M. Senez étaient célèbres. On ne les avait jamais vues. Tout le monde, néanmoins, faisait leur éloge, et, rien que d’y songer, l’eau vous en venait à la bouche.
Le découragement le prit-il avec l’âge ? Se fatigua-t-il à la fin d’avoir chassé toute sa vie, cinquante ans durant, été comme hiver, sans rien tuer ? mais nous le vîmes insensiblement tourner à la mélancolie.
Il se rendait quand même au poste, tous les jours, aussitôt le soleil levé, seulement c’était sans entrain, quant aux brochettes, il n’en parlait plus.
On fut cruel, on le railla, et je le raillai comme les autres. Si bien qu’un beau soir il me dit :
— C’est demain, décidément, que nous la mangerons.
Là !Je compris que c’était d’Elle, de l’idéale brochette qu’il s’agissait.
Et, en effet, nous la mangeâmes. Elle était exquise. Tous becs-fins d’espèces rares, luisants sous la barde de lard, grassouillets et tentants comme de jolies femmes.
C’est au poste que le déjeuner avait lieu. On but à la santé du vieux Senez, on le félicita de sa chasse.
Mais lui, arrachant le rideau qui les recouvrait, et nous montrant ses cages vides :
— Regardez, dit-il les larmes aux yeux, elle revient cher, la brochette !
Comme il désespérait de ne jamais rien voir au bout de son fusil, et comme il voulait, une fois au moins avant de mourir, s’offrir l’orgueil d’une brochette, le pauvre homme, de ses mains tremblantes, avait tué, plumé et fait cuire ses appelants ! »
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