Chapitre 27 La fin d’un sage
Sitôt que, sous le ciel pâli où ne passent plus d’hirondelles, les marronniers parisiens, chaque jour moins touffus, commencent à joncher le gazon de feuilles mortes couleur d’or, craquantes et roulées en cornets comme des oublies, tourbillon dans le vent que des enfants poursuivent, je me sens redevenir enfant.
La vie commence toujours ainsi par la poursuite de chimères.
Les oublies, chez nous, étant inconnues et les marronniers peu communs, nous ne courions pas, tout petits, après les idéales friandises que chasse en rond le vent d’automne.
Mais, galopins de rues villageoises et plus qu’à demi paysans, l’automne ne nous apportait pas moins notre part de chimères et de joie.
Des vieux ormeaux du cours aux branches secouées descendaient doucement quantité de graines légères et rondes que nous appelions des « deniers ».
Nous mettions les deniers en tas ; et, Rothschilds ingénus, nous nous imaginions, gravement assis autour de ce trésor que le moindre souffle emportait, posséder des fortunes considérables.
Au surplus, avions-nous bien tort ? Et les bonnes femmes ne contaient-elles pas aux veillées que des sorcières, avec des paroles, savaient changer en monnaie tintante la graine légère de l’ormeau ?
Du tilleul de la place Neuve, où fut jadis un cimetière, d’autres graines tombaient, comestibles.
Nous les croquions avec un plaisir mêlé d’angoisse, et, rêvant mille choses mystérieuses, nous appelions cela « le pain des morts ».
On ne sait pas combien l’enfance est préoccupée de la mort. Plus tard, dans la mêlée des hommes, dans le bruit des événements, cette impression primordiale s’efface.
Nullement psychologues, certes ! et quoique souvent un pan de chemise sortît de notre culotte déchirée, donc la mort nous préoccupait. Mais nous n’en avions qu’une idée vague.
Aussi est-ce non pas précisément de la douleur, j’ignorais alors la douleur, mais plutôt une sorte d’inquiète curiosité que je ressentis, alors que, m’arrachant à une partie de barres, des gens me dirent : – « Petit, viens vite ! ton grand-père est en train de mourir. »
Mourir, mon grand-père ? Je n’avais jamais pensé que cela fut possible.
J’aimais profondément mon grand-père. Il était bon, sentait la pipe, savait raconter des histoires ; et quand il m’embrassait, excepté les dimanches, toujours sa barbe me piquait.
Homme d’ailleurs extraordinaire et chasseur comme on n’en connut pas.
Un jour que, mon père et moi, nous traversions une prairie, j’aperçus une cabane de feuillage qui avait des jambes et marchait : – « Regarde, mignot ; c’est grand-père ; il fait la chasse aux petits oiseaux ». En effet, je vis la cabane s’arrêter, un peu de fumée bleue monter ; j’entendis un coup de fusil ; et mon père ajouta : – « Grand-père a tué ».
Maintenant encore, s’il m’arrive de rencontrer quelque vieille femme chargée d’un fagot de verdure au milieu duquel son pauvre corps maigre disparaît, elle me salue de cette phrase devenue proverbe : – « Vous voyez, je porte la cabane de votre grand-père ».
Lorsque je fus devenu grand, c’est-à-dire lorsque je pus faire une lieue ou deux sans me sentir trop fatigué, parfois mon grand-père m’emmenait chasser avec lui.
Vous n’imaginez pas l’attrait de cette chasse à la cabane qui aux joies sédentaires de la chasse au poste joint l’agrément d’un peu de locomotion.
On peut se figurer la cabane sous forme d’un pot à fleur gigantesque et tressé en feuillage.
Au fond, il y a un trou, comme dans tous les pots à fleur ; c’est par ce trou que le chasseur passe la tête. Tant que le chasseur reste debout, la cabane pèse sur ses épaules ; et cabane et chasseur, l’un portant l’autre, peuvent aller où il leur plaît.
Parvenu au lieu de son choix, car, en cheminant, il n’a pas cessé d’explorer la plaine, le chasseur fait halte, il se baisse, sa tête rentre ; et tout cela est si bien combiné, qu’aussitôt que les bords de la cabane ont touché terre, lui se trouve naturellement assis sur une planchette à hauteur, en face de deux embrasures pratiquées dans l’épaisseur du feuillage, l’une pour le fusil, l’autre pour la palette et la chouette.
Voici en quoi consiste la chasse.
Sur la palette en question qu’on rentre ou sort à volonté, et que fait mouvoir de haut en bas une ficelle, la chouette, donc, est attachée, ni long ni court, de façon seulement que les mouvements de la palette l’obligent à péniblement voleter.
On sait la haine que les oisillons en général et les becs-fins en particulier nourrissent à l’endroit de la chouette, leur héréditaire ennemie. Quand, par hasard, ils en rencontrent quelqu’une égarée au grand jour, ils s’assemblent en force autour d’elle, l’assaillent, la houspillent et lui font chèrement payer ses méfaits nocturnes.
Aussi, la manoeuvre de la palette commencée et notre chouette voletant, fallait-il les voir tous arriver, des quatre coins de l’horizon, à tire-d’aile, grives, bruants, pinsons, verdiers, se bousculant et s’excitant, puis se posant, qui sur un caillou, qui sur une motte de gazon, qui sur une branchette basse, pour gazouiller commodément leurs injures à la prisonnière.
Grand-père n’avait qu’a tirer, et moi, dissimulé jusque-là derrière un mur, derrière un arbre, je n’avais qu’à accourir pour ramasser les victimes.
Mais ne nous perdons pas en inutiles détails.
J’ajouterai seulement que peu à peu grand-père avait fini par m’initier aux arcanes de cette chasse peu connue, et que, malgré mon âge tendre, personne mieux que moi ne savait distinguer, même au nid, les bonnes chouettes des mauvaises ; déjouer la ruse du paysan qui, sous prétexte de chouette, essaie de vous vendre quelque hideux hibou cornu auquel il a coupé les cornes ; pratiquer la longue et difficile opération du dressage ; et dispenser, suivant les lois de l’art, sa nourriture au noble oiseau.
Quelle scène au chevet du grand-père !
Depuis, je n’ai jamais pu relire sans pleurer l’admirable page où le bon Perrault réunit les fils héritiers autour du lit rustique dans lequel expire le vieux meunier propriétaire de Maître Chat.
Grand-père dictait son testament. On me présente à lui, il m’embrasse, puis, tranquillement, continue à partager son bien entre mon père et mes trois oncles.
Testament un peu chimérique dont le notaire souriait, car la chasse n’enrichit guère, et nos châteaux, au su de tous, avaient sur leurs toits moins de tuiles que d’hypothèques.
Enfin, c’est fini, chacun signe. – « Maintenant, soupira grand-père, mon devoir est accompli, je puis mourir. »
L’agonie semblait commencer quand soudain, grand-père se redresse. Il fait signe aux assistants de s’écarter, et à moi d’approcher.
J’essuie mes larmes et m’approche au milieu d’un religieux silence, tous par avance émus, même le notaire, à l’idée de l’importance et du caractère particulièrement sacré que devaient avoir ces recommandations suprêmes. – « Petit, me dit alors le saint homme, encore un mot, ne l’oublie pas. » Et, me montrant, en face de son lit, l’oiseau favori, l’oiseau de Minerve, qui sur le perchoir d’une cage ouvrait dans l’ombre ses yeux clairs : – « Petit, lorsque je ne serai plus, prends toujours bien soin de la chouette ».
C’est là-dessus qu’il expira. Mort heureuse, digne d’un sage !
Voilà pourquoi, sitôt que, sous le ciel pâli où ne passent plus d’hirondelles, les marronniers parisiens commencent à joncher le gazon de feuilles mortes couleur d’or, ces premiers courriers d’hiver me jettent en mélancolie.
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