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Chapitre 23 Le vaillant petit bossu

L’autre jour, pour quelle raison ? je l’ignore, on ne rencontrait dans les rues, sur les boulevards, qu’officiers de l’armée territoriale. Et la belle fierté qu’ils laissaient voir, leur joie à se promener ainsi, l’épée au côté, en brillant costume, m’ont, par un retour mélancolique, rappelé mes années d’enfance et la vague figure un peu triste de mon petit ami Siffrein.

Âme passionnée dans l’enveloppe d’un corps chétif, Siffrein était bossu et voulait se faire soldat ; le sort a de ces ironies !

Dès l’école, l’enfant rêve sa vie.

Certains d’entre nous, séduits par l’odeur de l’encens, l’or des chapes, la flamme des cierges, et, s’accordant avec le mystère de l’orgue invisible et des voix, la lumière surnaturelle qui, tamisée à travers les vitraux, se répand écarlate et bleue sur les dalles, croyaient être déjà prêtres, évêques et, pour commencer, prenaient plaisir à coiffer leur tête blonde, souvent mal peignée, de la calotte d’enfant de choeur minuscule, pareille à la cupule d’un gland.

D’autres, ayant manié chez leurs parents quelque arme de sauvage, quelque coquillage bizarre apporté par un cousin retour d’Amérique, cherchaient plus volontiers, au delà des mers, un avenir de voyages et d’aventures.

Les sages, dont j’étais, bornaient leurs voeux à l’heure présente, ingénument heureux, entre deux classes, de courir les champs et les bois, ou de défricher, loin de tous les yeux, en hommes libres, un coin de terre vierge, connu de nous seuls, au milieu des roches.

Siffrein, lui, ne pensait qu’au noble métier des armes, toujours le premier sur le champ de manoeuvre, le jour ou nos trente hommes de garnison faisaient l’exercice, et, quand il devait passer des soldats, debout avant l’aube et me réveillant pour aller le long de la grand’route, encore noyée de brouillard, à leur rencontre et obtenir l’honneur insigne de porter, l’espace de quelques pas, un fusil sous le poids duquel il pliait.

Parfois il me menait à la terrasse de sa maison qui domine la ville et d’où l’on voit la citadelle. Nous admirions de loin les fortifications du temps de Vauban, leurs bastions géométriques, portant à l’angle une échauguette, les deux grands bras du pont-levis ; nous contemplions la sentinelle et nous entendions le clairon sonner le service et les corvées.

Siffrein avait même fini – à l’aide de quels stratagèmes ? – par se conquérir l’amitié du portier-consigne, un Alsacien gigantesque qui charmait ses loisirs guerriers à fabriquer de menus ouvrages en cheveux. Plus d’une fois, ainsi, nous pénétrâmes dans le fort. Il y avait, avec leurs affûts, de grands canons aux embrasures, et çà et là, couchés par terre et déjà à demi ensevelis sous de l’herbe qui sentait bon, des coulevrines espagnoles, d’une longueur vraiment surprenante, et des canons du Roi-Soleil, aux culasses lourdement armoriées dont j’essayais, tant bien que mal, de déchiffrer les devises latines tandis que Siffrein, plein d’une martiale ivresse et frissonnant de tout son petit corps, se pelotonnait dans la gueule d’un obusier.

Nous respections Siffrein, malgré sa bosse, qu’à la fin nous avions oubliée.

Siffrein possédait un tambour venu de la foire de Beaucaire, ainsi qu’un shako du premier Empire, découvert un jour au grenier. Cela lui donnait sur nous un ascendant extraordinaire. Il nous inculquait ses idées guerrières. Armés de sabres de bois, de fusils fabriqués avec des roseaux, nous le suivions ; et shako en tête, tambour battant, tout ensemble musique et général, Siffrein menait son monde à la bataille.

Ce fut un beau temps pour Siffrein.

Malheureusement Siffrein grandit et prit conscience de sa bosse. Il ne coiffa plus le shako, il ne joua plus du tambour. Plus tard, marié, père de famille, ayant hérité des siens un petit fonds d’orfèvrerie, on le voyait tranquille devant son établi, limer, souffler la flamme au chalumeau et, en apparence résigné aux réalités de l’existence, exercer aussi gaiement et aussi honorablement que possible son état d’orfèvre bossu.

Pourtant, les jours de tirage au sort, une tristesse lui venait. Ces jours-là, il se réfugiait à la campagne, tout seul et tâchant d’oublier sa propre conscription, ce numéro 1 qui fit tant rire au sortir de l’urne et le ton goguenard dont, au conseil, l’aide-major lui dit, avant même qu’il eût enlevé sa chemise : – « Allons, c’est vu, rhabillons-nous ! »

Dire que les conscrits pleurent toujours en tirant ce numéro 1, qui vous envoie guerroyer au delà des mers sous le costume bleu de l’infanterie de marine ; dire que quelques-uns emploient pour échapper à la caserne mille condamnables subterfuges, se brûlant les yeux avec des lunettes trop fortes, ou promenant des nuits entières une pierre énorme sur la tête, avec l’espoir de renfoncer un peu de leur cou trop long dans les épaules !

Certes ! c’est lui Siffrein qui aurait voulu avoir la taille et que son numéro 1 pût compter. Mais, hélas ! il n’y a de philtres que pour le mal ; et les sorcières du faubourg, si expertes avec leurs herbes et leur grimoire à faire du plus solide gars un phtisique, ignorent encore l’art de redresser les bosses.

Ce miracle eut lieu cependant, tant il est vrai qu’un ferme vouloir triomphe de tout.

La Prusse nous envahissait ; Gambetta, descendu de ballon, venait de jeter son appel aux armes, et partout, dans les villes comme au village, tous, mobiles, mobilisés, gardes nationaux prenaient le fusil.

Électrisé par les circonstances, et se rappelant, vision lointaine, les jours glorieux de jadis, Siffrein conçut le projet hardi d’être au moins de la garde nationale.

D’abord sa prétention fit rire.

— Je suis chasseur, disait Siffrein, et saurai, quoique je n’aie pas la taille réglementaire, viser mon uhlan aussi bien qu’un autre.

À quoi le capitaine, ancien sous-officier épris de régularité et féroce sur la théorie, répondait avec quelque raison :

— Je ne dis pas non, monsieur Siffrein, on pourrait encore passer sur la taille, mais il y a la question d’alignement.

— S’il ne s’agit que de cela, je m’arrangerai pour être à l’alignement, mon capitaine.

Le lendemain, à l’heure de l’appel, on vit arriver sur le champ de manoeuvres un tout petit garde national, trop petit peut-être, mais si brave, l’air si décidé. On reconnut M. Siffrein et l’on s’étonna qu’il n’eût plus de bosse.

— Est-ce qu’il y a des bossus en temps de guerre ? disait-il.

Or, tout le monde s’étant mis à l’alignement, le capitaine s’aperçut qu’en effet le havresac de Siffrein ne dépassait pas les autres d’un millimètre.

Ne cherchez pas à deviner ! C’est le havresac qui constituait toute la sorcellerie, havresac creux, construit sur les indications de Siffrein et dans l’épaisseur duquel, exactement, la bosse, désormais invisible, s’emboîtait.

Et l’ingénieux Siffrein, toujours doublé de son inséparable havresac, ne fut plus jamais bossu, du moins tant que dura la guerre.

Comme il était plein d’« en avant » et s’était révélé de première force sur l’instruction et la manoeuvre, on l’avait nomme caporal, puis sergent. Ah ! si les Prussiens étaient venus, de quelle façon il les aurait reçus, l’enragé petit homme !

Les Prussiens ne vinrent pas, mais qu’importe ? L’héroïsme n’en existe pas moins, même quand il lui manque une occasion de s’exercer.

Pour la seconde fois, en quarante ans, Siffrein avait été quelques instants heureux, oui ! aussi ingénument, aussi parfaitement heureux qu’à l’époque où, avec son tambour cerclé de cuivre, son shako de la Moskowa, tout ensemble, musique et général, il menait à travers les rues de la ville son bataillon de gamins mal mouchés.

Ce qui prouve – conclusion consolante ! –que tout arrive à qui sait attendre son moment, que les pires destins ont leur retour et qu’il ne faut jamais, même bossu, désespérer de la vie.

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