Chapitre 10 Les représailles
Lorenzo, uniquement occupé à livrer à la justice les assassins de sa sœur, ne se doutait pas de tous les malheurs qui, d’un autre côté, lui arrivaient à lui-même. Il n’arriva à Madrid que le soir du jour où Antonia avait été enterrée. Obligé de signifier au Grand Inquisiteur l’ordre du cardinal-duc, formalité essentielle dans un cas où il était question d’arrêter publiquement un membre de l’Église, de communiquer son projet à son oncle et à don Ramirez, et d’assembler une suite assez nombreuse pour n’avoir à craindre aucune résistance, il n’eut pas un instant à perdre pendant le peu de temps qui lui restait jusqu’à minuit. Il ne put, en conséquence, s’informer des nouvelles de sa maîtresse, et il ignorait complètement la mort de la mère et celle de la fille.
Le marquis n’était pas, à beaucoup près, hors de danger. Son délire était passé ; mais il lui restait un tel épuisement, que les médecins n’osaient se prononcer sur ce qui pouvait en résulter. Quant à lui, il ne souhaitait rien tant que de rejoindre Agnès dans le tombeau. L’existence lui était devenue odieuse ; il ne voyait rien dans le monde qui méritât de l’occuper ; le seul espoir qui le soutînt, était d’apprendre en même temps qu’Agnès était vengée, et que lui-même était condamné à mourir.
Accompagné de tous les vœux de don Raymond, Lorenzo était à la porte de Sainte-Claire une grande heure avant le moment indiqué par la mère Sainte-Ursule. Il avait avec lui son oncle don Ramirez de Mello, et une petite troupe d’archers choisis. Quoique leur nombre fût assez considérable, il n’étonna personne. Il y avait déjà devant la porte du couvent une grande foule qui s’y était rassemblée pour voir la procession. Il était naturel de supposer que Lorenzo et sa suite y étaient venus pour le même objet. Le peuple, ayant reconnu le duc de Médina, se retira et laissa son groupe passer sur le devant. Lorenzo se plaça en face de la grande porte par laquelle devaient passer les pèlerins. Convaincu que la prieure ne pouvait lui échapper, il attendit patiemment qu’elle parût. On l’attendait à minuit précis.
Les religieuses étaient occupées à remplir les cérémonies instituées en l’honneur de sainte Claire, et auxquelles aucun profane n’était admis. Les fenêtres de la chapelle étaient fort éclairées. On entendait du dehors les sons harmonieux de l’orgue, qui, mêlés à plusieurs voix de femmes, perçaient le silence de la nuit. Ce chœur cessa, et l’on entendit une voix seule : c’était celle de la personne destinée à faire dans la procession le rôle de sainte Claire. On choisissait toujours pour cet emploi la plus belle fille de Madrid, et celle sur qui le choix tombait le regardait comme un honneur insigne. Le peuple, attentif à la musique, dont les sons éloignés n’étaient que plus doux, gardait un silence religieux. Un recueillement profond régnait dans toute la foule. Tous les cœurs étaient pénétrés de respect pour les saints mystères, tous, excepté celui de Lorenzo. Il se promettait de montrer au peuple, sous les plus vives couleurs, les abus honteux qui se pratiquaient trop souvent dans le secret des monastères, et de lui faire voir combien était mérité le respect dont on honorait, sans distinction, tout ce qui portait un habit religieux. Le service dura jusqu’à ce que la cloche du couvent annonçât minuit. Aussitôt qu’elle eut sonné, la musique cessa, les voix cessèrent par degrés de se faire entendre. Lorenzo, se voyant si près de l’exécution de son projet, sentit battre son cœur. Vu la superstition du peuple, il s’était préparé à quelque résistance ; mais il se flattait que la mère Sainte-Ursule donnerait de bonnes raisons pour justifier sa démarche. Il avait avec lui assez de force pour repousser le premier effort de la populace, jusqu’à ce qu’il pût se faire entendre. Sa seule crainte était que la supérieure, soupçonnant son dessein, n’eût découragé la religieuse de la déposition de qui tout dépendait. Si la mère Sainte-Ursule n’était pas présente, il ne pouvait accuser la supérieure sur un simple soupçon, et cette réflexion lui donnait quelques craintes sur le succès de son entreprise. La tranquillité qui paraissait régner dans le couvent le rassurait en partie. Cependant il attendait avec inquiétude le moment où la présence de son alliée devait dissiper tous les doutes.
Le couvent des Capucins n’était séparé de celui de Sainte-Claire que par le lieu de sépulture et le jardin. Les moines avaient été invités à assister à la procession : ils arrivèrent alors, marchant deux à deux, tenant à la main des cierges allumés, et chantant des hymnes en l’honneur de sainte Claire. Le père Pablos était à leur tête, le prieur s’étant excusé. Le peuple fit place à la troupe sainte, et les moines se placèrent, sur deux lignes, aux deux côtés de la grande porte. Quelques minutes suffirent pour arranger l’ordre de la procession. Lorsque tout fut disposé, les portes du couvent s’ouvrirent, et l’on recommença à entendre les religieuses chantant à plein chœur. D’abord parut une troupe de chantres ; aussitôt qu’ils furent passés, les moines partirent deux à deux, et suivirent à pas lents et mesurés. Les novices venaient ensuite ; elles ne portaient point de cierges comme les professes. Elles marchaient les yeux baissés, et paraissaient occupées à dire leur chapelet. À celles-ci succédait une jeune et aimable fille, qui représentait sainte Lucie ; elle tenait un bassin d’or, dans lequel étaient deux yeux ; les siens étaient couverts d’un bandeau de velours, et elle était conduite par une autre religieuse vêtue en ange. Suivait une sainte Catherine, tenant d’une main une branche de palmier, et de l’autre une épée. Elle était vêtue de blanc, et son front était orné d’un diadème éclatant. Après elle, paraissait sainte Geneviève, entourée d’une foule de petits diablotins qui, prenant mille postures grotesques, la tiraient par sa robe et faisaient autour d’elle mille bouffonneries pour tâcher de distraire son attention d’un livre sur lequel ses yeux étaient constamment attachés. Ces démons espiègles amusaient fort les spectateurs, qui témoignèrent leur joie par de grands éclats de rire. L’abbesse avait eu soin de choisir pour ce rôle une religieuse naturellement froide et sérieuse. Elle eut lieu d’être satisfaite de son choix : les singeries manquèrent complètement leur effet, et les muscles de sainte Geneviève parurent constamment immobiles. Entre deux saintes, était un groupe de chanteuses qui, dans des hymnes, célébraient leurs louanges respectives, et élevaient leurs mérites, qu’elles déclaraient toutefois être fort inférieurs à ceux de sainte Claire, patronne principale du couvent. Après cela parut une longue suite de religieuses, portant, comme les chantres, chacune un cierge. Venaient ensuite les reliques de sainte Claire, que renfermaient des vases aussi précieux par le travail que par la matière. Toutes ces merveilles attiraient peu les regards de Lorenzo ; il n’était occupé que de la religieuse qui portait le cœur de la sainte. D’après la description de Théodore, il ne doutait point que ce ne fût la mère Sainte-Ursule. Elle paraissait regarder autour d’elle avec inquiétude ; ses yeux rencontrèrent ceux de Lorenzo, qui était au premier rang d’une des haies entre lesquelles passait la procession : un mouvement de joie colora ses joues, remarquables jusqu’alors par leur pâleur. Elle se tourna avec vivacité vers sa compagne :
— Nous sommes sauvées, lui dit-elle tout bas, voilà son frère.
Lorenzo l’entendit, et son cœur étant désormais en repos, il regarda tranquillement le reste de la cérémonie. Alors parut ce qui en faisait le plus bel ornement : c’était une machine faite en forme de trône, enrichie de pierreries, et éblouissante de lumière ; elle s’avançait sur des roues cachées, et paraissait conduite par d’aimables enfants vêtus en séraphins. Le sommet était couvert de nuages argentés, sur lesquels reposait la plus belle figure qu’on eût jamais vue. C’était une jeune personne qui représentait sainte Claire ; son habit était d’un prix inestimable : une guirlande de diamants formait autour de sa tête une gloire artificielle ; mais l’éclat de tous ces ornements le cédait à celui de ses charmes. À mesure qu’elle avançait, un murmure de plaisir parcourait les rangs de la foule étonnée. Lorenzo lui-même s’avoua en secret qu’il n’avait jamais vu une beauté plus parfaite ; et si son cœur n’eût pas déjà appartenu à Antonia, il en eût fait hommage à cette belle vierge ; mais, dans l’état où se trouvait son âme, il ne la considéra que comme une belle statue : elle n’obtint de lui que le tribut d’une admiration insensible, et lorsqu’elle fut passée, il n’y pensa plus.
— Qui est-elle ? demanda un spectateur assez voisin de Lorenzo pour qu’il le pût entendre.
— C’est, répondit quelqu’un, une jeune personne dont vous avez souvent entendu vanter la beauté : elle s’appelle Virginie de Villa-Franca ; c’est une pensionnaire du couvent de Sainte-Claire ; elle est parente de l’abbesse, et on l’a choisie, avec raison, pour en faire l’ornement de la procession.
L’abbesse suivait le trône avec un air dévot et un maintien recueilli ; elle marchait à la tête du reste des religieuses qui fermaient la procession. Sa démarche était grave ; ses yeux étaient levés au ciel ; sa figure calme et tranquille annonçait le détachement de toutes les choses de ce monde. Aucun de ses traits ne trahissait l’orgueil secret avec lequel elle étalait la pompe et l’opulence de sa maison. Les prières du peuple la précédaient ; elle était suivie de ses bénédictions. Mais quelle fut sa surprise, quelle fut la confusion générale, lorsque don Ramirez, s’avançant vers elle, lui déclara qu’elle était sa prisonnière !
Immobile et muette d’étonnement, l’abbesse, après le premier moment, revint à elle-même, et, criant au sacrilège, à l’impiété, invita le peuple à venir au secours des filles du Seigneur. On se préparait à lui obéir, lorsque don Ramirez, opposant ses archers à leur fureur, commanda aux plus avancés de l’arrêter, et les menaça de toutes les vengeances de l’Inquisition. À ce nom redouté, tous les bras tombèrent, toutes les épées furent remises dans le fourreau ; l’abbesse elle-même, pâlissant, commença à trembler. Le silence général la convainquit qu’elle n’avait rien à espérer que de son innocence ; et, d’une voix troublée, elle pria don Ramirez de lui apprendre de quel crime elle était accusée.
— Vous le saurez, répondit-il, quand il en sera temps ; mais d’abord je dois m’assurer de la mère Sainte-Ursule.
— De la mère Sainte-Ursule ! répéta l’abbesse d’une voix troublée.
Et jetant alors les yeux autour de don Ramirez, elle vit Lorenzo et le duc qui avaient suivi cet officier.
— Grand Dieu ! s’écria-t-elle en joignant les mains avec l’air du désespoir, je suis trahie !
— Trahie ? reprit la mère Sainte-Ursule, qui arriva alors, conduite par quelques-uns des archers, et suivie de la religieuse qui l’accompagnait à la procession ; non pas trahie, mais dénoncée. Reconnaissez en moi votre accusatrice. Vous ne savez pas jusqu’à quel point je suis instruite de vos crimes. Seigneur, continua-t-elle s’adressant à don Ramirez, je me remets sous votre garde. J’accuse l’abbesse de Sainte-Claire d’assassinat, et je réponds sur ma vie de la vérité de l’accusation.
Un cri général de surprise s’éleva de toutes les parties de l’assistance. On demanda hautement une explication. Les religieuses, tremblantes, effrayées du bruit et du désordre, se dispersèrent, et s’enfuirent de côté et d’autre : quelques-unes regagnèrent le couvent, d’autres cherchèrent un asile dans la demeure de leurs parents. L’aimable Virginie fut une des premières à s’enfuir. Elle avait laissé son trône vacant ; et le peuple, pour mieux entendre la mère Sainte-Ursule, voulut absolument qu’elle montât dessus pour le haranguer. La religieuse y consentit ; elle monta sur la brillante machine, et s’adressa en ces termes à la foule qui l’entourait :
« Quelque étrange, quelque peu convenable que puisse paraître ma conduite chez une femme, et surtout chez une religieuse, la nécessité me servira d’excuse. Un secret, un horrible secret pèse sur mon âme. Je ne peux jouir d’aucun repos que je ne l’aie révélé au monde entier, et que je n’aie apaisé le sang innocent qui me crie vengeance du fond de son tombeau. Il m’est donc permis enfin de faire un récit dont les circonstances glaceront d’horreur toutes les âmes sensibles. Je prends à tâche de déchirer le voile de l’hypocrisie, et d’apprendre aux parents égarés à quels dangers est exposée la malheureuse femme qu’ils ont une fois soumise à l’empire d’un tyran monastique.
» Parmi les religieuses de Sainte-Claire, aucune n’était plus aimable, aucune n’était plus douce qu’Agnès de Médina ; je la connaissais parfaitement : j’étais son amie, sa confidente ; je n’étais pas la seule qui eût pour elle une tendre amitié : sa piété vraie, son empressement à obliger, son caractère angélique, la faisaient chérir de tout ce qu’il y avait d’estimable dans la communauté. L’abbesse elle-même, vaine, sévère et scrupuleuse, ne pouvait refuser à Agnès une approbation qu’elle n’accordait à personne. Chacun a quelque défaut. Hélas ! Agnès eut une faiblesse : elle viola les lois de notre ordre, et encourut la haine de l’implacable abbesse. Les règles de Sainte-Claire sont sévères, mais antiques et négligées ; plusieurs, depuis quelques années, étaient restées dans l’oubli, ou, par un consentement général, avaient été remplacées par des dispositions plus douces. La peine attachée au crime d’Agnès était cruelle ; elle était barbare. La loi était, depuis longtemps, tombée en désuétude. Hélas ! elle existait encore ; et la vindicative abbesse se décida à la faire revivre. Cette loi ordonnait que la coupable fût plongée dans un cachot secret, sans autre nourriture que du pain et de l’eau, sans autre consolation que la facilité de donner un libre cours à ses larmes. »
L’indignation élevée par ce récit fut si violente, que, pendant quelques moments, elle interrompit la narration de la mère Sainte-Ursule. Lorsque l’agitation eut cessé, et que le silence eut recommencé à régner dans l’auditoire, elle reprit son discours, pendant lequel, à chaque phrase, les terreurs de l’abbesse paraissaient augmenter.
« On assembla un conseil de douze religieuses ; j’étais du nombre. La prieure peignit de couleurs exagérées les torts d’Agnès, et n’eut pas de scrupule de proposer la remise en vigueur de cette loi presque oubliée. Je dois vous dire à la honte de notre sexe, ou le pouvoir de l’abbesse était si absolu dans le couvent, ou le malheur, la solitude et les austérités, avaient tellement endurci les cœurs de nos anciennes et aigri leurs caractères, que cette barbare proposition obtint neuf voix sur douze. Je n’étais pas une des neuf : j’avais eu de fréquentes occasions de me convaincre des vertus d’Agnès ; j’avais pour elle un tendre attachement ; je compatissais à sa faiblesse, et j’avais pitié de son malheur. Les mères Berthe et Cornélie se mirent de mon côté ; nous fîmes la plus forte opposition, et la supérieure se trouva forcée de changer de projet ; quoique la majorité fût de son avis, elle craignait de braver le nôtre ouvertement. Elle savait que, soutenues par la famille de Médina, nous serions assez fortes pour l’emporter ; elle n’ignorait pas non plus que c’en serait fait d’elle, si Agnès, une fois enfermée et crue morte, venait à être découverte ; elle renonça donc, quoique avec beaucoup de répugnance, à son dessein. Elle demanda quelques jours pour trouver un genre de punition qui pût être approuvé de toute la communauté, et promit, aussitôt qu’elle aurait pris une résolution, de rassembler le même conseil. Deux jours se passèrent. Le soir du troisième, on annonça que le lendemain Agnès serait interrogée, et que, suivant la conduite qu’elle tiendrait en cette occasion, sa peine serait augmentée ou mitigée.
» Dans la nuit qui précéda cet examen, indignée, je me glissai dans la cellule d’Agnès à une heure où je supposais les autres religieuses endormies. Je la consolai autant qu’il me fut possible ; je l’invitai à prendre courage : je lui dis de compter sur l’appui de ses amies, et je convins avec elle de certains signes, par lesquels je me proposais de l’engager à répondre, par oui ou par non, aux questions de l’abbesse ; sachant que son ennemie chercherait à l’effrayer et à l’embarrasser, je craignais qu’on ne lui surprît quelque aveu préjudiciable à ses intérêts. Je voulais tenir ma visite secrète, et je restai peu de temps avec Agnès. Je la pressai de ne point se laisser abattre ; mêlant mes larmes à celles qui inondaient son visage, je l’embrassai tendrement, et j’étais sur le point de me retirer, lorsque j’entendis marcher quelqu’un qui s’approchait de la cellule ; je m’éloignai vite de la porte. Un rideau qui couvrait un grand crucifix m’offrait une retraite ; je courus me cacher derrière. La porte s’ouvrit, et l’abbesse entra, suivie de quatre autres religieuses ; elles s’approchèrent du lit d’Agnès. L’abbesse lui reprocha sa faiblesse dans les termes les plus durs. Elle lui dit qu’elle déshonorait la maison, qu’un monstre comme elle ne méritait pas de vivre. Puis elle lui ordonna de boire la liqueur contenue dans un vase que lui présentait une des religieuses. Inquiète sur les effets de ce breuvage, et craignant de se trouver sur le bord de l’éternité, la malheureuse enfant tâcha, par les prières les plus touchantes, d’exciter la pitié de l’abbesse. Elle demanda la vie dans des termes qui auraient attendri le cœur d’un tigre ; elle promit de se soumettre avec résignation à toutes les punitions qu’on voudrait lui infliger : la honte, la prison, les tourments, elle supporterait tout, pourvu qu’on lui accordât seulement un mois, une semaine, un jour. Son impitoyable ennemie écouta, sans se laisser émouvoir, ses instantes prières. Elle lui dit que d’abord elle s’était proposé de la laisser vivre, et que, si elle avait changé d’avis, elle n’avait à s’en prendre qu’aux amies qui l’avaient défendue. Elle continua d’insister pour qu’elle avalât le poison, lui dit d’implorer la miséricorde de Dieu, et non la sienne, et l’assura que dans une heure elle ne serait plus du nombre des vivants.
» Voyant qu’il n’y avait aucun espoir de toucher cette femme insensible, Agnès essaya de se jeter à bas de son lit, et de demander du secours. Elle se flattait, si elle ne pouvait échapper au danger qui la menaçait, d’avoir au moins des témoins de la violence qu’on lui voulait faire. L’abbesse devina son intention ; elle la saisit avec force par le bras, et la rejeta sur son oreiller. En même temps, tirant un poignard, et en mettant la pointe sur le sein de la malheureuse Agnès, elle lui déclara que, si elle jetait un seul cri, ou si elle tardait encore un instant à boire le poison, elle allait le lui enfoncer dans le cœur. Déjà demi-morte de frayeur, elle ne put résister plus longtemps ; la religieuse approcha avec le funeste vase. L’abbesse força Agnès à le prendre et à avaler le breuvage. La malheureuse le but, et le crime fut consommé. Les religieuses alors s’assirent près du lit ; aux gémissements de l’infortunée, elles répondirent par des reproches. Elles interrompirent par des sarcasmes les prières par lesquelles elle se recommandait à la miséricorde divine ; elles la menaçaient de la colère de Dieu et de la damnation éternelle ; elles lui disaient qu’il n’y avait pour elle aucun espoir de pardon, et jonchaient ainsi d’épines la couche douloureuse de la mort. Telles furent les souffrances de cette jeune infortunée, jusqu’au moment où la mort vint la soustraire à la malice de ses persécutrices. Elle expira entre l’horreur pour le passé et la crainte pour l’avenir, et ses derniers moments furent si terribles, qu’ils durent amplement satisfaire la haine et la vengeance de ses ennemies. L’abbesse, aussitôt que sa victime eut cessé de respirer, sortit de la chambre ; ses complices la suivirent.
» Ce ne fut qu’alors que j’osai sortir de mon asile. Je n’avais point défendu ma malheureuse amie, sachant bien que, sans pouvoir la sauver, j’aurais subi le même sort. Frappée d’horreur et d’effroi, j’eus à peine la force de regagner ma cellule. Avant de passer la porte de celle d’Agnès, je jetai un dernier regard vers le lit où gisait, sans vie, cette fille naguère si aimable et si belle ; je fis, du fond de mon cœur, une prière pour le repos de son âme, et je jurai de venger sa mort par la honte et le châtiment de ses assassins. Il s’écoula bien du temps avant que je pusse instruire les parents d’Agnès de mon fatal secret. On fit courir le bruit que cette infortunée était morte subitement. Cette fable fut crue, non seulement par ses amis dans la ville, mais même par les personnes qui, dans le couvent, s’intéressaient à elle. Le poison n’avait laissé sur son corps aucune trace. Personne ne soupçonna la véritable cause de sa mort : elle resta inconnue à tout le monde, excepté à ses assassins et à moi-même. »
La mère Sainte-Ursule finit ainsi son récit ; il avait excité l’horreur et l’étonnement : mais, lorsqu’elle en fut à l’assassinat d’Agnès, l’indignation du peuple s’exprima si haut, qu’on eut bien de la peine à l’entendre jusqu’à la fin. Enfin des cris s’élevèrent de toutes parts, demandant qu’on livrât l’abbesse à la fureur de la multitude : don Ramirez s’y refusa avec courage ; Lorenzo lui-même observa au peuple que l’accusée n’était point jugée, et l’engagea à laisser à l’Inquisition le soin de la punir. Toutes les représentations furent inutiles ; le tumulte devint plus violent, et la populace plus irritée ; don Ramirez tâcha vainement d’emmener sa prisonnière hors de la foule ; de quelque côté qu’il tournât, un attroupement lui fermait le passage, et demandait à grands cris l’abbesse. Ramirez ordonna à sa suite de se faire un chemin au travers de la multitude. Pressés par la foule, ses soldats ne purent pas même tirer leurs épées ; il menaça les plus avancés de la vengeance de l’Inquisition ; mais l’effervescence était telle que ce nom terrible ne produisait aucun effet. Lorenzo, malgré l’horreur que lui donnait pour l’abbesse le souvenir de sa sœur, ne pouvait sans pitié voir une femme dans une position si terrible. Mais, en dépit de ses efforts et de ceux du duc, malgré ceux de don Ramirez et de ses archers, le peuple continuait à les serrer de plus près ; enfin, il se fit un chemin au travers des gardes qui protégeaient sa proie, l’arracha de cet asile, et se disposa à en faire une justice aussi prompte que terrible. Tremblante, égarée, sachant à peine ce qu’elle disait, la malheureuse femme demandait un instant de répit. Elle soutenait qu’elle n’était point coupable de la mort d’Agnès, et qu’elle pouvait se justifier d’une manière péremptoire. Elle ne put se faire entendre ; tout entier à sa vengeance, le peuple ne l’écouta point. On lui fit toute sorte d’insultes, on la couvrit de boue et d’ordures ; on lui prodigua les noms les plus odieux : des hommes furieux se l’arrachaient les uns aux autres, et le dernier était toujours plus barbare que celui qui venait de la quitter ; ils étouffaient, par leurs cris de rage, la faible voix dont les accents plaintifs imploraient leur pitié. Traînée au travers des rues, foulée aux pieds, accablée de coups, elle subit tous les tourments que purent inventer la fureur et la vengeance. Enfin, un pavé lancé par une main vigoureuse, vint la frapper à la tempe ; elle tomba baignée dans son sang, et, quelques instants après, termina son sort et son supplice. Quoique devenue insensible aux insultes de la multitude, elle continua à en recevoir les outrages. La rage impuissante de ses meurtriers s’exerça sur son cadavre, et ne s’arrêta qu’après l’avoir mutilé, défiguré, de manière à lui ôter jusqu’à la forme d’une créature humaine.
Lorenzo et ses amis, hors d’état d’empêcher ce triste événement, ne l’avaient vu qu’avec horreur : de nouveaux désastres vinrent les tirer de leur inactivité forcée. On attaquait le couvent de Sainte-Claire : le peuple, confondant l’innocent et le coupable, avait résolu d’immoler à sa fureur toutes les religieuses de la communauté, et de ne pas laisser une pierre sur l’autre de la maison qu’elles avaient occupée. Alarmés de cette nouvelle, ils coururent au couvent, déterminés à le défendre, s’il était possible, ou du moins à sauver ses habitants de la rage populaire. La plupart des religieuses avaient fui ; très peu étaient restées dans leur demeure ; mais la position de celles-ci était alarmante. Cependant, comme elles avaient pris la précaution de fermer les portes intérieures, Lorenzo se flatta de pouvoir contenir le peuple, jusqu’à ce que don Ramirez revint avec des forces suffisantes.
Le tumulte l’avait conduit à une certaine distance du couvent ; il lui fallut quelques moments pour s’en approcher ; mais lorsqu’il y arriva, la foule environnante était si serrée, qu’il eut beaucoup de peine à gagner la porte. Cependant la populace assiégeait le bâtiment ; on renversait les murs, on jetait aux fenêtres des torches allumées, et de tous côtés on jurait qu’à la pointe du jour il ne resterait pas en vie une seule religieuse de Sainte-Claire. Lorenzo était parvenu à passer à travers la foule, lorsqu’une des portes fut enfoncée. Le peuple à l’instant se répandit dans l’intérieur de la maison, et sacrifia à son aveugle vengeance tout ce qui se trouva sur son passage. Il mit en pièces tous les meubles, déchira les tableaux, détruisit et profana les reliques, et insulta jusqu’à sainte Claire, par haine pour son indigne protégée. Les uns s’occupaient à chercher les religieuses, d’autres démolissaient des parties du couvent, et d’autres assemblaient, pour les jeter au feu, les tableaux et les meubles précieux qui se rencontraient sous leurs mains : le succès de leurs efforts fut plus prompt qu’eux-mêmes ne l’avaient désiré. Les flammes, s’élevant de divers points, atteignirent une partie de la maison, vieille et bâtie en bois. L’incendie se communiqua rapidement d’une chambre à l’autre. La chute des planchers ébranla les murs ; les colonnes se renversèrent, et le toit, s’écroulant avec fracas, écrasa sous ses débris plusieurs des assaillants. On n’entendait de toutes parts que cris et gémissements. Un nuage de flamme et de fumée couvrait toutes les maisons, et laissait voir de loin une scène de dévastation et d’horreur.
Lorenzo, désolé d’avoir été la cause innocente de cet affreux tumulte, tâchait de réparer sa faute en protégeant de son mieux les pauvres religieuses. Il était entré avec le peuple, et travaillait sans relâche à s’opposer à sa furie ; mais le progrès effrayant et soudain de l’incendie le força de songer à sa propre sûreté. La foule alors sortait de la maison avec plus de précipitation qu’elle n’était entrée ; les portes engorgées ne suffisant pas au nombre, et l’incendie croissant toujours, plusieurs périrent dévorés par les flammes, ou étouffés par la fumée. Le hasard avait conduit Lorenzo près d’une petite porte qui se trouvait dans un coin de l’église : le verrou était déjà tiré ; il ouvrit la porte et se trouva près des caveaux de Sainte-Claire.
Là, il s’arrêta pour respirer un moment ; le duc et quelques personnes de sa suite étaient avec lui. Se voyant en sûreté, ils conférèrent entre eux sur les moyens d’échapper à ce théâtre de désolation : mais leur délibération fut souvent interrompue par la vue des flammes, par le bruit des voûtes tombant en ruines, par les cris confus des religieuses et des assaillants ; les uns suffoqués dans la foule, les autres engloutis par le feu, ou brisés sous le poids des bâtiments écroulés.
Lorenzo demanda où conduisait la petite porte qu’il apercevait ; on lui répondit qu’elle donnait sur le jardin des Capucins : il examina la sortie de ce côté. Le duc leva le loquet de la porte en grillage, et passa dans la partie du lieu de sépulture appartenant aux Capucins : les gardes le suivirent. Lorenzo, étant le dernier, était sur le point de passer la grille, lorsqu’il vit la porte du caveau s’entrouvrir tout doucement. Quelqu’un regarda par l’ouverture ; mais, voyant des étrangers, poussa un grand cri, se rejeta en arrière, et descendit promptement l’escalier de marbre.
— Que veut dire ceci ? dit Lorenzo ; il y a là-dessous quelque mystère. Amis, suivez-moi.
Parlant ainsi, il se précipita dans le caveau, et poursuivit la personne qui continuait à fuir devant lui. Le duc, qui n’avait rien vu, ne concevait pas la cause de cette exclamation ; mais, supposant que Lorenzo avait de bonnes raisons, il repassa la grille, et le suivit sans hésiter ; les autres firent de même. Toute la troupe arriva au bas de l’escalier. On avait laissé la porte d’en haut ouverte, et les flammes du bâtiment jetaient assez de lumière pour permettre à Lorenzo d’apercevoir, à l’extrémité d’une longue voûte, au travers de plusieurs passages, la personne qu’il poursuivait ; mais ayant changé de direction, ce secours lui manqua tout à coup. Une obscurité totale remplaça cette faible lueur, et il ne put suivre l’objet de sa recherche qu’à l’aide du bruit que faisaient en marchant les pieds de celui-ci. Il fallut alors aller avec précaution. On crut reconnaître que la personne poursuivie en faisait autant, parce que ses pas se suivaient à de plus longs intervalles. Les poursuivants s’égarèrent enfin dans ce labyrinthe, et se dispersèrent dans différentes routes. Emporté par un désir ardent d’éclaircir ce mystère, qu’une vive curiosité le portait à approfondir, Lorenzo ne pensait point à ceux qui l’accompagnaient. Bientôt il se trouva dans une solitude absolue. Le bruit des pas avait cessé : un silence universel régnait autour de lui. Aucun fil ne se présentait pour le guider vers la personne qui avait fui devant lui. Il s’arrêta pour réfléchir sur les moyens de la rejoindre. Il jugeait bien que ce n’était pas un motif ordinaire qui avait pu porter quelqu’un à s’engager dans ce triste asile à une pareille heure. Le cri qu’il avait entendu lui avait paru l’accent de la terreur, et il était convaincu que cet événement cachait quelque secret. Après un instant d’hésitation, il continua à marcher, cherchant son chemin à tâtons le long des murs. Il avançait ainsi lentement, lorsqu’il aperçut à une assez grande distance une faible lumière. Guidé par cette lueur tremblante, et ayant mis l’épée à la main, il dirigea ses pas vers le lieu d’où les rayons lui semblaient partir.
Ils venaient de la lampe qui brûlait devant la statue de sainte Claire, auprès de laquelle étaient plusieurs femmes : leurs vêtements blancs flottaient, agités par le vent qui murmurait le long des voûtes. Curieux de savoir ce qui les avait amenées dans ce triste séjour, Lorenzo s’avança doucement. Le groupe paraissait occupé d’une conversation intéressante ; personne n’entendit marcher Lorenzo, et il s’approcha, sans être vu, assez près pour entendre ce qui se disait.
— Je vous jure, continua celle qui parlait quand il arriva, et que les autres écoutaient avec une grande attention ; je vous jure que je les ai vus de mes propres yeux. J’ai vite descendu l’escalier ; ils m’ont poursuivie, et j’ai eu bien de la peine à leur échapper. Sans la lampe, je ne vous aurais jamais trouvées.
— Et qui peut les avoir amenés là ? dit une autre toute tremblante. Croyez-vous qu’ils nous cherchaient ?
— Dieu veuille que je me trompe ! reprit la première ; mais je me doute que ce sont des assassins ; s’ils nous découvrent, nous sommes perdues. Quant à moi, ma mort est certaine ; ma parenté avec l’abbesse suffira pour me condamner, et quoique ces souterrains m’aient défendue jusqu’à ce moment…
Ici, levant les yeux, elle aperçut Lorenzo qui avait continué d’approcher sans faire de bruit.
— Les voilà ! s’écria-t-elle.
Elle s’élança du piédestal de la statue sur lequel elle était assise, et essaya de s’enfuir. Ses compagnes alors jetèrent un cri d’épouvante, pendant que Lorenzo saisissait par le bras la fugitive. Effrayée, désespérée, elle se jeta à genoux devant lui.
— Épargnez-moi, s’écria-t-elle, pour l’amour de Dieu, épargnez-moi ! Je suis innocente, je vous assure que je suis innocente.
À peine pouvait-elle parler, la crainte étouffait sa voix ; la lumière de la lampe portait sur son visage, dont le voile était tombé. Lorenzo reconnut la belle Virginie de Villa-Franca. Il s’empressa de la relever et de la rassurer. Il lui promit de la protéger contre les meurtriers ; lui dit que sa retraite était encore ignorée, et qu’elle pouvait compter qu’il la défendrait jusqu’à la dernière goutte de son sang. Pendant cette conversation, les religieuses avaient pris différentes positions : l’une, à genoux, s’adressait au ciel ; l’autre se cachait la tête dans le sein de sa voisine ; quelques-unes, immobiles, écoutaient le prétendu assassin, tandis que d’autres embrassaient la statue de sainte Claire, et imploraient sa protection avec les cris les plus passionnés. S’apercevant de leur méprise, elles se pressèrent autour de Lorenzo, et lui prodiguèrent les bénédictions. Il apprit alors qu’entendant les menaces du peuple, et épouvantées par les cruautés que du clocher du couvent elles avaient vu commettre contre l’abbesse, plusieurs des pensionnaires et des religieuses avaient cherché un asile dans le caveau. Du nombre des premières était l’aimable Virginie. Parente proche de l’abbesse, elle avait plus qu’une autre sujet de craindre la populace.
— Plût à Dieu, s’écria-t-elle, que je fusse tranquille entre les bras de ma mère ! Resterons-nous donc encore longtemps ici ? Chaque instant que j’y passe est pour moi un supplice.
— J’espère que non, dit Lorenzo ; mais jusqu’à ce que vous puissiez sortir, ce souterrain sera pour vous un asile impénétrable ; vous ne courez aucun risque d’y être découvertes, et je serais d’avis que vous y restassiez encore deux ou trois heures.
— Deux ou trois heures ! s’écria la sœur Hélène ; si je reste une heure de plus dans ce sépulcre, j’y mourrai de peur. Pour tout l’or du monde, je ne voudrais pas recommencer à éprouver ce que j’ai souffert depuis que j’y suis. Sainte Vierge ! me trouver en pleine nuit dans cet affreux endroit, entourée des corps de mes compagnes ; trembler à chaque instant de me voir mise en pièces par leurs âmes errant autour de nous, qui se plaignent, qui gémissent, et dont les funèbres accents me glacent d’effroi !
— Pardonnez-moi, reprit Lorenzo, si je vous témoigne quelque surprise de ce qu’étant menacées de dangers très réels vous pouvez vous occuper ainsi de périls imaginaires. J’ai promis de vous protéger contre la populace ; mais c’est à vous-mêmes à vous défendre de la superstition. Il est ridicule de croire aux revenants ; et si vous continuez à vous livrer à ces craintes chimériques…
— Chimériques ! s’écrièrent toutes les religieuses à la fois ; nous avons nous-mêmes entendu leurs cris ; nous les avons toutes entendus. Ils se sont répétés souvent, et à chaque fois ils semblaient plus tristes et plus lugubres. Vous ne nous persuaderez pas que nous nous soyons toutes trompées. Non, non, c’est impossible. Si le bruit eût été imaginaire…
— Écoutez, écoutez, interrompit Virginie d’une voix tremblante. Mon Dieu, ayez pitié de nous ; voilà que cela recommence !
Les religieuses tombèrent à genoux, les mains jointes. Lorenzo regarda tout autour de lui. Il était près de partager la crainte qui déjà avait saisi toutes ces femmes. Tout était dans le plus profond silence. Il examina le caveau ; il n’aperçut rien. Il se préparait alors à reprocher aux religieuses leur puéril effroi, lorsque son oreille fut frappée d’un gémissement sourd, faible et prolongé.
— Qu’est cela ? s’écria-t-il étonné.
— Voilà ! dit Hélène. Eh bien, à présent, êtes-vous convaincu ? Vous avez vous-même entendu le bruit : jugez maintenant si nos craintes sont imaginaires. Depuis que nous sommes ici, ce gémissement se répète toutes les cinq minutes. Sans doute il vient de quelque âme en peine qui voudrait sortir du purgatoire ; mais aucune de nous n’ose le lui demander. Quant à moi, s’il me fallait voir un esprit, je suis sûre que je mourrais de peur sur la place.
Comme elle achevait de parler, on entendit plus distinctement un second gémissement : les religieuses se signèrent et répétèrent leurs prières contre les mauvais esprits. Lorenzo écoutait avec attention : il crut distinguer que les plaintes étaient articulées ; mais le son arrivait confus, affaibli par la distance, et le long retentissement des voûtes le rendait inintelligible. Le bruit paraissait venir du milieu du petit caveau dans lequel étaient alors Lorenzo et les religieuses, et dont une multitude de chemins qui venaient y aboutir formaient une espèce d’étoile. La curiosité de Lorenzo, de plus en plus excitée, lui faisait désirer vivement l’éclaircissement de ce mystère. Il demanda qu’on gardât le silence ; les religieuses obéirent. Tout resta muet, jusqu’à ce que de nouveaux gémissements, plusieurs fois répétés, vinssent exciter de nouvelles craintes. Lorenzo, en suivant la direction d’où le son paraissait venir, s’aperçut qu’il l’entendait mieux lorsqu’il était auprès de la statue de sainte Claire.
— Le bruit vient de là, dit-il : quelle est cette statue ?
Hélène, à qui il adressait cette question, hésita un moment. Tout à coup elle dit, en joignant les deux mains :
— Ah ! oui, ce doit être cela ; et à présent je sais ce que veulent dire ces gémissements.
Les religieuses l’entourèrent, la priant de s’expliquer. Elle répondit gravement que de tout temps la statue avait eu la réputation d’opérer beaucoup de miracles. Elle en concluait que la sainte était affligée de l’incendie du couvent, et qu’elle exprimait son mécontentement par ses plaintes. Lorenzo, un peu moins crédule, ne fut pas aussi satisfait de cette solution que les bonnes nonnes, qui l’adoptèrent sans hésiter. Il était d’accord sur un point avec Hélène, c’est que les gémissements venaient de la statue. Plus il écoutait, plus il se confirmait dans cette idée. Il s’approcha de la sainte avec l’intention de l’examiner de plus près ; mais les religieuses, s’apercevant de son projet, le prièrent pour l’amour de Dieu, de n’en rien faire, parce que s’il touchait la statue il était un homme mort.
— Et en quoi consiste le danger ? demanda-t-il.
— Mère de Dieu ! en quoi ? reprit Hélène toujours empressée à raconter quelque chose de merveilleux ; je voudrais que vous eussiez entendu la centième partie des histoires miraculeuses que madame l’abbesse nous faisait de cette statue. Elle nous a dit mille fois que si nous étions assez hardies pour la toucher du bout du doigt, nous courrions les plus grands risques. Pour l’amour de Dieu, renoncez à ce dessein, et ne vous exposez pas inutilement à une perte certaine.
Malgré leurs prières et leurs menaces, Lorenzo s’approcha de la statue, sauta par-dessus la grille de fer qui l’entourait, et examina la sainte avec attention. La statue lui avait paru être de pierre ; en la regardant de plus près, il s’aperçut qu’elle n’était que de bois peint. Il la secoua pour tâcher de l’ébranler, mais il lui sembla qu’elle ne faisait avec sa base qu’une seule pièce. Il l’examina de tous les côtés ; mais il ne vit rien qui pût le conduire à la solution de ce mystère, dont les religieuses étaient devenues aussi curieuses que lui, quand elles eurent vu qu’il touchait impunément la statue. S’arrêtant alors, il écouta. Les gémissements recommencèrent à se faire entendre par intervalles, et il fut convaincu qu’il n’en avait pas encore été si près. Rêvant sur cette étrange aventure, il tournait et retournait autour de la statue. Il lui vint à l’esprit qu’une défense si péremptoire de toucher le bras de la sainte n’avait pas été faite sans quelque motif particulier. Remontant donc sur le piédestal, il examina de nouveau cet endroit, et découvrit un petit bouton de fer caché entre les doigts de la sainte. Enchanté de cette découverte, il toucha ce bouton et le pressa avec force. À l’instant même, il entendit dans l’intérieur de la statue un bruit sourd, pareil à celui que ferait une chaîne fortement tendue, qui, relâchée tout à coup, se roulerait sur son axe. Frappées de ce son, les timides religieuses reculèrent d’effroi, et se préparèrent à s’enfuir à la première apparence de danger. Mais voyant que tout restait tranquille, elles se rapprochèrent de Lorenzo, et examinèrent avec curiosité tous ses mouvements.
Cependant rien ne résultait de cette découverte : Lorenzo redescendit. En retirant son bras de dessus la sainte, il lui sembla qu’elle chancelait. Les spectatrices retombèrent dans leur frayeur, croyant la statue animée ; Lorenzo avait une autre idée. Il supposait que le bruit qu’il avait entendu provenait de ce qu’il avait lâché une chaîne qui tenait la statue attachée au piédestal. Il essaya alors de l’ébranler sur sa base, et y réussit sans beaucoup d’effort. La posant donc par terre, il vit que le piédestal était creux, et que son ouverture était fermée par une grosse grille de fer.
La curiosité devint alors si générale, que les sœurs oublièrent leurs dangers réels et imaginaires. Lorenzo se disposa à lever la grille, et les religieuses l’aidèrent de toutes leurs forces dans cette opération. On en vint à bout assez facilement. Alors s’ouvrit à leurs yeux un abîme profond, dont l’œil cherchait en vain à pénétrer l’épaisse obscurité. La lumière de la lampe était trop faible pour être d’un grand secours. On ne distinguait rien, excepté les premières marches d’un escalier de grosses pierres qui descendait dans ce souterrain, et qui bientôt se perdait dans les ténèbres. On n’entendait plus de gémissements ; mais tout le monde était persuadé qu’ils étaient venus de la caverne. En se penchant sur l’ouverture, Lorenzo crut distinguer quelque chose de brillant qui étincelait dans l’ombre. Il regarda avec attention le point où il l’avait aperçu, et se convainquit qu’une petite lumière y paraissait et disparaissait par intervalles. Les religieuses, auxquelles il fit part de cette observation, aperçurent aussi la lumière ; mais lorsqu’il leur annonça qu’il allait descendre dans cette cave, elles se réunirent pour s’opposer à son projet. Toutes les remontrances ne purent rien changer ; aucune d’elles n’eut assez de courage pour l’accompagner, et il ne pouvait se résoudre à les priver de la lampe. Il se prépara donc, seul et sans lumière, à tenter l’aventure, les religieuses se contentant de prier Dieu pour son succès.
L’escalier ressemblait à la pente d’un précipice. Les marches étaient étroites et grossièrement taillées. L’obscurité profonde contribuait à rendre les pas incertains. Lorenzo était obligé de descendre avec beaucoup de précaution, dans la crainte de manquer une marche et de tomber dans l’abîme. Plusieurs fois ce malheur faillit lui arriver ; cependant il se trouva en bas plus tôt qu’il ne s’y était attendu. Il reconnut alors que l’obscurité du lieu, et la vapeur épaisse qui régnait dans tout le souterrain, l’avaient trompé sur sa profondeur. Il parvint sans accident au bas de l’escalier. S’arrêtant alors, il chercha autour de lui la lumière qu’il avait vue d’en haut ; mais il n’aperçut rien : tout était noir et désert. Il écouta pour voir s’il n’entendrait plus de gémissements. Aucun bruit ne frappa son oreille ; il n’entendit que le murmure éloigné des religieuses, qui, en haut, répétaient à voix basse leur Ave Maria.Incertain de quel côté tourner ses pas, à tout hasard il se décida à marcher, mais lentement d’abord, dans la crainte de s’éloigner de l’objet de ses recherches, au lieu de s’en approcher. Les gémissements lui avaient paru annoncer quelque personne souffrante, ou du moins affligée, et il se flattait de pouvoir la soulager. Enfin, un son plaintif se fit entendre à peu de distance. Joyeux, il marcha de ce côté. Le bruit devenait plus intelligible à mesure qu’il avançait. Bientôt il vit une faible lumière qu’un mur bas, qui se prolongeait devant lui, l’avait jusqu’alors empêché d’apercevoir.
Elle partait d’une petite lampe placée sur quelques pierres, et dont les faibles et tristes rayons servaient à montrer plutôt qu’à diminuer les horreurs du cachot, étroit et sombre, formé dans un côté du souterrain. Elle laissait voir aussi plusieurs autres enfoncements d’une construction semblable, mais dont l’obscurité marquait la profondeur. La lumière tremblante parvenait à peine jusqu’aux murs verdâtres qui, couverts d’une éternelle humidité, la reflétaient faiblement. Un brouillard épais et malsain occupait le haut des voûtes. Lorenzo, au bout de quelques pas sentit un froid perçant ; les gémissements répétés lui firent presser sa marche. Il tourna du côté d’où ils venaient, et à la lueur incertaine de la lampe, dans un coin de ce triste asile, il aperçut, étendue sur un lit de paille, une créature humaine, si maigre, si faible, si pâle, qu’il douta si c’était une femme. Elle était à demi nue, de longs cheveux épars étaient répandus en désordre sur son visage, et la couvraient presque entièrement. Un bras décharné s’allongeait sur un lambeau d’étoffe grossière qui servait de couverture à ses membres glacés et tremblants. L’autre était replié autour d’un petit paquet qu’elle pressait contre son sein ; près d’elle était un grand rosaire ; en face, un crucifix, sur lequel elle fixait ses yeux éteints ; à côté d’elle on voyait une corbeille et quelques vases de terre.
Lorenzo s’arrêta, saisi d’horreur ; il contemplait, avec une pitié mêlée de dégoût, cette misérable créature. Ce spectacle le fit frissonner ; il sentit son cœur défaillir. Chancelant sur ses genoux, ne pouvant plus se soutenir, il s’appuya contre le petit mur auprès duquel il était, n’ayant ni la force d’avancer, ni celle de parler à cette infortunée. Elle jeta les yeux du côté de l’escalier. Le mur cachait Lorenzo ; elle ne l’aperçut point.
— Personne ne vient, dit-elle enfin.
Sa voix était sépulcrale, et semblait partir du fond de sa poitrine ; elle soupira amèrement.
— Personne ne vient, répéta-t-elle. Oh ! elles m’ont oubliée, elles ne viendront plus.
Elle s’arrêta, puis continuant tristement :
— Deux jours, deux grands jours entiers sans nourriture ; et point d’espoir, point de consolation ! Insensée ! comment puis-je désirer prolonger une vie aussi malheureuse ! Pourtant, une mort si cruelle ! Ô mon Dieu ! périr d’une pareille mort ! souffrir encore longtemps ces maux horribles ! Ah ! je n’avais jamais su ce que c’était que la faim ! Écoutons : non, personne ne vient. Oh ! elles ne viendront plus.
Elle se tut : son corps tremblait. Elle tira sur ses épaules le haillon qui la couvrait.
— J’ai bien froid, je ne suis pas encore accoutumée à l’humidité de ce cachot, cela est étrange, mais qu’importe ? Je serai bientôt encore plus froide, et je ne le sentirai pas. Je serai froide, froide comme toi.
Elle regardait, en disant cela, le paquet qu’elle tenait près d’elle ; elle se pencha dessus et le baisa ; puis elle le repoussa brusquement et avec horreur.
— Il était si beau ! il aurait été si aimable ! il lui aurait ressemblé ; je l’ai perdu pour toujours. Comme peu de jours ont suffi pour le changer ! J’ai peine moi-même à le reconnaître, et pourtant il m’est encore cher, ah ! Dieu ! oui, bien cher. J’oublie ce qu’il est, pour ne me souvenir que de ce qu’il était ; et je l’aime autant que lorsqu’il était aimable et beau, autant que lorsqu’il lui ressemblait. Je croyais avoir épuisé toutes mes larmes. J’en sens encore une…
Elle s’essuya les yeux avec une tresse de ses cheveux. Étendant la main pour prendre le vase qui était près d’elle, elle le souleva avec peine, regarda dedans, sans paraître s’attendre à y rien trouver, poussa un soupir, et le reposa sur la terre.
— Absolument vide ! Pas une goutte ! pas une seule goutte pour rafraîchir ma bouche brûlante ! Quels trésors je donnerais pour un verre d’eau ! Et ce sont des servantes de Dieu qui me font ainsi souffrir ? Elles se croient des saintes, tandis qu’elles me tourmentent comme des démons. Elles sont cruelles, impitoyables, et ce sont elles qui m’invitent au repentir ! ce sont elles qui me menacent de la damnation éternelle ! Divin Sauveur ! ce n’est pas là votre arrêt.
Reportant ses regards sur le crucifix, elle prit son rosaire. Ses doigts en parcouraient les grains, et le mouvement de ses lèvres laissait voir qu’elle priait avec ferveur.
Lorenzo, en écoutant ces tristes discours, était de plus en plus affecté. Revenu du premier choc qu’avait éprouvé sa sensibilité à l’aspect d’une créature si malheureuse, il s’avança vers la captive. Elle l’entendit marcher, et jetant un cri de joie, laissa tomber son rosaire.
— Voilà ! voilà ! s’écria-t-elle, quelqu’un qui vient.
Elle essaya de se soulever, mais elle n’en eut pas la force. Elle retomba sur la paille, et, dans ce mouvement, fit entendre le bruit de ses chaînes. Lorenzo s’approcha, elle continua ainsi :
— Est-ce vous, Camille ? Vous voilà donc enfin ? Ah ! il était temps. J’ai cru que vous m’aviez abandonnée, que j’étais condamnée à mourir de faim. Par pitié, Camille, donnez-moi à boire : je suis exténuée, et si faible, que je ne peux me lever de terre. Bonne Camille, donnez-moi à boire, ou je vais mourir devant vous.
Lorenzo craignait que la surprise ne fût dangereuse pour une personne aussi affaiblie : il ne savait comment l’aborder.
— Ce n’est pas Camille, dit-il enfin d’une voix aussi douce qu’il lui fut possible.
— Qui donc est-ce ? reprit la malheureuse. Alix, peut-être, ou Violante ? Mes yeux sont voilés, et j’ai la vue si trouble, que je ne peux distinguer vos traits. Mais qui que vous soyez, si votre cœur est susceptible de compassion, si vous n’êtes pas plus cruel que les tigres et les loups, ayez pitié de mes tourments. Vous voyez que je meurs de faim. Voilà le troisième jour que je n’ai pris aucune nourriture. M’apportez-vous à manger, ou venez-vous seulement pour m’annoncer ma mort, et m’apprendre combien j’ai d’heures à passer dans cette horrible agonie ?
— Vous vous méprenez, reprit Lorenzo, je ne suis point un agent de l’impitoyable abbesse. J’ai pitié de vos malheurs : je viens à votre secours.
— À mon secours ! répéta la prisonnière, à mon secours !
Se soulevant en même temps sur la paille, et se soutenant sur ses mains, elle regardait avidement l’étranger.
— Grand Dieu ? n’est-ce pas une illusion ? Un homme ! Parlez ; qui êtes-vous ? Que venez-vous faire ici ? Venez-vous pour me sauver, pour me rendre la liberté, à la vie, à la lumière ? Ah ! parlez, parlez vite, pour que je ne me livre pas à un espoir qui me tuerait s’il était déçu.
— Calmez-vous, reprit Lorenzo d’une voix douce et tendre. L’abbesse dont vous accusez la cruauté, a déjà subi la peine de ses fautes : vous n’avez plus rien à craindre d’elle. Dans quelques minutes vous allez recouvrer votre liberté, et rentrer dans les bras des amis à qui vous avez été enlevée. Reposez-vous sur ma parole ; donnez-moi votre main, et ne craignez rien. Je vais vous conduire en un lieu où vous puissiez recevoir les secours nécessaires à votre position.
— Ah ! oui ! oui ! oui ! s’écria la prisonnière avec l’accent de la joie. Il y a donc un Dieu, un Dieu juste et miséricordieux ; ô joie ! ô bonheur ! Je vais donc respirer un air frais ; je vais revoir le soleil et la majesté des cieux. Étranger, je vous suis. Dieu vous bénira pour avoir eu pitié d’une infortunée. Mais il faut que ceci vienne avec moi, ajouta-t-elle en montrant le petit paquet qu’elle pressait sur son sein. Je ne peux me séparer de lui. Cela servira à apprendre à l’univers combien sont terribles ces demeures que l’on suppose religieuses. Bon étranger, donnez-moi la main pour m’aider à me lever. Je suis affaiblie par le besoin, par le malheur et la maladie, et n’ai plus aucune force. Bien, c’est bien ainsi.
Les rayons de la lampe tombant alors directement sur le visage de Lorenzo :
— Dieu tout-puissant ! s’écria-t-elle, est-il possible ? Ce regard, ces traits ! Ah ! oui, c’est…, c’est…
Elle étendit les bras pour les jeter autour de lui. Mais son corps exténué ne put suffire aux sentiments qui l’agitaient. Elle s’évanouit et retomba.
Lorenzo fut surpris de cette dernière exclamation. Il lui semblait bien avoir entendu quelque part des accents pareils à ceux de cette voix altérée ; mais il n’en avait pas l’idée précise. Il sentit que les secours de la médecine étaient nécessaires dans une situation si dangereuse. S’empressant de la porter hors du cachot, il en fut empêché par une forte chaîne qui faisait le tour de la prisonnière, et qui était scellée dans un mur voisin. Cependant, sa force naturelle s’augmentant par le désir de soulager l’infortunée, il eut bientôt rompu l’anneau auquel tenait un des bouts de la chaîne. Prenant ensuite la prisonnière entre ses bras, il marcha vers l’escalier. Les rayons de la lampe d’en haut, le bruit des femmes qui y étaient restées, dirigèrent ses pas. Il gagna l’escalier, et peu d’instants après parvint à la grille de fer.
Les religieuses, en son absence, avaient été cruellement tourmentées par la crainte et par la curiosité. Elles furent aussi surprises qu’enchantées de le voir tout à coup sortir de la caverne.
Tous les cœurs furent émus de compassion pour la malheureuse qu’il tenait dans ses bras. Tandis que les dames, et particulièrement Virginie, s’occupaient à lui faire reprendre ses sens, Lorenzo leur raconta en peu de mots la manière dont il l’avait trouvée. Il leur fit observer ensuite que désormais le tumulte devait être apaisé, et qu’il pouvait à présent les conduire en sûreté chez leurs parents. Toutes étaient empressées de quitter le souterrain. Cependant, pour prévenir toute possibilité d’être insultées, elles prièrent Lorenzo de sortir seul d’abord, et d’examiner si tout était tranquille. Il y consentit. Hélène lui offrit de le conduire à l’escalier. Ils étaient sur le point de se séparer, lorsque de vifs éclats de lumière se firent voir à la fois dans plusieurs des galeries voisines. On entendit en même temps les pas de plusieurs personnes qui s’approchaient, et dont le nombre paraissait considérable. Les religieuses, très alarmées, supposèrent que leur retraite avait été découverte, et que les assaillants arrivaient pour les saisir. Quittant vite la prisonnière, qui restait sans mouvement, elles se pressèrent autour de Lorenzo, et réclamèrent la promesse qu’il leur avait faite de les protéger. Virginie seule, oubliant le danger, n’était occupée qu’à soulager l’infortunée malade.
Les étrangers s’approchant, Lorenzo fut bientôt en état de dissiper les craintes des religieuses ; son nom, prononcé par plusieurs voix, parmi lesquelles il reconnut celle du duc, qui retentissait le long des galeries, lui apprit qu’il était l’objet de leurs recherches. Quelques moments après, don Ramirez et le duc parurent, accompagnés de gens de leur suite, qui portaient des torches allumées. Ils avaient cherché Lorenzo dans tout le souterrain, pour lui dire que la foule était dissipée, et l’émeute entièrement apaisée. Lorenzo leur raconta brièvement l’aventure de la caverne, leur fit comprendre combien l’inconnue avait besoin des secours de la médecine. Il pria le duc de prendre soin d’elle, aussi bien que des religieuses et des pensionnaires.
— Quant à moi, dit-il, d’autres devoirs appellent mon attention. Tandis qu’avec une partie des archers vous conduirez ces dames à leurs asiles respectifs, je désire que vous laissiez les autres avec moi ; j’examinerai la caverne inférieure, et je pénétrerai dans les recoins les plus cachés de ces tombeaux ; je ne serai pas tranquille, que je ne me sois assuré que cette malheureuse victime était la seule que la superstition eût ensevelie dans ces abîmes.
Le duc approuva son projet. Don Ramirez offrit de l’accompagner dans cette expédition : sa proposition fut acceptée avec reconnaissance. Les religieuses, après avoir remercié Lorenzo, furent par lui-même remises aux soins de son oncle, qui les conduisit hors du caveau. Virginie demanda qu’on voulût bien lui confier l’inconnue, et promit de faire savoir à Lorenzo quand elle serait assez rétablie pour recevoir sa visite. Cette offre n’était pas absolument désintéressée ; au désir d’obliger la malade, en lui faisant connaître son libérateur, se joignait peut-être celui de se ménager à elle-même une occasion de le revoir. Lorenzo était beau, brave et bien élevé ; Virginie mettait quelque intérêt à cultiver sa connaissance, et se flattait en secret d’attirer son attention. Belle et compatissante, elle avait excité son admiration ; elle aurait touché son cœur, si le souvenir d’Antonia ne l’eût forcé à tout autre sentiment.
Le duc ayant emmené les religieuses, conduisit chacune chez ses parents. La prisonnière délivrée était toujours privée de ses sens ; elle ne donnait d’autres signes de vie que des gémissements qu’elle poussait par intervalles. On la porta sur un brancard ; tout faisait craindre qu’épuisée par la faim, ébranlée par le passage subit des chaînes à la liberté et de l’obscurité à la lumière, son tempérament ne pût supporter une émotion si vive.
Ramirez devait examiner le caveau inférieur, tandis que Lorenzo parcourrait le reste du souterrain. Cet arrangement fait, et les gens de don Ramirez ayant pris chacun un flambeau, celui-ci entra dans le caveau. Il en avait à peine descendu quelques marches, qu’il entendit des gens accourir précipitamment du fond des galeries les plus éloignées. Surpris de ce bruit, il remonte sur-le-champ. « Entendez-vous marcher ? lui dit Lorenzo. Allons de ce côté ; c’est d’ici que le bruit paraît venir. »
Dans ce moment, un cri perçant lui fit hâter le pas.
— Au secours, au secours, pour l’amour de Dieu ! s’écriait une voix, dont le son mélodieux pénétra jusqu’au fond de l’âme de Lorenzo.
Il courut, avec la rapidité de la foudre, vers l’endroit d’où partait le cri, et don Ramirez le suivit avec la même précipitation.
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