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Chapitre 22 Le déserteur

— Ne crois pas à une blague, au moins… me dit mon ami Marius Girard, exquis poète roman, dont les vers fleurent la même odeur que, sur les Alpilles au printemps, la marjolaine grise et le ciste, mais doué comme tout le monde chez nous, dès qu’il s’agit de conter un conte, de ce précieux don d’imaginer que la jalousie des gens du Nord appelle besoin de mentir.

— Croire à une blague, de ta part, Marius, Dieu m’en préserve !

— C’est que, dans les événements qui vous arrivent, il y a souvent de tels hasards, de si étonnantes rencontres que le vrai quelquefois…

— Paraît invraisemblable. Qui sait ? paraître invraisemblable constitue peut-être encore la plus sérieuse caractéristique du vrai… Maintenant, allons-y de ton histoire.

— Je commence, puisque tu l’exiges. Mais d’abord as-tu connu mon chien ?

— Si j’ai connu ton chien ! le fameux… Comment l’appelais-tu : Biscote ?

— Non, Biscarlo.

— C’est ça, le fameux Biscarlo.

— Ah ! mon cher, l’adorable bête ; trop intelligent pour chasser, mais à part cela possédant toutes les qualités que l’homme peut exigé d’un chien. Son flair, pourvu qu’il ne s’agît pas de gibier, était étonnant. Et d’une délicatesse pour rapporter ! Je n’avais qu’à laisser un objet, tabatière ou mouchoir, quelque part dans l’herbe, puis à dire : « Cherche, Biscarlo ! » Et Biscarlo partait, et la cachette fût-elle à plus d’une lieue, Biscarlo revenait toujours me rapportant l’objet caché. Quelquefois même il m’en rapportait qui ne m’appartenaient pas. Mais qu’importe… Un jour, j’essayai d’un écu. Il rapporta l’écu sans l’avoir dépensé, brave Biscarlo ! ainsi, dans sa gueule.

Tu sais, continua Marius en s’attendrissant, tu sais combien les gens d’ici sont passionnés pour les taureaux ? Tellement que les gamins eux-mêmes n’ont pas de joie plus grande, au sortir de l’école, que d’improviser une arène avec des fagots, avec des planches, et là de jouer au jeu des courses.

Eh bien, parmi tous les chiens du village, Biscarlo ne connaissait pas son pareil pour faire un taureau ? se prêtant aux razets,****tout en défendant sa cocarde ; plein de fougue et d’ardeur dans les divers exercices du saut de la perche, de la cape ; et, quand il y avait course à l’espagnole, tendant le cou comme un vrai vaillant de Camargue ou d’Estramadure pour le simulacre de mort. Les gamins venaient me le demander tous les jours, et Pouly l’honorait de son amitié.

Tant de talent devait le perdre, pauvre Biscarlo ! Il disparut un soir de foire, et, d’après les explications vagues des gamins, ses ordinaires compagnons, il fut facile de conclure que certains bohémiens faiseurs de tours, s’étant rendus amoureux de lui, l’avaient dérobé.

C’était précisément pour la foire de Saint-Eucher, trois semaines avant la Noël.

Et, trois semaines durant, malgré mon enquête personnelle, malgré les instructions données avec signalement aux gardes-champêtres et aux gendarmes, il fut impossible de retrouver Biscarlo ou du moins de le reconnaître. Les bohémiens sont si habiles dans l’art de maquiller les animaux !

Cela me tranchait le coeur, au coin du feu, bien à l’abri, fumant ma pipe et regardant, par la fenêtre, les lignes des cyprès à la limite des champs et les peupliers le long des roubines, saluer et se tordre sous les reprises régulières du mistral, oui ! cela me tranchait le coeur de songer que Biscarlo, par des temps pareils, courait la campagne, trottant attaché par le cou sous une voiture de saltimbanques et que, nourri de coups de fouet, entretenu de mauvaises raisons, il faisait des tours pour quelques sous, sur une place de village.

La Noël fut triste chez nous, comme on pense !

D’abord Biscarlo qui manquait. Et puis, à la table du grand souper, au milieu de tous les parents réunis selon l’usage et quelques-uns venus de très loin, une place restait vide, celle du neveu Espérit, un sacripant, bon comme le bon pain, depuis peu engagé aux zouaves, et à qui son colonel, une lettre venait de nous l’apprendre, avait refusé la permission.

Mais voici le pire. Grand’mère, dont il était le préféré, avait eu un rêve. Elle avait vu son Espérit, avec des braies à la turque et le turban, sauter par-dessus des murs de caserne. Cela signifiait, clair comme le jour, que Espérit venait de déserter. – « Oui, il a déserté, le pauvre enfant, pour faire sa Noël avec nous, pour ne pas manquer au repas… Mais, ici, les gendarmes l’arrêteront. »

Et nous avions tous beau lui dire :

— « Voyons, grand’mère, tout ça, c’est des idées, remettez-vous… Encore un peu du blanc de la dinde, un morceau de nougat, un morceau de pompe à l’anis, une tranche de ce****melon d’hiver, blanc comme sucre, glacé comme neige… Un coup de cette clairette mousseuse dont le bouchon saute au plafond, ou bien un doigt de ce muscat, à la santé d’Espérit qui, sans doute, au même moment boit à la nôtre, en compagnie des camarades… » Grand’mère soupirait toujours avec l’obstination des vieilles personnes : – « Je suis sûre qu’il va venir, que les gendarmes l’arrêteront et qu’un conseil de guerre le fusillera. »

Nous avions ri d’abord, mais à force d’entendre répéter les mêmes choses on finissait par s’effrayer. On pensait : – « Qui sait, après tout ? Cet Espérit est bien capable… »

Aussi quelle émotion quand, tremblant comme la feuille et plus blanche qu’un linge, grand’mère soudain s’écria : – « Chut ! Écoutez, quelqu’un qui monte. »

En effet, prêtant mieux l’oreille, nous perçûmes distinctement dans l’escalier comme un bruit de pas étouffés et la respiration haletante d’un homme qui aurait couru. Puis, mystérieusement, on gratta.

C’était terrible. Il fallait en finir, j’ouvris la porte toute grande.

— Un zouave !

— Je l’avais bien dit, cria grand’mère, en mettant les mains sur ses yeux.

Un zouave, mais pas Espérit, seulement ce brave Biscarlo qui, las sans doute de figurer dans une certaine prise de Mostaganem, avec singes et chiens, dont s’enrichissaient ses ravisseurs en le promenant de ville en ville, avait déserté armes et bagages.

Maintenant Biscarlo, ceinture rouge au flanc, chechia en arrière, et l’air casseur quoiqu’il tirât la langue et qu’il fut remarquablement crotté, se tenait à l’entrée debout sur ses pattes de derrière, tandis que grand’mère riant et pleurant :

— Ah ! le brigand, ah ! le luron, quelle peur il m’a fait de rentrer ainsi par la nuit et la neige, sans prévenir ; mais je lui pardonne tout de même.

Dès lors le souper devint joyeux. On assit Biscarlo à la place d’Espérit, et c’était plaisir de voir ce guerrier, rasé, tondu, méconnaissable avec ses moustaches de dur-à-cuire, se régaler de fins morceaux.

— Étonnant ! Marius.

— N’est-ce pas ? quelle coïncidence ! Ces choses-là n’arrivent qu’ici. Sans compter qu’au fond le rêve de grand’mère était vrai et que, le même soir, ainsi que nous l’apprîmes plus tard, Espérit sautait le mur de la caserne pour aller réveillonner, militairement, avec des Mauresques.

Et dire, conclut Marius, dire qu’après cela on trouve encore des gens qui nient les problèmes de l’au-delà, les miracles psycho-mystiques, et les constatations de la télépathie !

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