‹ Le Midi bougeChapitre 26 sur 33 · Chapitre 25 Intérieur bourgeois

Chapitre 25 Intérieur bourgeois

— Et dire que je l’ai pleuré, ce cher mari, ton sacripant d’oncle, pleuré comme une Madeleine, bien qu’en quarante-cinq ans de mariage il ne m’ait pas donné, c’est justice à lui rendre ! un quart d’heure de satisfaction.

Mais voilà ! Les femmes sont ainsi faites, elles aiment qui le maire leur a dit d’aimer ; et tant pis si vous tombez mal, tant pis si, ayant rêvé le bel Amadis, vous rencontrez le roi Hérode ou Barbe-Bleue.

Il faut le garder quand même. Bien mieux, on s’escrime à le dorloter. On reste l’hiver à la maison, en compagnie des chats et du vent pendant que monsieur chasse ; et on lui tricote, tricoti, tricota, des mitaines et des bas de laine jusqu’à ce qu’il revienne rapportant, non pas même la queue d’un lièvre, mais beaucoup de terre sur ses bottes, des charretées de terre qui, pour quinze jours chaque fois, mettent l’escalier en perdition. Heureuse encore quand il ne ramène pas, pour les faire asseoir tout crottés à ma table, deux ou trois braconniers de son espèce, le directeur des postes, l’entreposeur des tabacs, le notaire, qui, tout en buvant du meilleur, racontent des tas de mensonges et sentent la pipe et le chien mouillé.

Telle est la vie que les hommes nous font ; je te conseille de te marier, Émérantine ! et quand ils sont morts on les pleure.

Passe encore s’ils nous pleuraient aussi, un petit peu, à l’occasion. Mais bast ! tu connais le proverbe : « Femme défunte, chapeau neuf ! »

Là-dessus, pour reprendre haleine, cette bonne maman Tréphume quitta son tricot, releva ses lunettes, contempla quelques instants, avec de discrets haussements d’épaule, le portrait, ornement de la cheminée, représentant un homme gros et rond, M. Tréphume, en costume de chasse ; puis, tandis qu’Émérantine, entre deux mailles, suivait du regard à travers les vitres qu’un restant de givre voilait, le va-et-vient des promeneurs sur le côté de la grand’place où, en cette saison, le soleil donne, sans se préoccuper d’être écoutée on non, toute à l’ivresse de parler, madame Tréphume reprit sa philippique.

— Il peut se vanter d’avoir été pleuré, ce beau, ce charmant monsieur Tréphume que tu persistas toujours à défendre malgré ses défauts et ses torts, pleuré, certes, au-dessus de son mérite ! Et je rougis encore, oui, Émérantine, je rougis quand je pense que celle qui le pleura, c’est moi, moi ! madame Tréphume.

Te rappelles-tu, Émérantine, mon grand voyage d’il y a trois ans ?

J’avais voulu revoir la ville où toute petite je vécus, ses églises et ses palais, son jardin aux allées taillées, plein de jets d’eau et de statues.

C’est une joie que je me promettais depuis longtemps et qui eût été complète si monsieur Tréphume avait consenti à m’accompagner, comme nous avions convenu.

Ah ! bien oui ! au dernier moment, son égoïsme reprend le dessus : « Pars toujours, mignonne, pars devant. Ce diable de procès me retient ici. Aussitôt que les affaires le permettront, j’irai te rejoindre. » Je les connaissais, ses affaires ; je le connaissais, son procès. En fait de procès, il s’agissait surtout pour lui du prochain passage des bécasses. Mauvais chasseur et fin gourmand, M. Tréphume sait un moyen de tuer à coup sûr ces vilains oiseaux à long bec en chargeant son fusil de pièces blanches. Et c’est pour être là présent quand les bécasses passeraient qu’il m’expédiait à mon âge, abandonnée sur les grands chemins, avec mes lunettes et mes anglaises.

Aussitôt arrivée, l’ennui me prit. Faut-il que les femmes soient bonnes bêtes ! Oui, je m’ennuyais de le sentir loin, ce sans-coeur, si aimable, si galant jadis, et qui maintenant me préférait les bécasses.

Je pensais : Se couvre-t-il bien ? A-t-il chaud ? Puis mon cerveau se mettait à moudre, et je me figurais des accidents : Que Tréphume dégringolait du troisième pour être rentré sans lumière ; qu’il recevait, comme cela lui est arrivé déjà, une charge de plomb à lui non destinée ; ou bien encore qu’allant à notre vigne et profitant de ce que je n’étais pas là pour vouloir conduire lui-même, notre jument Colette le versait.

Aussi, juge de mes angoisses quand, un beau matin, je reçus une lettre m’annonçant qu’il gardait la chambre, retenu par un chaud et froid.

Un chaud et froid ! Mais cela peut être mortel, un chaud et froid, surtout mal soigné. Et puis était-ce bien un chaud et froid ? Ne me cachait-on pas quelque chose de plus grave ? Je ne dormis guère de la nuit et j’eusse aussi bien fait de ne pas dormir du tout, car, ayant réussi à fermer les yeux, j’aperçus mon Tréphume en rêve, pâle dans son lit, entre quatre cierges, le crucifix sur la poitrine et la branche de buis aux pieds. Il me sembla aussi qu’une voix disait : Pendant que madame Tréphume court pour se distraire, le pauvre monsieur Tréphume est mort.

Ah ! j’eus bientôt fait de repartir ! Et, sans m’annoncer, sans écrire, me voilà roulant de nouveau, toute seule, dans le compartiment des dames seules, seule avec mes pressentiments, mes idées noires.

Il n’y a jamais grand monde, en première surtout, car je voyageais en première, sur ces petites lignes de montagne. Cette fois, à part le conducteur du train, il n’y avait personne du tout.

Et des tunnels, et des tranchées ! et des ravins tout blancs de neige ! et des sapins, sur des montagnes, rangés comme des régiments ! et des torrents, et des cascades, et des ponts à faire frémir ! Tout cela m’importait peu, hélas ! je ne songeais qu’à Tréphume, au pauvre Tréphume.

Parfois, il me revenait un peu d’espérance. Mais, plus nous approchions, et plus cette espérance diminuait.

À l’avant-dernière station j’aperçus le pharmacien de la Grand’Rue qui s’apprêtait à s’embarquer.

J’allais l’appeler, mais je me retins. « Pourvu qu’il ne monte pas avec moi en première ! » J’aurais voulu savoir et en même temps j’avais peur d’apprendre : « On te l’apprendra assez tôt, et trop tôt, la triste nouvelle ! »

Mais le pharmacien alla aux secondes ; et je fus contente de savoir que je resterais jusqu’à la fin sans compagnie et que, de plus, il ferait presque nuit à l’arrivée du train. « Au moins, tu pourras filer tout droit et échapper aux condoléances. »

Comment eus-je l’idée, évitant le guichet, de passer incognito par le cabinet du commissaire ? Ce qu’il y a de certain, c’est que je passai.

Me vois-tu, maintenant, Émérantine, me vois-tu ? tout le long de la promenade, rasant les murs, cherchant l’ombre des arbres. Je voulais, de peur des rencontres, m’en aller par les bas quartiers, et suivre la rue des Missions, la Traverse et les Merceries.

Rue des Missions, je reçus un coup : rien que d’y penser j’en tremble encore !

Figure-toi, que, dans leur salle de Sainte-Cécile, les musiciens répétaient. J’entendais la voix de M. Mistre, le chef : « Attention, messieurs, on part en levant. Une, deux, trois !… » Et les musiciens partirent en levant ; et, devine ce qu’ils jouaient : ils jouaient une marche funèbre !

Alors je ne doutai plus. Je me rappelai subitement que Tréphume était musicien honoraire : « On l’enterre demain, on répète pour lui ; c’est la marche funèbre qui accompagnera Tréphume au cimetière ! » Alors une grande douleur me prit en songeant qu’il était mort, bien mort, que nous avions vécu cinquante ans ensemble et que je ne lui avais pas fermé les yeux.

Tu connais, Émérantine, le perron de monsieur Trabuc et sa rampe en pierre luisante où les gamins font des glissades ?

Eh bien ! c’est là que je m’assis, comme une pauvresse, sentant les jambes me manquer. Je pleurais tant, je pleurais si fort que la pierre en était mouillée. Et moi qui, à cause de mon âge, m’imaginais avoir les yeux secs !

Puis, quand mes larmes s’arrêtaient, l’air recommençait, un air à vous geler les moelles avec ses petits roulements de tambour, et il fallait pleurer encore.

Enfin la musique cessa, et je partis pour n’être pas reconnue, car déjà les musiciens s’en allaient.

Arrivée à notre maison, je vois la porte fermée et de la lumière aux rideaux. Hélas ! soupirai-je, on le veille ; et je m’imaginais mon rêve : les quatre cierges, l’eau bénite, M. Tréphume sur son lit.

Je frappe, mais si doucement ! comme si j’eusse craint qu’on m’entendit ?

Je frappe encore : le chien aboie, quelqu’un descend ; et je me précipite, sanglotant de plus belle… dans les bras de M. Tréphume, tout rouge, la serviette au cou :

— Fameuse idée d’arriver ainsi à l’improviste. Nous étions en train précisément, avec le notaire et l’entreposeur, d’achever un plat de bécasses.

Il mangeait des bécasses, oui, des bécasses, pendant que je le pleurais en pleine nuit, assise sur la pierre, écoutant non sa marche funèbre à lui, mais la marche funèbre répétée pour rendre les derniers honneurs à un vieux capitaine mort l’avant-veille.

En tous cas, que M. Tréphume ne se fie pas là-dessus ! Je le lui disais hier encore : « Maintenant, tu peux partir quand le coeur t’en dira ; je t’ai pleuré une fois pour toutes. »

Madame Tréphume s’était tue.

On entendit un bruit de pas, un grelot de chien, les éclats d’une grosse voix joyeuse.

— Chut, fit la bonne madame Tréphume, voilà notre tyran qui rentre… Il doit être transi, le pauvre homme !… Approche du feu ses pantoufles ; moi je descends faire un tour de cuisine pour veiller à ce que son bouillon soit chaud !

q

Page 1