Chapitre 24 Philémon et Baucis
Une seule fois, en cinquante ans de mariage, le bon monsieur Christol et la Christole, sa femme, se disputèrent.
C’était à leur vigne des Coudoulets, tout près de la ville. Ils avaient mis la table devant la cabane, et le soir approchant, ils attendaient l’heure du dîner, heureux, comme tous les vieillards, de cet apaisement des choses qu’apporte la fin d’un beau jour.
Sur la table, aux reflets du couchant, brillait, fleurie de salpêtre et de moisissures, une bouteille de clairet muscat, la dernière ! car depuis longtemps la maladie avait tué les souches, et M. Christol, trop vieux, ne se souciait plus de replanter ; tandis qu’à l’intérieur de la cabane, dans l’unique chambre qui servait aussi de cuisine, un plat de pigeons préparés par la Christole se mijotait, mêlant sa légère musique au tintement d’une fontaine, au bruit de l’air frais dans les arbres, et son appétissante odeur au parfum de quelques pieds de balsamine que monsieur Christol venait d’arroser.
M. Christol et la Christole célébraient ainsi tous les ans l’anniversaire de leur mariage.
Au loin, assombris déjà par l’ombre allongée des montagnes, comme dans un vers de Virgile, les toits de la ville fumaient. Parmi tant de toits, la Christole cherchait – espoir toujours déçu – à découvrir le toit de leur vieille maison, et M. Christol, bien plus loin, par delà la ville, sur la colline, regardait, souriant, l’enclos du cimetière encore baigné du soleil et plein d’arbres verts où se mêlaient des tombes blanches.
M. Christol et la Christole se taisaient.
Tout à coup, au-dessus de leurs têtes, dans une belle cage en roseaux luisants, construite des mains de M. Christol, chanta : – « Teï… tékeï ! » une caille apprivoisée qu’ils avaient apportée le matin avec eux pour qu’elle pût jouir un peu de la campagne.
Et M. Christol, à qui la contemplation du lointain cimetière ensoleillé inspirait sans doute des idées de douce mélancolie, soupira, continuant une phrase intérieurement commencée :
— Donc, mignonne, quand je serai mort, tu prendras bien soin de la caille ?
— Soin de… Comment as-tu dit ? dit la Christole.
— Eh ! oui, soin de la caille, quand je serai mort.
— Ainsi, Christol, tu comptes mourir avant moi !
Et la Christole suffoquée, levant les mains au ciel comme pour le prendre à témoin, s’écriait :
— Avant moi ! Il compte mourir avant moi. Voilà bien l’égoïsme des hommes.
Mais le bon M. Christol, malgré sa bonne âme, n’était pas médiocrement têtu :
— Allons !… il paraît que maintenant on n’est plus libre de partir à son heure… Mon tour est venu cependant, il n’y a pas à chanter « bel ami ». D’abord, j’ai dix ans de plus que toi.
— Dix ans, dix ans, si l’on peut dire ! Neuf ans et un mois, pas un jour de plus ! Dix ans ? pourquoi pas vingt ?… Où va se nicher la gloriole ?… Sans compter que si les années de chagrin valent double, avec la vie que tu m’as faite, je suis ton aînée de moitié.
— Voyons, mignonne, tu exagères…
— Comment ? J’exagère ! quand monsieur, vert comme un pin, fort comme un sabre, monsieur, qui boit sans eau, marche sans canne et lit sans lunettes, ose parler de mourir le premier, là, effrontément, comme si c’était chose naturelle.
— Il me semble naturel, en effet…
— Allez, allez, voici beau temps, beau compagnon, que je soupçonnais votre idée. Vous****voudriez vous en aller d’abord, au pré de Saint-Jean, bien tranquille, et me laisser la charge de tout sur les bras !
C’est parfaitement calculé. Qui appellerait le curé ? La Christole. Qui ferait allumer les cierges, sonner les cloches ? La Christole. Qui aurait affaire au fossoyeur et au notaire ? Qui pleurerait, qui porterait le deuil ? Encore la Christole, toujours la Christole, bourrique de toutes les lessives ! Et monsieur, pendant ce temps-là, monsieur, bien confessé, se reposerait sous les mauves. Mais cette fois, N-i-ni, fini ! La pauvre Christole a perdu patience. Vous pouvez commander un grand crêpe avec des gants noirs. Quelque chose me dit que cette fois vous en serez pour vos projets et que je mourrai la première.
— Tu ne feras pas cela, Christole ?
— Que si, Christol, je le ferai !
Cependant, tout en querellant, la Christole était allée dans la cabane, chercher ses pigeons, lesquels devaient être cuits à point. Elle les posa sur la table.
–Ah ! l’enragée… grommelait M. Christol.
— Ah ! le sans-coeur… répondait, entre ses dents, mais de façon à être entendue, la Christole.
Sans-coeur ! et cela parce qu’il avait parlé de mourir le premier.
Outré d’une telle injustice, tout pâle, M. Christol leva la main… et saisissant le plat fumant, il le jeta au beau milieu des balsamines étonnées.
— Chacun son tour ! criait la Christole, en même temps qu’elle envoyait rouler à travers les vignes la bouteille de clairet muscat !
Leur coke déjà tombée, tous deux restèrent, un instant, silencieux devant la nappe vide.
— Que veux-tu ? mignonne, finit par dire M. Christol, dont la voix tremblait, on dînera comme on pourra. Après tout, il nous reste encore le dessert.
— Et du vin ordinaire dans un fond de bouteille… Joli repas d’anniversaire ! C’est bien de ta faute, Christol.
— Ou plutôt de la tienne, Christole.
— Pourquoi m’avoir parlé de mort ?
— Et pourquoi m’avoir répondu ?…
La dispute recommençait.
Heureusement : – « Teï… teï… téreï ! » dans sa cage en roseaux luisants, de nouveau la caille chanta, et M. Christol dit, car il faut que l’homme cède toujours :
— Mettons que c’est la faute de la caille.
Mais comme il faut également que la femme ait le dernier mot, la Christole ajouta :
— Va devant si tu veux, Christol, le jour qu’il te fera plaisir !… Ta Christole ne sera pas longue à te suivre ; en sorte que ce n’est pas la peine de se disputer pour si peu.
Et doucement attendris, ne pouvant se faire ni l’un ni l’autre à l’idée d’une séparation possible, M. Christol avec la Christole avaient dans leurs yeux frémissants et secs ces furtifs reflets de diamant qui, chez les vieillards, sont des larmes.
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