Chapitre 9 L’apparition
Ambrosio frémissait sur lui-même, lorsqu’il considérait les rapides progrès qu’il faisait dans l’iniquité. L’énorme crime qu’il venait de commettre le remplissait d’une véritable horreur. Elvire assassinée était sans cesse devant ses yeux ; déjà son action était punie par les tourments de sa conscience. Cependant cette impression s’affaiblit avec le temps. Un jour se passa, un autre le suivit ; aucun soupçon ne paraissait tomber sur lui. L’impunité lui fit paraître son crime moins odieux. Il commença à reprendre courage, et à mesure que ses craintes d’être découvert diminuèrent, il devint moins sensible à l’aiguillon du remords. Mathilde travaillait elle-même à calmer ses alarmes. À la première nouvelle de la mort d’Elvire, elle avait paru fort affectée et s’était jointe au religieux pour déplorer la malheureuse catastrophe de son aventure ; mais lorsqu’elle le vit moins agité, et qu’elle le crut mieux disposé à écouter ses arguments, elle commença à lui parler de sa faute en termes plus doux, et tâcha de le convaincre qu’il n’était pas si coupable que lui-même paraissait le croire. Elle lui représenta qu’il n’avait fait qu’user des droits que la nature donne à chacun de veiller à sa sûreté personnelle ; qu’il fallait qu’Elvire ou lui pérît, et que, par l’inflexibilité qu’elle lui avait témoignée, elle avait mérité son sort. Elle remarqua ensuite que, comme Ambrosio s’était auparavant rendu suspect à Elvire, il était heureux pour lui que la mort l’eût mise hors d’état de parler, puisque, sans cette dernière aventure, les soupçons qu’elle avait conçus auraient pu, en devenant publics, avoir des suites désagréables ; il s’était aussi débarrassé d’une ennemie qui le connaissait assez pour être dangereuse, et qui était le plus grand obstacle qui s’opposât à ses desseins sur Antonia. Elle l’engagea d’ailleurs à ne point abandonner ses desseins ; elle l’assura que, n’étant plus protégée par l’œil vigilant de sa mère, la fille deviendrait aisément sa conquête. À force de le louer, de rappeler les charmes d’Antonia, elle tâcha de rallumer les désirs du religieux : elle y réussit encore.
Comme si les crimes dans lesquels sa passion l’avait entraîné n’avaient fait qu’ajouter à sa violence, il eut plus envie que jamais de posséder Antonia. Il se flattait que le même bonheur qui avait couvert un premier crime en accompagnerait un second. Sourd aux murmures de sa conscience, il résolut à tout prix de satisfaire ses désirs ; il n’attendait qu’une occasion pour renouveler sa première entreprise ; mais il était impossible de se la procurer par les mêmes moyens. Dans les premiers transports de son désespoir, il avait brisé le myrte enchanté. Mathilde lui dit positivement qu’il ne devait pas espérer d’autre secours des esprits infernaux, à moins qu’il ne se soumît aux conditions proposées. Ambrosio était déterminé à ne pas le faire ; il se persuadait que, quelque grands que fussent ses crimes, tant qu’il conserverait ses droits à la rédemption il ne devait pas désespérer d’obtenir son pardon. Il se refusa donc à faire aucun pacte avec le diable. Mathilde le trouvant ferme sur ce point, ne voulut pas le presser davantage ; elle occupa son imagination à trouver quelque moyen de mettre Antonia au pouvoir du prieur, et il ne tarda pas à s’en présenter un.
La malheureuse enfant, tandis qu’on méditait ainsi sa ruine, avait cruellement souffert de la perte de sa mère. Son premier soin, en s’éveillant, était tous les matins de se rendre à l’appartement d’Elvire. Le jour qui suivit la fatale visite d’Ambrosio, elle s’éveilla plus tard qu’à l’ordinaire. L’horloge du couvent l’en avertit ; elle sortit promptement de son lit, jeta sur elle à la hâte quelques vêtements ; elle se dépêchait de passer chez sa mère, pour savoir comment elle avait passé la nuit, lorsque son pied heurta quelque chose qui se trouvait sur son passage. Elle y jette les yeux. De quelle horreur ne fut-elle pas frappée, lorsqu’elle reconnut le corps d’Elvire ! Elle poussa un grand cri, et se laissa tomber par terre. Prenant entre ses bras cette figure inanimée, elle la presse contre son sein ; elle sent le froid de la mort, et, dans un mouvement de dégoût involontaire, elle la laisse retomber. Son cri avait effrayé Flore, qui se hâte de venir à son secours. Le spectacle qu’elle aperçoit la frappe d’une égale horreur, mais sa douleur s’exhale d’une manière plus bruyante que celle d’Antonia. Elle fait retentir de ses cris toute la maison, tandis que sa maîtresse, presque suffoquée, ne peut témoigner son affliction que par des gémissements et des sanglots. La voix de Flore parvint bientôt aux oreilles de l’hôtesse, dont la surprise et l’effroi n’eurent point de bornes. On envoya sur-le-champ chercher un médecin. Celui-ci, au premier aspect du cadavre, déclara qu’aucun art humain ne pouvait rappeler Elvire à la vie ; mais il donna ses secours à Antonia, qui en avait le plus grand besoin. On la mit au lit pendant que l’hôtesse s’occupait de faire enterrer Elvire. Madame Jacinthe était une bonne et généreuse personne, simple, charitable et dévote, mais son esprit était borné. Timide et superstitieuse, elle frémissait à l’idée de passer la nuit dans la même maison qu’un mort. Elle était persuadée que l’âme d’Elvire lui apparaîtrait, et convaincue qu’il n’en fallait pas davantage pour la faire mourir de frayeur. Dans cette idée, elle résolut d’aller coucher chez quelque voisine, et voulut absolument que l’enterrement se fît le lendemain. Le cimetière de Sainte-Claire étant le plus voisin, on décida qu’Elvire y serait enterrée. Madame Jacinthe promit de payer tous les frais de la cérémonie : elle ignorait quels étaient les moyens d’Antonia ; mais d’après l’économie qui régnait dans le ménage des deux dames, elle avait lieu de les croire assez bornées ; en conséquence, elle avait peu d’espoir d’être remboursée de ses avances ; mais ce motif ne l’empêcha pas de prendre soin que tout se passât décemment, et d’avoir pour la malheureuse Antonia tous les égards possibles.
On ne meurt guère de chagrin ; Antonia en fut la preuve. Jeune et d’un bon tempérament, elle surmonta la maladie que lui avait causée la mort de sa mère ; mais il ne fut pas aussi facile de guérir son âme que son corps. Ses yeux étaient toujours remplis de larmes ; la plus légère contradiction était pour elle un chagrin : tout prouvait qu’elle nourrissait dans son cœur une mélancolie profonde. Le nom d’Elvire prononcé devant elle, la moindre circonstance qui ramenait à sa pensée le souvenir de cette mère si tendre, suffisaient pour la jeter dans de vives agitations. Combien sa douleur eût été plus vive, si elle eût su dans quels tourments sa malheureuse mère avait fini sa vie ! Elvire était sujette à des convulsions violentes ; on supposa que, craignant une attaque de cette maladie, elle s’était traînée jusqu’à la chambre de sa fille pour y chercher des secours ; que l’accès l’y avait saisie trop fortement pour qu’elle pût y résister dans l’état de dépérissement où elle se trouvait, et qu’elle avait péri avant de pouvoir se procurer le remède qui la soulageait ordinairement, et qui se trouvait sur une tablette, dans la chambre d’Antonia. Cette opinion fut adoptée par le petit nombre de personnes qui s’intéressaient à Elvire ; sa mort fut regardée comme un événement naturel. Bientôt on l’oublia ; personne n’y pensa plus, excepté celle qui avait tant de motifs pour déplorer sa perte.
En fait, la situation d’Antonia était triste et fâcheuse. Seule et sans fortune, au milieu d’une grande ville, elle n’avait pas un ami ; sa tante Léonelle était encore à Cordoue, et elle ne savait point son adresse. Elle n’avait reçu aucune nouvelle du marquis de Las Cisternas. Quant à Lorenzo, depuis longtemps elle ne se flattait plus d’occuper une place dans son cœur ; elle ne savait à qui s’adresser pour sortir d’embarras. Elle était tentée de consulter Ambrosio ; mais elle se rappelait l’ordre que sa mère lui avait donné de l’éviter autant qu’elle le pourrait, et la dernière conversation qu’elle avait eue à ce sujet avec Elvire, l’avait assez éclairée sur les desseins du moine, pour la mettre à l’avenir en garde contre lui. Cependant tous les avis de sa mère n’avaient pas ébranlé la bonne opinion qu’elle avait d’Ambrosio ; elle sentait encore que son amitié, que sa société même étaient nécessaires à son bonheur ; elle voyait ses torts avec indulgence, et ne pouvait croire qu’il eût réellement projeté de la perdre. Mais Elvire lui avait positivement recommandé de ne point cultiver sa connaissance, et elle respectait trop sa mémoire pour désobéir à ses ordres.
Enfin, elle résolut de s’adresser au marquis de Las Cisternas, comme son plus proche parent, pour lui demander conseil et protection. Elle lui écrivit, lui exposa brièvement sa situation déplorable, le supplia d’avoir pitié de l’enfant de son frère, de lui continuer la pension d’Elvire et de lui permettre de se retirer au vieux château qu’il possédait en Murcie, et que, jusqu’alors, elle avait habité. Ayant cacheté sa lettre, elle la remit à la fidèle Flore, qui partit sur-le-champ pour exécuter sa commission. Mais Antonia était née sous une étoile malheureuse. Si elle s’était adressée au marquis un seul jour plus tôt, elle eût été reçue comme sa nièce, et placée à la tête de sa famille, elle aurait échappé à tous les malheurs qui la menaçaient. Raymond s’était toujours proposé d’exécuter ce projet : mais d’abord l’espoir qu’il avait eu de faire passer par la bouche d’Agnès sa proposition à Elvire, puis le malheur qu’il avait eu de perdre sa maîtresse, et la cruelle maladie, qui, pendant quelque temps, l’avait retenu dans son lit, lui avait fait différer de jour en jour de donner dans sa maison un asile à la veuve de son frère. Il avait chargé Lorenzo de pourvoir abondamment à ses besoins ; mais Elvire, ne voulant contracter avec ce jeune seigneur aucune obligation, l’avait assuré que, pour le moment, elle ne manquait de rien. Le marquis, en conséquence, n’imagina pas qu’un léger retard la mît dans l’embarras ; et ses tourments de corps et d’esprit excusaient assez sa négligence.
S’il avait su que la mort d’Elvire avait laissé sa fille sans amis et sans protection, il aurait sans doute pris des mesures pour la soustraire à tous les dangers ; mais Antonia n’était pas destinée à tant de bonheur. Le jour qu’elle envoya sa lettre au palais de Las Cisternas était précisément celui du départ de Lorenzo de Madrid. Le marquis était dans les premiers accès de la douleur que lui avait causée la certitude de la mort d’Agnès, et comme sa vie était en danger, on ne lui laissait voir personne. On dit à Flore qu’il était hors d’état de lire une lettre, et que quelques heures peut-être allaient décider de son sort. Elle fut obligée de rapporter cette triste nouvelle à sa maîtresse, qui se trouva alors plus embarrassée que jamais.
Flore et madame Jacinthe firent tout ce qu’elles purent pour la consoler. La dernière l’invita à se tranquilliser, l’assurant que tant qu’elle voudrait rester avec elle, elle la traiterait comme sa propre fille. Antonia voyant que cette bonne femme avait pris pour elle une véritable affection, trouva quelque consolation à penser qu’elle avait du moins dans le monde une amie. On lui apporta alors une lettre adressée à Elvire. Elle reconnut l’écriture de Léonelle, et, l’ouvrant avec empressement, elle y trouva un récit détaillé de ce qui était arrivé à sa tante à Cordoue. Celle-ci apprenait à sa sœur qu’elle avait recueilli son legs ; mais qu’elle avait perdu son cœur, et qu’elle avait reçu en échange celui du plus aimable des apothicaires, passés, présents et à venir. Elle ajoutait que le mardi suivant elle serait à Madrid, et se proposait de lui présenter en cérémonie son cher époux. Quoique ce mariage fût loin de plaire à Antonia, elle fut cependant très aise du prochain retour de Léonelle. Elle fut flattée de penser qu’elle allait se retrouver sous la protection d’une parente. Elle sentait combien il était peu convenable, pour une jeune fille, de vivre parmi des étrangers, sans avoir personne pour régler sa conduite, ou pour la défendre des insultes auxquelles l’exposait sa situation isolée. Elle attendit donc avec impatience le mardi suivant.
Il arriva. Antonia écoutait avec inquiétude toutes les voitures qui passaient dans la rue : aucune ne s’arrêta. L’heure avançait ; il était déjà tard ; Léonelle ne paraissait point. Antonia résolut de ne se point coucher que sa tante ne fût arrivée ; malgré ses prières, Flore et madame Jacinthe voulurent en faire autant. Les heures s’écoulèrent lentement et tristement. Le départ de Lorenzo avait mis fin aux sérénades nocturnes. Antonia espéra vainement d’entendre sous sa fenêtre des sons de guitares. Elle prit la sienne et en pinça quelques notes ; mais la musique, ce jour-là, n’avait aucun charme pour elle, et elle remit l’instrument dans sa boîte. Elle s’assit à son métier, et essaya de broder ; mais tout allait de travers ; ses couleurs n’étaient pas assorties, sa soie rompait à tout moment, et les aiguilles lui échappaient si subitement, qu’on les aurait cru animées ; enfin une goutte de cire tomba de la bougie voisine sur une guirlande de violettes travaillées avec soin. L’impatience la prit ; elle jeta son aiguille et quitta son métier. Il était décidé que ce soir-là rien ne pourrait l’amuser. Livrée à l’ennui, elle s’occupa à faire des souhaits inutiles pour l’arrivée de sa tante.
En se promenant ça et là dans la chambre, ses yeux tombèrent sur la porte qui conduisait à celle qu’avait occupée sa mère. Elle se souvint que la petite bibliothèque d’Elvire y était encore, et pensa qu’elle y pourrait trouver quelques livres pour s’amuser, en attendant l’arrivée de Léonelle. Elle prit, en conséquence, la lumière qui était sur la table, traversa le petit cabinet, et entra dans la pièce voisine. En regardant autour d’elle, la vue de cette chambre lui rappela mille souvenirs douloureux. C’était la première fois qu’elle y entrait depuis la mort de sa mère. Le silence qui régnait dans l’appartement, le lit dégarni, le foyer obscur où se trouvait encore une lampe éteinte, et, sur la fenêtre, quelques plantes à demi desséchées, qu’on avait négligées depuis la mort d’Elvire, inspirèrent à Antonia une sorte de crainte religieuse. L’obscurité de la nuit ajoutait à ce sentiment mélancolique. Elle mit sa bougie sur la table, et s’assit dans un grand fauteuil, où mille fois elle avait vu sa mère assise. Hélas ! elle ne pouvait plus l’y revoir. Des larmes involontaires coulèrent le long de ses joues ; elle s’abandonna à une tristesse, qui d’un instant à l’autre devenait plus profonde.
Honteuse de sa faiblesse, elle se lève enfin, et va chercher ce qui l’avait amenée dans ce triste lieu. Les livres étaient en petit nombre, rangés sur quelques tablettes. Antonia les parcourut sans en trouver un qui lui parût l’intéresser, jusqu’à ce qu’elle mît la main sur un volume de vieilles romances espagnoles. Ayant lu de l’une quelques stances qui excitèrent sa curiosité, elle prit le livre et s’assit pour le feuilleter plus à son aise ; puis, ayant mouché la bougie, qui s’avançait vers sa fin, elle lut la romance qui avait pour titre Le preux Alonzo et la belle Imogine.
Il le faut, disait un guerrier
À la belle et tendre Imogine,
Il le faut, je suis chevalier,
Et je pars pour la Palestine.
Tu me pleures dans ce moment :
Que ces pleurs ont pour moi de charmes !
Mais il viendra quelque autre amant,
Et sa main essuiera tes larmes.
Moi, t’oublier ! Non, non, jamais,
Cher Alonzo ! répond la belle.
Mort ou vivant, je te promets
De te rester toujours fidèle.
Si j’étais parjure à ma foi,
Que le jour de mon mariage,
À table, assis auprès de moi,
Mes yeux revoient ton image !
Que le fantôme d’Alonzo
Atteste ses droits sur mon âme !
Qu’il m’entraîne dans le tombeau,
En criant : « Elle était ma femme ! »
Douze mois se sont écoulés...
Un baron de haute origine,
Par mille présents étalés
Demande la main d’Imogine.
L’éclat du nom et des bijoux
Éblouit la belle et l’enchante.
Il est accepté pour époux ;
La fête arrive ; elle est brillante.
Joyeux festin va commencer ;
En chantant l’épouse nouvelle,
Chaque ami vient de se placer...
Un étranger est auprès d’elle.
Son air, son maintien, son aspect,
Et surtout sa taille imposante,
Semblent imposer le respect
Et je ne sais quelle épouvante.
Son casque le couvrait si bien,
Que chacun en vain l’examine :
Immobile, il ne disait rien ;
Mais il regardait Imogine.
D’un ton qui marque sa frayeur,
À l’étranger elle s’adresse :
« Baissez votre casque, seigneur,
« Et partagez notre allégresse. »
Le guerrier se rend à ses vœux :
Ô ciel ! ô surprise effroyable !
Son casque ouvert, à tous les yeux
Présente un spectre épouvantable.
Pâle et debout, l’affreux géant
Dit à la tremblante Imogine :
« Reconnais-tu bien maintenant
Alonzo, mort en Palestine ?
« Un jour ta bouche lui jura
Qu’aux amants tu serais rebelle..
Tu disais : « Il me trouvera,
Mort ou vivant, toujours fidèle.
« Si j’étais parjure à ma foi,
Que le jour de mon mariage,
À table, assis auprès de moi,
Mes yeux revoient ton image.
« Vois le fantôme d’Alonzo ;
Rends-moi mes droits, je les réclame :
Suis-moi, je t’entraîne au tombeau...
Chevaliers, elle était ma femme ! »
Il saisit de ses bras hideux
Son infidèle, qui l’implore...
Ils avaient disparu tous deux,
Et ses cris s’entendaient encore.
Le baron, pleurant jours et nuits,
Ne survécut point à sa perte.
Du château nul n’osa depuis
Habiter l’enceinte déserte.
Imogine y vient tous les ans,
Dans ses habits de fiancée ;
Poussant toujours des cris perçants,
Toujours par le spectre embrassée.
La lecture de cette histoire n’était pas propre à dissiper la mélancolie d’Antonia : elle avait naturellement du goût pour le merveilleux ; et sa gouvernante, qui croyait fermement aux apparitions, lui avait raconté, pendant son enfance, tant d’horribles aventures de cette espèce, que tous les efforts d’Elvire n’avaient pu effacer de son esprit ces impressions fâcheuses. Antonia avait conservé ce penchant à la superstition ; elle était sujette à des terreurs qui, lorsqu’elle en découvrait la cause ridicule, la faisaient rougir elle-même de sa faiblesse. Dans cette disposition d’esprit, l’aventure qu’elle venait de lire suffisait pour éveiller ses craintes. L’heure et le lieu se réunissaient pour les faire naître : la nuit était avancée ; elle était seule dans la chambre de sa mère, morte depuis peu. Il faisait un temps déplorable. Un vent affreux sifflait à toutes les issues de la maison. Les portes s’agitaient sur leurs gonds, et la pluie, battant avec violence contre les fenêtres, entrait au travers des châssis. On n’entendait aucun autre bruit. La bougie, brûlée jusque dans le flambeau, jetait de temps en temps des éclats de lumière, puis tout à coup sa flamme affaissée paraissait prête à s’éteindre. Le cœur d’Antonia palpitait de crainte. Ses yeux erraient avec effroi sur les objets qu’éclairait, par intervalles, une lueur vacillante. Elle essaya de se lever de dessus son siège ; mais ses membres tremblaient à tel point, qu’il lui fut impossible de se soutenir. Alors elle appela Flore, qui était dans une chambre peu éloignée ; mais sa voix, étouffée par la crainte, et ses cris expirèrent dans sa bouche.
Antonia passa dans cet état quelques minutes, après lesquelles ses terreurs commencèrent à diminuer. Elle tâcha de les surmonter, et fit un effort pour quitter la chambre. Tout à coup elle crut entendre un profond soupir poussé tout près d’elle. Cette idée la rejeta dans sa première faiblesse. Elle était debout, et déjà elle se disposait à prendre le flambeau sur la table. Ce bruit imaginaire l’arrêta. Elle retira son bras et s’appuya sur le dos d’une chaise. Tremblante, elle écoute : elle n’entend rien.
— Bon Dieu ! se dit-elle, que pouvait être ce bruit ? Me suis-je trompée, où l’ai-je réellement entendu ?
Ses réflexions furent interrompues par le son d’une voix venant du côté de la porte, et si faible qu’on avait peine à l’entendre ; on aurait cru que quelqu’un parlait tout bas. Les alarmes d’Antonia augmentèrent. Cependant elle savait que le verrou était mis, et cette idée la rassurait un peu. Bientôt après, le loquet se leva, et la porte commença à se mouvoir doucement en avant et en arrière. L’excès de la crainte fournit alors à Antonia la force dont, jusqu’à ce moment elle avait été privée. Elle quitta sa place et marcha vers la porte du cabinet, par où elle pouvait gagner promptement la pièce où étaient Flore et madame Jacinthe. À peine était-elle au milieu de la chambre, lorsqu’on leva le loquet une seconde fois ; un mouvement involontaire lui fit tourner la tête. La porte s’ouvrait très lentement. Sur le seuil, elle aperçut une grande figure élancée, enveloppée d’un linceul, qui la couvrait de la tête aux pieds.
Cette vision enchaîna ses jambes. Elle resta comme pétrifiée au milieu de la chambre. La figure, d’un pas lent et grave, s’approcha de la table. Lorsqu’elle fut auprès de celle-ci, la bougie, prête à finir, jeta une lueur pâle et bleuâtre. Il y avait sur la table une petite pendule dont l’aiguille marquait trois heures. La figure s’arrêta devant la pendule, et leva son bras droit, qu’elle dirigea vers le cadran. Antonia, qui était sans mouvement et sans paroles, attendait la fin de cette scène.
Quelques moments se passèrent ainsi. La pendule sonna ; et, lorsqu’elle eut fini, l’étrangère fit quelques pas de plus vers Antonia.
— Dans trois jours, dit une voix faible, creuse et sépulcrale, dans trois jours nous nous reverrons.
Antonia frémit à ces paroles.
— Nous nous reverrons ! dit-elle enfin en hésitant, où nous reverrons-nous ? Qui verrai-je ?
La figure d’une main désigna la terre, et de l’autre leva le linceul qui lui couvrait la tête.
— Grand Dieu, c’est ma mère !
Antonia fit un cri, et tomba sans mouvement sur le parquet.
Madame Jacinthe, qui travaillait dans la chambre voisine, fut épouvantée de ce cri. Flore venait de descendre l’escalier pour aller chercher de l’huile pour la lampe qui les éclairait. Jacinthe courut donc seule au secours d’Antonia, et fut extrêmement surprise de la voir étendue par terre. Elle la prit dans ses bras, l’entraîna dans sa chambre et la plaça sur son lit, avant qu’elle eût recouvré l’usage de ses sens. Elle s’empressa de lui mouiller les tempes, de lui frapper dans les mains, et d’employer tous les moyens possibles pour la faire revenir. Elle y réussit avec peine. Antonia ouvrit les yeux, et les jetant, d’un air hagard, tout autour de la chambre :
— Où est-elle, s’écria-t-elle d’une voix tremblante. Est-elle partie ? Suis-je en sûreté ? Parlez-moi. Consolez-moi. Ah ! parlez-moi, pour l’amour de Dieu.
— En sûreté ? Contre qui, mon enfant ? répondit Jacinthe étonnée. Qui vous épouvante ? De quoi avez-vous peur ?
— Dans trois jours : elle m’a dit que nous nous reverrions dans trois jours, je l’ai entendue ! Je l’ai vue, Jacinthe, je l’ai vue tout à l’heure.
Elle se jeta sur le sein de Jacinthe.
— Vous l’avez-vue ? Qui, vue ?
— L’âme de ma mère !
— Doux Jésus ! s’écria Jacinthe. Quittant vite le lit, elle laissa Antonia tomber sur l’oreiller, et, toute épouvantée, courut hors de la chambre. Comme elle descendait l’escalier à la hâte, elle rencontra Flore qui le remontait.
— Flore, lui dit-elle, allez vite à votre maîtresse. Il se passe d’étranges choses. Ah ! je suis la plus malheureuse des femmes. Ma maison est pleine de morts, de revenants, et Dieu sait de quoi encore ; et cependant personne n’aime moins que moi pareille compagnie. Mais passez votre chemin, Flore. Allez trouver doña Antonia, et laissez-moi continuer le mien.
Parlant ainsi, elle courut jusqu’à la porte de la rue qu’elle ouvrit, et, sans se donner le temps de regarder derrière elle, alla tout d’un trait jusqu’au couvent des Capucins. Cependant Flore était montée à la chambre de sa maîtresse, aussi surprise qu’effrayée de la consternation de Jacinthe. Elle trouva Antonia immobile sur son lit. Elle employa, pour la faire revenir, les mêmes moyens que Jacinthe avait déjà mis en usage, mais, voyant qu’elle ne sortait d’un accès que pour retomber dans un autre, elle envoya vite quelqu’un chercher un médecin. En attendant son arrivée, elle déshabilla Antonia, et la mit au lit.
Hors d’elle-même, et sans faire aucune attention à l’orage, Jacinthe courut à travers les rues, et ne s’arrêta que lorsqu’elle fut arrivée au couvent. Elle sonna fortement à la porte, et, sitôt que le portier parut, elle demanda à parler au père prieur. Ambrosio était alors avec Mathilde, occupé des moyens de se procurer un accès auprès d’Antonia. La cause de la mort d’Elvire était restée secrète ; il commençait à croire que la punition ne suivait pas le crime de si près que les religieux, ses maîtres, le lui avaient enseigné, et que lui-même l’avait cru jusqu’alors. Cette opinion lui avait fait résoudre la perte d’Antonia, pour qui les dangers et les difficultés ne faisaient qu’augmenter sa passion. Il avait déjà demandé à la voir ; mais Flore avait refusé de manière à lui faire juger que tous ses efforts ultérieurs seraient inutiles. Elvire avait confié ses soupçons à cette fidèle domestique ; elle l’avait priée de ne jamais laisser Ambrosio seul avec sa fille, et même de faire, s’il était possible, qu’il ne la revît jamais. Flore avait promis de lui obéir, et avait exécuté ses ordres à la lettre. Ce matin même elle avait refusé la porte à Ambrosio, sans le dire à Antonia. Il vit qu’il ne fallait pas penser à voir sa maîtresse par des moyens honnêtes ; et Mathilde et lui, avaient passé la nuit à tâcher de trouver quelque plan susceptible d’un succès plus heureux. Tel était leur emploi, lorsqu’un frère lai entra dans la chambre du prieur, et lui dit qu’une femme, qui disait s’appeler Jacinthe Zunniga, demandait à lui parler un instant.
Ambrosio n’était nullement disposé à recevoir cette visite. Il la refusa tout simplement, et dit au frère lai d’inviter l’étrangère à revenir le lendemain. Mathilde l’interrompit :
— Voyez cette femme, lui dit-elle tout bas ; j’ai mes raisons.
Le prieur lui obéit, et fit dire qu’il allait descendre au parloir. Le frère lai sortit avec cette réponse. Aussitôt qu’ils furent seuls, Ambrosio demanda à Mathilde quelle raison elle avait pour vouloir qu’il vît cette Jacinthe.
— C’est l’hôtesse d’Antonia, reprit Mathilde, elle peut vous être utile. Il faut l’examiner, et savoir un peu ce qui l’amène ici.
Ils se rendirent ensemble au parloir, où Jacinthe attendait le prieur. Elle avait une grande opinion de sa piété et de sa vertu ; et, lui croyant sur le diable une grande influence, elle supposait qu’il lui serait très facile d’envoyer l’âme d’Elvire dans la mer Rouge. C’était dans cette persuasion qu’elle s’était rendue au couvent. Aussitôt qu’elle vit le moine entrer dans le parloir, elle se jeta à genoux, et commença ainsi son histoire :
— Ah ! mon Révérend Père, quel accident, quelle aventure ! Je ne sais que devenir ; et à moins que vous ne veniez à mon secours, certainement je deviendrai folle. Jamais il n’y a eu de femme aussi malheureuse que moi. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour éviter toutes ces horreurs, et tout a été inutile. À quoi sert, je vous prie, que je dise mon chapelet quatre fois par jour et que j’observe tous les jeûnes prescrits par le calendrier ? À quoi m’a servi d’avoir fait trois pèlerinages à Saint-Jacques de Compostelle et d’avoir acheté autant d’indulgences qu’il en faudrait pour effacer le péché de Caïn ? Rien ne me réussit. J’ai du malheur, et Dieu sait si jamais les choses iront mieux. J’en fais juge Votre Révérence. Ma locataire meurt d’un accès de convulsions. Par pure bonté, je la fais enterrer à mes dépens. Non pas qu’elle fût ma parente ou que j’aie profité à sa mort d’un maravédis, je n’y ai rien gagné du tout. Ainsi, comme je dis, mon Révérend Père, qu’elle fût vivante ou morte, cela m’était absolument égal. Mais cela ne fait rien à l’affaire, revenons à ce que je voulais dire. J’ai donc fait faire son enterrement, et j’ai pris soin que tout cela se passât comme il faut. Dieu sait ce qu’il m’en a coûté. Or, comment croyez-vous que la chère dame me paye de ma bonté ? Eh bien ! s’il vous plaît, en ne daignant pas dormir tranquille dans son bon cercueil de sapin, comme doit faire tout honnête mort, et en venant me tourmenter, moi, qui ne veux jamais la revoir entre les deux yeux. Vraiment, il lui sied bien de revenir hanter la nuit dans ma maison, d’entrer par le trou de la serrure dans la chambre de sa fille, et d’épouvanter la pauvre enfant, de manière à lui faire perdre l’esprit ! Elle n’est guère polie, pour un revenant, de venir dans la maison de quelqu’un qui les aime aussi peu. Quant à moi, mon Révérend Père, le fait est que, si elle vient se promener dans ma maison, il faut que je la quitte, parce que je ne veux pas loger de pareils hôtes ; je ne le ferai pas. Ainsi Votre Révérence peut voir que, si vous ne venez pas à mon secours, je suis une femme ruinée et perdue pour toujours. Je suis obligée de quitter ma maison ; personne ne voudra la louer, quand on saura qu’il y revient ; et je serai bien avancée alors. Malheureuse femme que je suis ! Que faire ! Que devenir ?
Ici elle pleura amèrement, et elle pria à mains jointes le père prieur de lui donner quelques conseils.
— Mais, ma bonne femme, lui dit-il, il me sera difficile de vous aider si je ne sais pas de quoi il est question. Vous avez oublié de me dire ce qui vous est arrivé et ce que vous me demandez.
— Ah ! vraiment, reprit Jacinthe, Votre Révérence a raison. Eh bien, voilà donc le fait en peu de mots : Une de mes locataires vient de mourir ; une très brave femme, je dois le dire, autant que je l’ai connue, quoiqu’il n’y eût pas longtemps ; elle se tenait à une certaine distance de moi, et dans la vérité elle était un peu glorieuse. Quand je me hasardais à lui parler, elle avait un regard qui m’en imposait toujours un peu. Dieu me pardonne si je dis cela : cependant, quoiqu’elle fût un peu fière, et qu’elle ne parût pas trop me regarder (et pourtant, si on ne m’a pas trompée, mes parents valent bien les siens ; car son père était cordonnier à Cordoue, et le mien chapelier à Madrid, et un gros chapelier, j’ose le dire) ; quoique cela, malgré sa fierté, c’était une personne bien tranquille et de bonne conduite, et je n’ai jamais désiré une meilleure locataire ; aussi je m’étonne de ce qu’elle ne se tient pas plus tranquille dans sa fosse. Mais on ne sait plus à qui se fier dans ce monde. Pour moi, je ne lui ai jamais rien vu faire de mal, si ce n’est le vendredi avant sa mort, que je fus bien scandalisée de lui voir manger une aile de poulet. Comment, madame Flore ! dis-je (Flore, ne déplaise à Votre Révérence, est le nom de la femme de chambre), votre maîtresse mange de la viande le vendredi ! Bien ! bien ! vous verrez ce qui en arrivera : souvenez-vous alors que madame Jacinthe vous en a avertie. Je lui dis cela en propres termes, mais, hélas ! j’aurais aussi bien fait de le garder pour moi : personne ne m’écouta ; et Flore, qui est un peu arrogante (cela fait pitié, je vous dis), me répondit qu’il n’y avait pas plus de mal à manger un poulet qu’à manger un œuf d’où il était venu. Elle déclara même que si sa maîtresse y ajoutait une tranche de jambon, elle n’en serait pas pour cela d’un pouce plus près d’être damnée. Bonté divine ! Pauvre ignorante pécheresse ! Je jure à Votre Révérence que je tremblais de lui entendre prononcer de pareils blasphèmes, et que je m’attendais à tout moment à voir la terre s’entrouvrir pour les engloutir, le poulet et toute la famille ; car vous saurez, mon Révérend Père, qu’en disant cela, elle tenait dans sa main le plat sur lequel était le poulet rôti ; une belle volaille, je vous assure, cuite à point, car je l’avais fait rôtir moi-même. C’était, parlant par respect, une géline que j’avais élevée chez nous. La chair en était blanche comme un œuf, comme me le dit madame Elvire elle-même : Dame Jacinthe, me dit-elle d’un air agréable, quoique pour dire vrai, elle me parlait toujours bien poliment…
Ici la patience échappa à Ambrosio. Empressé de savoir l’affaire de Jacinthe, qui paraissait concerner Antonia, il ne pouvait plus tenir au bavardage de cette femme. Il l’interrompit, en l’assurant que si elle ne lui disait pas sur-le-champ de quoi il était question, et si elle n’en finissait pas, il allait quitter le parloir, et la laisserait se tirer d’embarras comme elle pourrait. Cette menace produisit l’effet qu’il désirait : Jacinthe raconta son affaire en aussi peu de mots qu’il lui fut possible ; mais son récit fut encore si prolixe, qu’Ambrosio eut besoin de toute sa patience pour l’entendre jusqu’à la fin.
— Si bien donc, Votre Révérence, dit-elle, après avoir rapporté jusqu’aux moindres circonstances de la mort et de l’enterrement d’Elvire ; si bien donc, qu’en entendant ce cri, je laissai là mon ouvrage, et je courus à la chambre de doña Antonia. N’y trouvant personne, je passai dans l’autre ; mais je dois avouer que j’avais un peu de peur en y entrant, car c’était la pièce où couchait doña Elvire. J’y entrai pourtant, et j’aperçus la jeune personne tout de son long sur le carreau, froide comme une pierre et blanche comme sa chemise. Je fus bien étonnée, comme Votre Révérence peut croire. Mais, mon Dieu, combien je tremblai lorsque je vis près de moi une grande figure dont la tête touchait au plancher. C’était le visage d’Elvire, dans la vérité, mais de sa bouche sortaient des nuages de feu et de fumée. Ses bras étaient chargés de grosses chaînes qu’elle secouait d’une manière effrayante, et chacun de ses cheveux était un serpent aussi gros que mon bras. À cette vue, j’eus grand’peur, et je commençai à dire mon Ave Maria ;mais le fantôme m’interrompant, fit trois grands gémissements, et d’une voix terrible, se mit à dire : « Ah ! cette aile de poulet ! mon âme est tourmentée à cause de cela. » Aussitôt que cela fut dit, la terre s’entrouvrit, le spectre y entra. J’entendis un grand coup de tonnerre, et la chambre fut remplie d’une odeur de soufre. Quand je fus revenue de ma frayeur, et que j’eus fait revenir doña Antonia, elle me dit qu’elle avait crié en voyant le revenant (et certes, je le crois. Pauvre fille ! si j’avais été à sa place, j’aurais crié dix fois plus haut). Il m’est venu alors en pensée que si quelqu’un avait le pouvoir de tirer cette âme de peine, ce devait être Votre Révérence ; et c’est pourquoi je suis venue ici en hâte pour vous prier d’asperger ma maison d’eau bénite, et d’envoyer le revenant dans la mer Rouge.
Ambrosio fut surpris de cette étrange aventure, qu’il ne pouvait croire.
— Et doña Antonia a-t-elle vu le revenant ? dit-il.
— Comme je vous vois, mon Révérend Père.
Ambrosio s’arrêta un moment. Ceci lui présentait une occasion de se rapprocher d’Antonia ; mais il balançait à en profiter. La réputation dont il jouissait dans Madrid lui était encore chère, et depuis qu’il avait perdu la réalité de la vertu, il semblait que son apparence lui en fût devenue plus précieuse. Il sentait qu’une infraction publique de la règle qu’il s’était faite de ne jamais sortir de l’enceinte de son couvent, serait une dérogation notable à l’austérité qu’on lui supposait. Dans ses visites à Elvire, il avait toujours pris soin de cacher ses traits aux domestiques ; excepté Elvire, sa fille et la fidèle Flore, personne dans la maison ne le connaissait que sous le nom du Père Jérôme. S’il accordait à Jacinthe ce qu’elle lui demandait, et s’il l’accompagnait chez elle, il savait que cette démarche ne pouvait rester secrète. Cependant son désir de voir Antonia l’emporta ; il se flatta même que la singularité de cette aventure le justifierait dans la ville. Mais, quoi qu’il en pût arriver, il résolut de profiter de l’occasion que le hasard lui offrait : un regard significatif de Mathilde le confirma dans cette résolution.
— Bonne femme, dit-il à Jacinthe, ce que vous me racontez est si étrange, que j’ai peine à vous croire. Cependant je ferai ce que vous désirez : demain, après matines, vous pouvez m’attendre chez vous ; j’examinerai alors ce que je peux faire pour vous obliger ; et si cela est en mon pouvoir, je vous délivrerai de ces visites importunes. Retournez-vous-en chez vous, et que la paix du Seigneur soit avec vous.
— Chez moi ! s’écria Jacinthe ; moi, m’en aller chez moi ! Non ; en vérité, je n’y veux pas remettre les pieds, à moins que ce ne soit sous votre protection. Bonté de Dieu ! le revenant pourrait me rencontrer sur l’escalier, et m’emmener avec lui à tous les diables ! Ah ! si j’avais accepté les offres de Melchior Dasco, j’aurais quelqu’un pour me protéger ; mais je suis une pauvre femme toute seule, et je ne rencontre que croix et malheurs. Dieu merci, il n’est pas trop tard encore pour me repentir ; il y a Simon Gonzalès qui me demande tous les jours, et si je vis jusqu’à demain, je l’épouserai tout de suite. Je veux avoir un mari, c’est décidé : car, à présent que le fantôme est dans ma maison, j’aurais trop peur de coucher seule. Mais, pour l’amour de Dieu, mon Révérend Père, venez avec moi tout de suite ; je n’aurais point de repos que la maison ne soit purifiée, ni la pauvre demoiselle non plus. La chère fille ! elle est dans un triste état ; je l’ai laissée dans de fortes convulsions, et je doute qu’elle revienne facilement à elle.
Le religieux effrayé l’interrompit.
— Dans des convulsions ? dites-vous ; Antonia en convulsions ! conduisez-moi, bonne femme, je vais avec vous.
Jacinthe insista sur ce qu’il se pourvût d’un vase plein d’eau bénite ; il y consentit. La vieille se croyant, sous sa protection, en sûreté contre des légions de démons, lui fit des remerciements sans nombre, et ils partirent ensemble pour la rue Saint-Iago.
Le spectre avait fait sur Antonia une impression si vive, que, pendant deux ou trois heures, le médecin la crut en danger. Les accès enfin devenant moins fréquents, il changea d’avis : il dit qu’il n’y avait rien à faire qu’à la laisser tranquille ; il ordonna une potion destinée à calmer ses nerfs et à lui procurer le repos dont elle avait si grand besoin. La vue d’Ambrosio, qui parut alors avec Jacinthe à côté de son lit, contribua efficacement à rassurer son imagination effrayée. Elvire ne s’était pas expliquée avec sa fille, sur les desseins du moine, d’une manière assez claire pour faire comprendre à une jeune personne qui connaissait aussi peu le monde, combien cette liaison était dangereuse. Dans ce moment, effrayée de ce qui venait de lui arriver, et craignant d’arrêter sa pensée sur la prédiction qui lui avait été faite, elle avait besoin de tous les secours de la religion et de l’amitié. Antonia avait pour le prieur un double motif de partialité ; elle sentait encore pour lui cette prévention favorable qu’elle avait éprouvée la première fois qu’elle l’avait vu ; elle imaginait, sans savoir pourquoi, que sa présence la protégerait contre toute espèce de dangers, de malheur ou d’insulte. Elle le remercia tendrement de sa visite, et lui raconta l’aventure qui l’avait si sérieusement effrayée.
Le moine tâcha de la rassurer, et de lui persuader que tout cela n’était que le fruit d’une imagination échauffée. La solitude dans laquelle elle avait passé la soirée, l’obscurité de la nuit, la lecture qu’elle avait faite, et la chambre dans laquelle elle se trouvait. tout semblait disposé pour créer une vision de cette espèce. Il se moqua des revenants, et donna de fortes raisons pour détruire et ridiculiser cette croyance. Sa conversation la calma, la consola, mais ne la convainquit pas. Elle ne pouvait croire que le spectre n’eût existé que dans son imagination ; toutes les circonstances de cette apparition l’avaient trop frappée pour lui permettre d’adopter une pareille idée ; elle persista à assurer que réellement elle avait vu l’âme de sa mère, qu’elle l’avait entendue lui prédire sa mort, et elle soutint qu’elle ne sortirait pas vivante de son lit. Ambrosio l’engagea à ne pas se livrer à ces pensées ; puis il quitta la chambre, lui promettant de renouveler le lendemain sa visite. Antonia reçut cette promesse avec une vive expression de satisfaction ; mais le religieux s’aperçut que la suivante ne le regardait pas d’aussi bon œil. Flore obéissait scrupuleusement aux ordres d’Elvire ; elle veillait avec inquiétude sur tout ce qui pouvait porter le moindre préjudice à sa jeune maîtresse. Il y avait plusieurs années qu’elle lui était attachée : née à Cuba, elle avait suivi Elvire en Espagne, et aimait la jeune Antonia avec la tendresse d’une mère. Elle ne quitta pas la chambre pendant tout le temps qu’Ambrosio y resta ; elle observait ses actions, ses gestes, ses paroles. Il vit que son œil défiant était sans cesse attaché sur lui ; et sachant que ses projets n’étaient pas de nature à soutenir cette rigoureuse attention, il se sentit plusieurs fois déconcerté. Il n’ignorait pas qu’elle se défiait de la pureté de ses vues ; il prévoyait qu’elle ne voudrait jamais le laisser seul avec Antonia ; et voyant sa maîtresse défendue par ce vigilant Argus, il désespéra de trouver le moyen de satisfaire ses désirs.
Comme il sortait de sa maison, Jacinthe le rencontra et le pria de faire dire quelques messes pour le repos de l’âme d’Elvire, qui selon elle était sans aucun doute en purgatoire.
Il promit de ne pas oublier sa demande ; mais il gagna complètement le cœur de la vieille en lui promettant de veiller toute la nuit suivante dans la chambre où on avait vu le revenant. Jacinthe ne put trouver assez de termes pour exprimer sa reconnaissance, et le religieux partit chargé de ses bénédictions.
Il était grand jour avant qu’il rentrât au couvent. Son premier soin fut de communiquer à sa confidente ce qui venait de se passer. Il avait pour Antonia une passion trop ardente pour avoir pu entendre sans émotion la prédiction de sa mort prochaine, et il frémissait à l’idée de perdre un objet si cher. Mathilde le rassura à cet égard. Elle confirma les raisonnements que lui-même avait faits ; elle soutint qu’Antonia avait cédé aux illusions d’un cerveau exalté par la mélancolie qui la dominait alors, et par la pente naturelle qu’avait son esprit vers la superstition et le merveilleux. Quant au récit de Jacinthe, il se réfutait de lui-même par son absurdité. Le prieur crut aisément que celle-ci avait fabriqué toute son histoire, soit par l’effet de la crainte, soit dans l’espoir de le déterminer plus facilement à faire ce qu’elle lui demandait. Ayant ainsi calmé les craintes d’Ambrosio, Mathilde continua :
— La prédiction et le fantôme sont aussi faux l’un que l’autre. Mais il faut que vous vérifiiez la première ; dans trois jours, il faut qu’Antonia soit morte pour tout le monde ; mais elle vivra pour vous. Sa maladie actuelle, l’idée dont elle est frappée, favoriseront un plan que j’ai depuis longtemps dans la tête, mais qu’il était impossible d’exécuter, à moins que vous ne vous procurassiez un accès auprès d’Antonia. Elle sera à vous, non pas seulement pour une nuit, mais pour toujours. Toute la vigilance de sa duègne ne lui servira de rien. Vous jouirez en paix des charmes de votre maîtresse. Dès aujourd’hui il faut exécuter ce projet, car vous n’avez pas de temps à perdre. Le neveu du duc de Médina-Céli se propose de demander Antonia en mariage. Dans quelques jours, on doit la conduire au palais de son parent, le marquis de Las Cisternas ; et là elle sera en sûreté contre toutes vos tentatives. J’ai appris cela en votre absence par les espions que j’occupe sans cesse à m’informer de tout ce qui peut vous intéresser. À présent, écoutez-moi. Il existe une liqueur extraite de certaines herbes peu connues, dont l’effet est de mettre ceux qui la boivent dans un état qui ressemble absolument à la mort. Il faut en faire prendre à Antonia ; il vous sera facile d’en mettre quelques gouttes dans sa potion. Elle éprouvera pendant une heure de fortes convulsions, après quoi son sang cessera par degrés de circuler et son cœur de battre. Une pâleur mortelle se répandra sur ses traits, et elle sera à tous les yeux comme un vrai cadavre. Elle n’a point d’amis qui l’entourent ; vous pouvez, sans vous rendre suspect, vous charger de son enterrement, et la faire mettre dans le caveau de Sainte-Claire. La solitude du souterrain et la facilité que vous avez d’y entrer le rendent propre à vos desseins. Donnez ce soir à Antonia la drogue soporifique ; quarante-huit heures après qu’elle l’aura bue, elle renaîtra à la vie. Elle sera alors absolument en votre pouvoir, elle sentira que toute résistance sera devenue inutile, et la nécessité la forcera de vous recevoir dans ses bras.
— Antonia en mon pouvoir ! s’écria le moine ; Mathilde, vous me transportez de joie. C’est alors que je serai heureux ! et ce bonheur sera un don de Mathilde, un don de l’amitié. Je presserai Antonia dans mes bras sans craindre aucun œil curieux, aucun témoin importun ! J’exhalerai mon âme sur son sein ; j’enseignerai à son jeune cœur les éléments du plaisir, et je parcourrai sans obstacle ses charmes divers, ses charmes les plus secrets. Quoi ! je jouirais de tant de bonheur ! Ô Mathilde, comment vous exprimerai-je ma reconnaissance ?
— En profitant de mes conseils, Ambrosio ; je ne vis que pour vous servir. Vos intérêts sont les miens ; je n’ai d’autre bonheur que le vôtre. Que votre personne soit à Antonia, mais votre cœur est à moi. Je réclame votre affection : contribuer à vos plaisirs, voilà les miens. Si mes efforts peuvent réussir à vous satisfaire, je me croirai assez payée de ma peine. Mais ne perdons point de temps. La liqueur dont je parle ne se trouve que dans l’apothicairerie de Sainte-Claire. Allez vite trouver l’abbesse, demandez-lui à entrer dans le laboratoire ; elle ne vous refusera pas. Il y a tout au bas de la grande salle un cabinet rempli de liqueurs de différentes couleurs et qualités. La bouteille en question est toute seule, sur le troisième rayon à gauche : elle contient une liqueur verdâtre. Tâchez, sans qu’on vous voie, d’en remplir une fiole, et Antonia est à vous.
Le moine n’hésita pas à adopter cet infâme plan. Ses désirs, qui déjà n’étaient que trop violents, avaient acquis une nouvelle force depuis qu’il avait vu Antonia. Assis à côté de son lit, il avait eu occasion d’entrevoir des charmes qui lui parurent encore plus parfaits qu’il ne les avait jugés lors de l’inspection insolente qu’il en avait faite pendant son sommeil. Quelquefois un bras blanc et poli se découvrait en rangeant un oreiller ; quelquefois un mouvement subit laissait voir une partie de son sein arrondi. L’œil avide du religieux se fixait partout où il pouvait pénétrer. À peine était-il assez maître de lui pour cacher ses désirs à Antonia et à sa duègne attentive. Encore enflammé de ces souvenirs, il adopta sans hésiter le projet de Mathilde.
Les matines ne furent pas plutôt dites qu’il dirigea ses pas vers le couvent de Sainte-Claire. Son arrivée jeta toute la communauté dans le plus grand étonnement. L’abbesse, sensible à l’honneur qu’il faisait à sa maison en lui accordant la première visite qu’il eût encore faite, tâcha, par toutes les attentions possibles, de lui témoigner sa reconnaissance. On le promena dans le jardin ; on lui montra toutes les reliques des saints et des martyrs ; on le traita avec autant de soins et d’égards que s’il eût été le pape lui-même. Ambrosio, de son côté, reçut de très bonne grâce les politesses de l’abbesse, et fit en sorte de diminuer la surprise qu’elle devait avoir de lui voir enfreindre sa résolution. Il prétendit que parmi ses pénitents plusieurs étaient trop malades pour sortir : c’étaient précisément les personnes qui avaient le plus besoin des consolations de la religion. On lui avait fait à ce sujet beaucoup de représentations, et malgré son extrême répugnance il avait cru nécessaire, pour le service de Dieu, de changer de résolution et de quitter sa retraite chérie. La supérieure applaudit à son zèle pour sa profession et à sa charité pour le prochain. Elle soutint que Madrid était heureux de posséder un homme si parfait. Tout en causant, le religieux parvint au laboratoire. Il trouva le cabinet ; la bouteille était à l’endroit que Mathilde avait désigné. L’abbesse, distraite un moment, était à quelques pas ; il saisit l’instant, et, sans être vu de personne, remplit de la liqueur soporifique une fiole dont il s’était pourvu ; puis, ayant pris dans le réfectoire sa part d’une collation élégante, il sortit du couvent très content de sa visite, et laissant les religieuses enchantées de l’honneur qu’il leur avait fait.
Il attendit jusqu’au soir avant de prendre le chemin de la demeure d’Antonia. Jacinthe le reçut avec des transports de joie, et le pria de ne pas oublier la promesse qu’il lui avait faite de passer la nuit dans la chambre où l’esprit avait paru. Il répéta cette promesse. Antonia était assez bien ; mais elle était toujours tourmentée de la prédiction du revenant. Flore ne quitta point le lit de sa maîtresse, et montra par des symptômes encore moins équivoques que la veille, combien la présence du prieur lui était désagréable. Pendant qu’il causait avec Antonia, le médecin arriva. Il se faisait nuit ; on demanda de la lumière, et Flore fut obligée de descendre elle-même pour en aller chercher. Cependant, comme elle laissait un tiers dans la chambre, et qu’elle ne devait s’absenter que pour quelques minutes, elle crut ne rien risquer en quittant son poste. Elle ne fut pas plutôt hors de la chambre, qu’Ambrosio s’avança vers la table sur laquelle était la potion d’Antonia ; elle était placée dans l’embrasure de la fenêtre. Le médecin assis dans un fauteuil, et occupé à questionner sa malade, ne faisait point attention aux mouvements du moine. Celui-ci profita de l’occasion ; il tira de sa poche la fiole fatale, et en versa quelques gouttes dans la potion. S’éloignant alors promptement de la table, il retourna prendre la place qu’il avait quittée. Lorsque Flore revint avec de la lumière, tout parut se retrouver exactement comme elle l’avait laissé.
Le médecin déclara qu’Antonia pourrait quitter la chambre le lendemain, sans aucun danger. Il lui recommanda de nouveau l’ordonnance qui, la veille, lui avait procuré une bonne nuit. Flore observa que la potion était prête sur la table. Il conseilla à la malade de la prendre sur-le-champ ; puis il s’en alla. Flore mit la potion dans un verre, et la présenta à sa maîtresse. Dans ce moment, Ambrosio sentit son courage défaillir. Mathilde ne pouvait-elle pas l’avoir trompé ? La jalousie ne pouvait-elle pas l’avoir engagée à faire périr sa rivale, et à substituer un poison à un opium ? Cette supposition lui parut si possible, qu’il fut sur le point d’empêcher Antonia d’avaler le breuvage ; mais il se décida trop tard ; le verre était déjà vide, et la malade l’avait rendu à Flore : il n’y avait plus de remède. Ambrosio ne put plus qu’attendre avec une mortelle impatience l’instant qui devait décider de la vie ou de la mort d’Antonia, de son propre bonheur ou de son désespoir.
Craignant d’élever des soupçons par sa présence, ou de se trahir lui-même par l’agitation de son esprit, il prit congé de sa victime, et sortit de la chambre. Antonia lui dit adieu avec moins de bienveillance qu’à l’ordinaire. Flore avait fait observer à sa maîtresse que c’était désobéir aux ordres de sa mère, que de recevoir les visites de cet homme ; elle lui avait peint le trouble dans lequel il était en entrant dans la chambre, et le feu qui sortait de ses yeux, lorsqu’il les fixait sur elle. Tout cela avait échappé à Antonia, mais non à la suivante, qui, expliquant alors à sa maîtresse un peu moins délicatement, mais beaucoup plus clairement que ne l’avait fait Elvire, et les desseins du moine, et les conséquences qui pouvaient en résulter, avait réussi à alarmer la jeune personne, et à la persuader de le tenir à une plus grande distance qu’elle n’avait fait jusqu’alors. L’idée d’obéir à sa mère détermina tout d’un coup Antonia. Quoique affligée de se priver de la société d’Ambrosio, elle prit assez sur elle pour le recevoir avec réserve et froideur. Elle le remercia respectueusement de ses premières visites ; mais elle ne l’invita point à les renouveler. Il n’était pas alors de l’intérêt du moine de demander à être admis chez elle, et il prit congé comme s’il ne se fût pas proposé de revenir. Flore, persuadée que la liaison qu’elle avait redoutée était ainsi tout à fait rompue, commença à douter de la justice de ses soupçons. En descendant avec lui l’escalier, elle le remercia d’avoir travaillé à détruire dans l’esprit de sa maîtresse les terreurs superstitieuses que lui inspirait la prédiction du revenant : elle ajouta que, comme il paraissait prendre intérêt au bien-être de doña Antonia, s’il survenait à sa situation quelque changement avantageux, elle aurait soin de l’en instruire. Le moine, en lui répondant, éleva la voix à dessein, espérant que Jacinthe l’entendrait. Cela lui réussit. Lorsqu’il fut au bas de l’escalier avec sa conductrice, l’hôtesse ne manqua pas de paraître.
— Quoi donc ? dit-elle. Sûrement vous ne vous en allez pas, mon révérend père ? Ne m’avez-vous pas promis de passer la nuit dans la chambre où il revient ? Doux Jésus ! vous allez me laisser seule avec le revenant, et je ferai une belle figure demain matin ! Quelque chose que j’aie pu faire et dire, ce vieil imbécile de Simon Gonzalès n’a pas voulu m’épouser aujourd’hui, et avant qu’il soit demain je serai probablement mise en pièces par le revenant, les farfadets et tous les diables de l’enfer. Pour l’amour de Dieu, Votre Révérence, ne me laissez pas dans ce triste état ; je vous supplie à genoux de tenir votre parole. Passez la nuit dans la chambre où il revient ; envoyez l’esprit dans la mer Rouge, et Jacinthe se souviendra de vous dans ses prières jusqu’à la fin de sa vie.
Ambrosio s’attendait à cette prière, et la désirait. Cependant il affecta de faire quelques objections, et de ne vouloir pas tenir sa promesse. Il dit à Jacinthe que le revenant n’existait que dans sa tête, et qu’il était inutile et ridicule d’insister pour qu’il passât la nuit dans la maison. Jacinthe s’obstina ; elle ne voulut rien entendre ; elle le pressa si vivement de ne pas l’abandonner au diable, qu’enfin il se rendit à ses instances. Cette résistance apparente n’en imposa pas à Flore, qui était naturellement défiante. Elle soupçonna le moine de jouer un rôle contraire à son inclination, et présuma qu’il ne demandait pas mieux que de rester où il était. Elle alla même jusqu’à croire que Jacinthe était d’accord avec lui, et la pauvre bonne femme ne lui parut pas autre chose qu’une entremetteuse. En s’applaudissant intérieurement d’avoir découvert ce complot formé contre l’honneur de sa maîtresse, elle résolut en secret de le rendre inutile.
— Ainsi donc, dit-elle au prieur avec un regard mi-satirique et mi-mécontent, ainsi vous vous proposez de passer ici la nuit ! Ah mon Dieu ! soit ; personne ne vous en empêchera. Je veillerai aussi, moi ; et Dieu veuille que je ne voie pas quelque chose de pire que des esprits. Je ne m’éloignerai pas de toute la nuit du lit de doña Antonia ; que quelqu’un ose entrer dans sa chambre, et quel qu’il soit, corps ou esprit, revenant, diable ou homme, je réponds qu’il se repentira d’en avoir touché le seuil.
Cet avis était assez clair, et Ambrosio le comprit ; mais au lieu de s’apercevoir de ses soupçons, il répondit doucement qu’il approuvait la conduite de la duègne, et qu’il l’invitait à suivre son intention. Elle l’assura qu’elle n’y manquerait pas. Jacinthe le conduisit dans la chambre où le revenant avait paru, et Flore retourna dans la chambre de sa maîtresse.
Jacinthe ouvrit en tremblant la porte de l’appartement où Elvire était morte. À peine osa-t-elle y jeter un regard ; mais pour tout l’or de l’Inde, elle ne se serait pas hasardée à y entrer. Elle donna la lumière au moine, lui souhaita une bonne nuit et s’en alla bien vite. Ambrosio entra, ferma la porte au verrou, plaça la bougie sur la table, et s’assit dans le fauteuil, qui, deux jours auparavant, avait reçu Antonia. Malgré les assurances de Mathilde, que le fantôme était imaginaire, son âme était frappée d’une espèce d’horreur religieuse ; il essaya vainement de la surmonter. Le silence de la nuit, l’histoire de l’apparition, la chambre boisée en vieux panneaux de chêne enfumés, le souvenir d’Elvire qu’elle lui rappelait, et surtout l’incertitude où il était sur l’effet des gouttes qu’il avait données à Antonia, tout concourait à rendre pénible sa situation actuelle. Mais il pensait moins à l’esprit qu’au poison. S’il avait tué le seul objet qui lui faisait aimer la vie, si la prédication du fantôme allait se trouver vraie, si dans trois jours Antonia n’était plus, et s’il avait le malheur d’être cause de sa mort… la supposition était trop horrible pour s’y arrêter. Il avait beau chasser ces tristes images, elles se présentaient toujours à lui. Mathilde l’avait assuré que les effets de l’opium seraient rapides. Il écoutait, avec une crainte mêlée de désir, s’attendant toujours à entendre quelque tumulte dans la chambre voisine. Tout était tranquille : il en conclut que les gouttes n’avaient pas encore commencé à opérer. Il courait alors une terrible chance ; un moment allait décider de son malheur ou de sa félicité. Mathilde lui avait indiqué le moyen de s’assurer que la vie n’était pas éteinte pour toujours. De ces épreuves dépendaient toutes ses espérances. Son impatience croissait à chaque instant. Ses terreurs devenaient de plus en plus vives, son inquiétude plus pressante. Ne pouvant supporter cet état d’incertitude, il tâcha de s’en distraire en pensant à quelque autre chose. Les livres, comme on l’a vu, étaient rangés sur des rayons près de la table. Celle-ci était en face du lit, qui était placé dans une alcôve auprès de la porte du cabinet. Ambrosio prit un volume, et en lut quelques lignes ; mais son esprit était bien loin des phrases qui étaient sous ses yeux. L’image d’Antonia et celle d’Elvire assassinée s’étaient emparées de son imagination et l’occupaient toujours. Il continua cependant à lire ; mais ses yeux seuls parcouraient les caractères, sans que leur signification parvînt à sa pensée.
Telle était son occupation, lorsqu’il crut entendre marcher quelqu’un ; il tourna la tête et ne vit personne : il reprit son livre. Quelques minutes après, le même bruit se répéta, et fut suivi d’une espèce de frôlement qui paraissait se faire tout auprès de lui. Se levant alors brusquement de dessus son siège, il regarde de tous côtés, et s’aperçoit que la porte du cabinet est entrouverte. Lorsqu’il était entré dans la chambre, il avait inutilement essayé de l’ouvrir, parce qu’elle était fermée en dehors.
— Qu’est-ce ? se dit-il à lui-même ; comment cette porte se trouve-t-elle ouverte ?
Il avance de ce côté, pousse la porte, et regarde dans le cabinet. Il n’y avait personne ; il écoute, incertain, et croit distinguer un gémissement dans la chambre voisine qui était celle d’Antonia. Il présuma que les gouttes commençaient à opérer ; mais, en écoutant plus attentivement, il reconnut que le bruit venait de madame Jacinthe, qui s’était endormie à côté du lit d’Antonia, et qui ronflait tout haut. Ambrosio se retira, et rentra dans l’autre pièce, en rêvant sur l’ouverture de la porte, qu’il tâchait en vain d’expliquer.
Il se promena quelque temps en silence ; puis il s’arrêta, et ses regards tombèrent sur le lit. Le rideau de l’alcôve était à demi tiré ; un soupir lui échappa.
— Ce lit, dit-il à voix basse, ce lit était celui d’Elvire : c’est là qu’elle a passé plusieurs nuits paisibles ; car elle était bonne et innocente. Comme son sommeil doit avoir été tranquille ! Et cependant, elle repose à présent encore plus tranquillement ; mais est-il vrai qu’elle soit en repos ? Ah ! Dieu veuille que cela soit. Si elle allait sortir de son tombeau au milieu de cette nuit silencieuse ! Si elle s’échappait des liens de la mort, et qu’elle vînt présenter à mes yeux sa figure irritée ! Ah ! je ne pourrais supporter cet aspect. La revoir encore en proie aux dernières agonies, voir ses veines gonflées, son teint livide, ses yeux chassés de leurs orbites ! L’entendre m’annoncer les châtiments à venir, me menacer de la vengeance céleste, me reprocher les crimes que j’ai commis et ceux que je vais commettre !… Grand Dieu ! qu’est-ce là ?
Ses yeux, fixés sur le lit, avaient vu le rideau s’agiter doucement en avant et en arrière. Ceci lui rappela l’apparition, et il crut presque qu’il voyait le fantôme d’Elvire couché sur son lit. Quelques moments de réflexion suffirent pour le rassurer.
— Ce n’était que le vent, dit-il en reprenant courage.
Il se promena encore en long et en large dans la chambre ; mais un sentiment involontaire de crainte et d’inquiétude conduisait toujours ses regards vers l’alcôve ; il s’en approcha en hésitant : il s’arrêta avant de monter quelques marches qui y conduisaient. Trois fois il avança la main pour tirer le rideau, trois fois il la retira prêt à y toucher.
— Terreurs absurdes, s’écria-t-il enfin, honteux de sa faiblesse.
Il monte les marches avec vivacité… Tout à coup, une figure vêtue de blanc sort brusquement de l’alcôve, et, glissant à côté de lui, s’avance avec précipitation vers le cabinet. La honte et le danger rendirent alors au moine le courage dont jusqu’alors il avait manqué ; descendant promptement les marches, il poursuit la figure, et ose la saisir.
— Fantôme ou diable, qui que tu sois, je te tiens ! s’écria-t-il en secouant le spectre par le bras.
— Jésus, mon Dieu ! dit une voix grêle ; Révérend Père, comme vous me serrez ! Je vous jure que je ne voulais point faire de mal.
Ce discours, aussi bien que le bras qu’il tenait, convainquirent le prieur que le prétendu revenant était un composé très substantiel de chair et d’os. Il conduisit l’indiscrète vers la table, et, lui présentant la lumière au visage, il reconnut… mademoiselle Flore.
Furieux d’avoir été conduit par une cause si méprisable à des craintes ridicules, il lui demanda, d’un ton sévère, quelle affaire l’avait amenée dans cette chambre. Flore, honteuse d’être découverte, et effrayée de la sévérité des regards d’Ambrosio, tomba à genoux, et promit de lui faire un aveu complet.
— Je vous assure, mon Révérend Père, s’écria-t-elle, que je suis bien fâchée de vous avoir troublé ; rien n’était plus loin de mon intention. Je me proposais de sortir de la chambre aussi tranquillement que j’y suis entrée, et si vous aviez ignoré que je vous eusse observé, vous savez bien que c’eût été la même chose que si je ne vous eusse pas observé du tout. Certainement j’ai eu tort de vous espionner ; de cela, j’en conviens. Mais, bon Dieu ! ne déplaise à Votre Révérence, voulez-vous qu’une pauvre fille résiste à la curiosité ? J’en avais une si grande de savoir ce que vous faisiez, que je n’ai pu résister au désir de regarder un peu, sans que personne en sût rien : de sorte que j’ai laissé madame Jacinthe assise à côté du lit de ma maîtresse, et me suis hasardée d’entrer dans le cabinet. Ne voulant pas vous interrompre, je me suis d’abord contentée de regarder par le trou de la serrure ; mais comme de cette manière je ne pouvais rien voir, j’ai tiré le verrou, et tandis que vous aviez le dos tourné à l’alcôve, je m’y suis glissée doucement et sans faire de bruit ; j’y suis restée blottie derrière le rideau jusqu’au moment où Votre Révérence m’a trouvée et m’a saisie avant que j’entrasse dans le cabinet. Voilà toute la vérité, mon Révérend Père, je vous demande mille fois pardon de mon impertinence.
Pendant ce discours, le prieur avait eu le temps de se recueillir. Il se contenta de faire à la coupable un sermon sur les dangers auxquels expose la curiosité, et sur la bassesse de l’action dans laquelle elle avait été surprise. Flore déclara qu’elle reconnaissait son tort : elle promit de ne jamais retomber dans la même faute ; et elle se retirait toute honteuse dans la chambre d’Antonia, lorsque tout à coup la porte du cabinet s’ouvrit avec violence, et Jacinthe entra toute hors d’haleine.
— Ah ! mon Père ! mon Père ! s’écria-t-elle d’une voix presque étouffée par la terreur, que faire ? Mon Dieu ! que faire ? Voilà de cruelles choses ! toujours des malheurs ! toujours des morts et des mourants ! Ah ! j’en deviendrai folle ! j’en deviendrai folle !
— Parlez, parlez donc ! dirent à la fois Flore et le religieux : qu’est-il arrivé ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Ah ! je vais encore avoir un mort dans ma maison ! Quelque sorcière a sûrement jeté un sort sur moi et sur tout ce qui m’appartient. Pauvre doña Antonia ! la voilà dans des convulsions pareilles à celles qui ont tué sa mère. L’esprit lui a dit vrai ; je suis sûre que le revenant lui a dit vrai.
Flore courut ; elle vola vers la chambre de sa maîtresse. Ambrosio la suivit, palpitant de crainte et d’espérance ; ils trouvèrent Antonia, comme Jacinthe le leur avait annoncé, en proie à des convulsions effroyables, dont ils cherchèrent en vain à la soulager. Le moine dépêcha vite Jacinthe au couvent, et la chargea d’amener avec elle le père Pablos, sans perdre un instant.
— Je vais le chercher, reprit Jacinthe, je lui dirai de venir ; mais quant à le ramener, je n’en ferai rien ; je suis sûre que la maison est ensorcelée, et je veux être brûlée si jamais j’y remets le pied.
Elle partit dans cette résolution pour le monastère, et transmit au père Pablos les ordres du prieur ; elle se rendit de là à la maison de Simon Gonzalès, qu’elle résolut de ne point quitter qu’elle n’en eût fait son mari, et qu’elle n’eût établi chez lui son domicile.
Le père Pablos n’eût pas plutôt vu Antonia, qu’il déclara qu’il n’y avait point de remède. Les convulsions continuèrent pendant une heure ; ses tourments, pendant ce laps de temps, furent moindres que ceux qui déchiraient le cœur d’Ambrosio. Chacun des gémissements de l’infortunée était pour lui un coup de poignard, et il se maudit mille fois pour avoir adopté un projet si barbare. Au bout d’une heure, les accès devinrent moins fréquents ; Antonia parut moins agitée : elle savait que sa fin approchait et que rien ne pouvait la sauver.
— Digne Ambrosio, dit-elle d’une voix faible, en pressant sur ses lèvres la main du religieux, il m’est permis à présent de vous dire combien mon cœur est reconnaissant de vos attentions et de votre bonté pour moi. Me voici au lit de la mort ; dans une heure, je ne serai plus. Je peux donc, en ce moment, vous avouer sans réserve combien il m’était pénible de perdre votre société ; mais c’était la volonté de ma mère, et je n’osais y désobéir. Je meurs sans répugnance ; peu de gens auront regret de me perdre ; il en est peu aussi que je regrette de quitter. Dans ce petit nombre, il n’en est aucun que je regrette plus que vous ; mais nous nous reverrons, Ambrosio ; nous nous retrouverons un jour dans le ciel : là, notre amitié recommencera, et ma mère la verra avec plaisir.
Elle s’arrêta. Le moine trembla lorsqu’elle parla d’Elvire. Antonia attribua cette émotion à l’intérêt et à la pitié qu’elle lui inspirait.
— Je vous afflige, mon père, continua-t-elle. Ah ! ne déplorez pas ma mort ! je n’ai à me repentir d’aucun crime, d’aucun que je connaisse, du moins, et je rends mon âme, sans frayeur, à celui de qui je l’ai reçue. J’ai peu de choses à demander, j’espère qu’on me les accordera. Je désire que l’on dise une grand-messe pour le repos de mon âme, et une pour celui de l’âme de ma chère maman ; non pas que je doute qu’elle ne repose en paix. Je suis à présent convaincue que mon imagination était égarée lorsque j’ai cru la voir, et la fausseté de la prédiction qui me laissait l’espoir de la revoir me démontre mon erreur. Chacun a ses péchés ; ma mère peut en avoir commis quelques-uns, quoique je les ignore. Je souhaite donc qu’on dise pour elle une grand-messe, dont les frais seront pris sur le peu que je possède ; je donne tout le reste à ma tante Léonelle. Lorsque je serai morte, qu’on fasse savoir au marquis de Las Cisternas que la malheureuse famille de son frère ne peut plus l’importuner. Mais le malheur me rend injuste : on m’a dit qu’il était malade, et peut-être, s’il l’avait pu, m’aurait-il rendu service. Bornez-vous donc, mon père, à lui dire que je suis morte, et que, s’il a eu quelques torts envers moi, je les lui pardonne de tout mon cœur. Après cela, je n’ai plus rien à désirer qu’une part dans vos prières. Promettez-moi de vous souvenir de ce que je vous demande, et je quitterai la vie sans regrets et sans chagrin.
Ambrosio lui promit tout ce qu’elle voulut, puis il lui donna l’absolution. Chaque instant annonçait la fin d’Antonia. Sa vue s’affaiblissait, son cœur battait plus lentement ; les extrémités, déjà froides, se raidissaient : à deux heures du matin, elle expira sans jeter un soupir. Aussitôt qu’elle eut cessé de respirer, le père Pablos se retira, sincèrement affecté de cette scène touchante. Flore, de son côté, se livra au chagrin le plus extrême. Des idées bien différentes occupaient Ambrosio ; il cherchait le pouls, dont le mouvement, d’après ce que lui avait dit Mathilde, devait prouver que la mort d’Antonia ne serait que passagère. Il le trouva, le pressa, sentit sous son doigt une légère palpitation, et son cœur fut rempli de joie. Cependant il cacha avec soin le plaisir que lui causait le succès de ses mesures. Prenant un air triste, il exhorta sérieusement Flore à ne point trop se livrer à un chagrin inutile ; mais les larmes de la fidèle suivante étaient trop sincères pour qu’elle pût écouter ses conseils ; elle continua à pleurer amèrement. Le moine se retira, promettant de donner lui-même les ordres nécessaires pour l’enterrement, qu’il aurait soin, dit-il, en considération de madame Jacinthe, de faire faire le plus tôt possible. Plongée dans la douleur de la perte de sa chère maîtresse, Flore faisait à peine attention à ce qu’il disait, Ambrosio se dépêcha de commander l’enterrement. Il obtint de l’abbesse la permission que le corps fût déposé dans le caveau de Sainte-Claire ; et le vendredi matin, après les cérémonies d’usage, Antonia fut portée au tombeau.
Le même jour, Léonelle arriva à Madrid, se proposant de présenter à Elvire son jeune époux. Différentes circonstances lui avaient fait retarder son voyage du mardi au vendredi, et elle n’avait pas eu d’occasion pour faire savoir ce changement à sa sœur. Comme elle avait le cœur véritablement bon, et qu’elle avait toujours été tendrement attachée à Elvire et à sa fille, sa surprise, en apprenant leur triste et soudaine mort, fut égale à sa douleur. Ambrosio l’envoya instruire du legs d’Antonia. Elle le pria, lorsqu’il aurait payé les petites dettes d’Elvire, de lui faire passer le reste. Cette affaire étant arrangée, comme elle n’avait plus rien à faire à Madrid, elle retourna en toute diligence à Cordoue.
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