Chapitre 26 Froid de loup
— Jamais, dit Jean, hiver plus terrible. Les Alpes, des novembre, se trouvèrent toutes blanches ; le neige chaque jour gagnait la plaine, et les gens pensaient : « Pour peu que ce temps dure, les loups descendront. » Car, bien que l’olive mûrisse chez nous, le froid y est dur à cause des montagnes, et souvent, en effet, les loups descendent.
Au****fond, je ne déteste pas l’hiver qui, tout comme les autres saisons, a ses charmes. Et sans parler, par crainte de faire concurrence aux poètes, du côté purement pittoresque de son décor, des ruisseaux ourlés d’argent fin, des rivières où les glaçons tournoient, des aiguilles de cristal suspendues aux angles du toit, des buissons sur lesquels s’abat, avec de petits cris douloureux, un vol d’oiseaux cherchant, dans le fouillis noir des brindilles, quelques baies rouges oubliées, je constate qu’il est particulièrement doux de se sentir tranquille devant un grand feu, avec sa provision de bois, tandis qu’au dehors le vent d’autan, bon bûcheron, sème le sol de branches mortes, ou bien encore de fumer sa pipe et d’écouter tout près l’aigre musique de la bise, sous un creux de rocher que le soleil tiédit.
— C’est ma foi tentant !
— On voudrait y être.
— Patience, voici la Toussaint passée, et nous pourrons bientôt nous offrir ces plaisirs. D’ailleurs, ce n’est point de tout ceci qu’il s’agissait, et je voulais vous dire simplement que, l’année en question, il m’arriva de détester l’hiver.
J’avais alors une amourette.
Rien de plus simple que de mener une amourette dans ce grand Paris indulgent où toute maison cache un nid.
Il n’en est pas de même dans une ville de province à peine plus grosse qu’un village. Là, impossible de se parler le jour ; un regard même serait imprudent. La nuit seulement, quand tous les yeux jaloux sont fermés, on peut, fuyant l’austère maison paternelle par une porte de jardin, par une fenêtre basse quelquefois, courir au rendez-vous donné hors des remparts.
Comme les braves citadins, levés toujours avant le coq, se couchent en même temps que les poules, la nuit et les champs vous appartiennent.
Un bois silencieux, voûte claire criblée d’étoiles, un coin de pré sur lequel la lune qui se lève allonge l’ombre propice des peupliers, un pli de vallon où parfois le bruit indistinct d’un baiser trouble le léger sommeil d’un merle, étaient le lieu ordinaire de nos rencontres.
Cela valait bien un boudoir ; et maintenant encore, maintenant que ma belle jeunesse est loin, un brin de feuillage en silhouette, le plus vague parfum de marjolaine et d’herbe froissée, suffisent pour évoquer aussitôt la fraîche vision de Thérésine, quand, toute rose, et ne me tutoyant déjà plus, pressée de rentrer, craignant d’être vue, elle arrangeait en mantille sur ses cheveux son petit châle d’artisane.
Mais, hélas ! il y avait beau temps que les arbres ne portaient plus feuilles et que l’herbe avait fini de sentir bon !
Les feuilles envolées au vent étaient parties sur l’eau des rivières ; les herbes mortes, sans odeur, raidies par le givre, se brisaient comme verre sous les pas.
Le pire de tout, ce fut la neige ! Et, certes, il fallait avoir le diable ou bien seize ans au corps pour quitter ainsi, Thérésine et moi, chaque soir, nos maisons par un froid pareil, pour nous glisser, provoquant les abois des chiens, dans le noir des rues endormies, et promener à travers champs nos amours désormais sans but et sans abri.
La situation devenait mélancolique ; et Thérésine parfois se laissait attendre, trouvant sans doute inutile d’être exacte à ces inutiles rendez-vous.
Heureusement, nous fîmes une découverte.
Ayant poussé notre promenade un peu plus loin qu’à l’ordinaire, sur un vieux chemin abandonné, s’écroulant par un bout tandis qu’on le réparait de l’autre, et qu’un vieux casseur de cailloux s’obstinait à rapetasser de ci de là, à grand renfort de pierrailles, peinant tout le long de l’année sans que son travail y parût, j’aperçus une manière de maisonnette en terre battue à qui des mottes de gazon formaient une manière de toit et qui possédait, avec une manière de loquet en bois, quelque chose qui pouvait passer pour une porte.
C’était la logette que le vieux cantonnier en question, fidèle aux traditions des cantonniers, s’était construite à ses moments perdus pour y chercher un refuge les jours de pluie.
Le réduit nous fut un paradis.
Un gros fagot servait de siège, un trou pratique au plafond permettait de faire du feu.
Nous abusions depuis une semaine de l’hospitalité du cantonnier, quand un jour, car je le connaissais un peu, il me dit : – « Des bohémiens viennent chaque nuit ouvrir ma porte et brûler mon bois ; il faudra à la fin que je les guette. »
Alors je lui fis des aveux. « C’est beau tout de même d’être jeune », me dit en riant le brave homme. Et le soir, dans la logette, nôtre désormais, avec un tas de bois sec qui flambait et ne fumait point, nous trouvâmes un peu de paille.
Ce jour-là, précisément, la neige tombait et l’on était si bien, quoique légèrement serrés, au coin de ce feu dont les reflets intermittents nous laissaient dans l’ombre, puis d’un subit réveil empourpraient les joues de Thérésine ! J’aurais voulu rester là toujours. Mais Thérésine, par un caprice de pudeur, avait honte et peur de se savoir ainsi enfermée. – « Dix heures sonnent, il serait temps de partir. – Pourtant, Thérésine… – L’autre****soir encore, nous avons failli être reconnus quand la diligence a passé, sous le grand portail, avec ses lanternes. » Déjà Thérésine s’encapuchonnait de son châle, et, lorsque Thérésine avait son châle, toute insistance devenait superflue.
La porte, l’ai-je dit ? s’ouvrait en dehors. Essayant de la pousser, j’y éprouvai une résistance.
Je crus d’abord que quelqu’un qui nous avait épié s’était offert la joie de rouler devant une grosse pierre ; ce sont là méchants tours qu’on joue volontiers aux amoureux.
Mais un grognement sourd, un souffle qui, passant sous la porte, fit voltiger les fétus de paille, me prouva que, pour le quart d’heure, il ne s’agissait pas de pierre. « C’est le loup qui nous aura sentis. » Et Thérésine répétait : « C’est le loup », serrant mon bras à le meurtrir, et regardant par une fente le loup, un grand loup maigre qui maintenant, à quelques pas de la cabane, assis dans la neige et les oreilles droites, veillait.
— Que faire ?
— Barrer le loquet et attendre que le loup s’en aille.
— Il faut donc que j’ôte mon châle ?…
Et Thérésine, tout en ôtant son châle, admirait la grosseur du loup ; puis, comme le loup ne s’empressait pas de partir, tremblante un peu, mais au fond ravie de l’aventure, elle revint s’asseoir auprès du feu.
— Alors le loup voudrait nous manger ?
— Dame, cela dépend de l’appétit, quoique le loup n’attaque guère l’homme.
— Il a aussi l’air transi de froid, avec cette neige qui retombe.
— Oui, je crois que le pauvre diable aurait surtout envie de se chauffer.
Nous entendîmes, devisant ainsi, l’horloge enrhumée sonner onze heures, puis la demie de onze heures, puis minuit, puis la demie de minuit, puis une heure. Le loup ne bougeait toujours pas. Thérésine avait cessé d’être pressée. Au fond, je bénissais le loup.
À la fin pourtant le moment vint de prendre une résolution. Nous ne pouvions pas attendre le jour prisonniers d’un loup et gardés à vue. Armé de mon bâton, j’entrebâillai la porte prudemment. Le loup s’éloigna. Alors je dis à Thérésine :
— Tu vas passer devant, sans courir, sans te presser ; la route est libre. Je te suivrai à quelques pas pour tenir, s’il y a lieu, l’animal en respect.
Thérésine partit. Ses sabots enfonçaient à peine, tant le froid était vif, sur la neige semée de paillettes et qui craquait.
Tout à coup, s’arrêtant :
— Surtout ne ferme pas la porte, et remets du bois sur le feu…
Je songeais : Quelle drôle d’idée ! quand, entre deux éclats de rire, et d’une voix où un peu de compassion se mêlait à beaucoup de reconnaissance, elle ajouta :
— Pour que le loup, le pauvre loup qui est là-bas avec ses yeux luisants, puisse se chauffer à son tour !
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