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Chapitre 3 Le guet-apens

Le marquis et Lorenzo avançaient vers l’hôtel de Las Cisternas sans se dire un seul mot. Le premier était occupé à se rappeler toutes les circonstances dont le récit pouvait présenter à Lorenzo, sous le jour le plus favorable, sa liaison avec Agnès : l’autre, alarmé pour l’honneur de sa famille, n’était pas peu embarrassé de la manière dont il devait se conduire avec le marquis. L’aventure dont il venait d’être témoin ne lui permettait pas de le traiter comme ami ; mais son tendre intérêt pour Antonia ne l’empêchait pas moins de le traiter comme ennemi, et, après bien des réflexions, il conclut que le parti le plus sage était de garder le silence, en attendant que don Raymond lui donnât l’explication qu’il désirait.

Ils arrivèrent à l’hôtel ; le marquis le conduisit aussitôt à son appartement, et commença à lui exprimer toute sa joie de le trouver à Madrid. Lorenzo se hâta de l’interrompre.

— Excusez-moi, monsieur, lui dit-il d’un ton froid, si je ne réponds pas à tout ce que vous me dites d’obligeant. L’honneur de ma sœur est compromis ; tant que vous ne m’aurez point éclairci cette affaire et le but de votre correspondance avec Agnès, je ne puis vous regarder comme un ami : il me tarde de vous voir entrer dans les détails que vous m’avez promis.

— Donnez-moi d’abord votre parole que vous m’écouterez patiemment et avec indulgence.

— J’aime trop ma sœur pour la juger avec précipitation, et jusqu’à ce jour je n’ai pas eu d’ami qui me fût plus cher que vous. Je vous avouerai même que vous avez le pouvoir de m’obliger dans un point où mon cœur est intéressé ; ainsi je ne puis que désirer vivement vous trouver toujours digne de mon estime.

— Lorenzo, vous me comblez de joie ; rien ne saurait m’être plus agréable que l’occasion de servir le frère d’Agnès.

— Prouvez-moi que je peux accepter vos services sans déshonneur, et il n’y a pas d’homme au monde à qui j’aimerais mieux devoir de la reconnaissance.

— Probablement, vous avez déjà entendu votre sœur parler d’Alphonso d’Alvarada.

— Jamais ma sœur ne m’en a parlé. Quoique j’aie pour Agnès toute la tendresse d’un frère, les circonstances nous ont tenus jusqu’ici presque toujours séparés l’un de l’autre. Dans son enfance, elle fut confiée aux soins de sa tante, qui avait épousé un gentilhomme allemand. Il n’y a que deux ans qu’elle a quitté le château de ce seigneur, et qu’elle est revenue en Espagne, bien déterminée à renoncer au monde pour jamais.

— Bon Dieu ! Lorenzo, vous connaissiez son intention, et vous n’avez pas fait tous vos efforts pour l’en détourner ?

— Marquis, ce reproche est injuste. La résolution de ma sœur, dont je reçus la nouvelle à Naples, m’affligea extrêmement, et je hâtai mon retour à Madrid, uniquement pour prévenir ce triste sacrifice. À peine arrivé, je courus au couvent de Sainte-Claire, où Agnès avait désiré d’achever son noviciat. Je demandai à voir ma sœur. Figurez-vous ma surprise en recevant de sa part un refus positif : elle me fit dire, qu’appréhendant mon influence sur son esprit, elle ne voulait point se risquer à m’entendre avant la veille du jour où elle devait prendre le voile ; je suppliai les religieuses, j’insistai sur la permission de parler à ma sœur, je n’hésitai pas même à leur laisser voir mes soupçons sur ce refus de paraître, auquel on l’avait forcée peut-être. Pour se justifier de cette imputation, l’abbesse m’envoya quelques lignes où je ne pus méconnaître l’écriture d’Agnès, et qui confirmaient le premier message. Les jours suivants je ne réussis pas mieux dans mes efforts pour me procurer avec elle un moment d’entretien. Elle refusa constamment mes visites, et ne me permit enfin de la voir que la veille du jour où elle devait pour jamais s’ensevelir dans le cloître. Cette entrevue eut pour témoins nos plus proches parents : c’était la première fois que je la voyais depuis son enfance, et nous fûmes vivement émus l’un et l’autre ; elle se jeta dans mes bras, et, fondant en larmes, me prodigua les plus tendres caresses. Raisons, instances, prières, je n’oubliai rien pour lui faire abandonner son projet ; je pleurai, je me jetai à ses genoux, je lui représentai toutes les peines inséparables du cloître ; je peignis à son imagination tous les plaisirs auxquels elle allait dire un éternel adieu ; je la conjurai de m’ouvrir son cœur, de me confier ce qui avait pu lui inspirer de l’horreur pour le monde. À cette demande elle pâlit, détourna son visage, et ses pleurs coulèrent avec plus d’abondance. Elle me pria de ne pas insister sur ce point, et cela ne me fit que trop voir que sa détermination était prise, et qu’un couvent était le seul asile où elle pût espérer du repos. Elle resta inébranlable, et prononça ses vœux. Depuis, j’ai été la voir souvent au parloir, et chaque fois je sortais d’auprès d’elle avec de nouveaux regrets de l’avoir perdue. Peu de temps après, il me fallut quitter Madrid ; je n’y suis de retour que d’hier soir, et je n’ai pas encore eu le temps d’aller au couvent de Sainte-Claire.

— Ainsi, vous n’aviez jamais, jusqu’à présent, entendu prononcer le nom d’Alphonso d’Alvarada ?

— Je vous demande pardon : ma tante m’écrivit qu’un aventurier de ce nom avait trouvé moyen de s’introduire au château de Lindenberg, de s’insinuer dans les bonnes grâces de ma sœur, et même de la faire consentir à fuir avec lui ; mais, quant à l’exécution de ce projet, l’aventurier avait été instruit que des terres, situées dans la nouvelle Espagne, au lieu d’appartenir à Agnès, comme il le croyait, étaient réellement à moi ; que, d’après cette information, changeant de dessein, il avait disparu le même jour où il devait fuir avec Agnès, et que celle-ci, désespérée de tant de perfidie et de bassesse, avait résolu de se retirer dans un couvent ; elle ajoutait que cet aventurier s’étant donné pour être un de mes amis, elle désirait savoir s’il était connu de moi. Je lui répondis que je n’avais aucun ami de ce nom ; j’étais loin de penser qu’Alphonso d’Alvarada et le marquis de Cisternas fussent la même personne ; ce qu’on me disait du premier ne pouvait, en aucune manière, me faire deviner le second.

— Je reconnais bien là toute la perfidie du caractère de doña Rodolpha. Chaque mot de cette lettre dont vous me parlez, porte l’empreinte de sa méchanceté, de sa mauvaise foi et de son adresse à présenter, sous des couleurs odieuses, ceux à qui elle veut nuire. Pardon, Médina, si je parle avec cette liberté de votre parente. Tout le mal qu’elle m’a fait justifie mon ressentiment contre elle, et quand vous m’aurez entendu, vous resterez convaincu qu’il n’y a dans mes expressions rien de trop sévère.

Et voici le récit que fit don Raymond, marquis de Las Cisternas :

— Une longue expérience, mon cher Lorenzo, m’a prouvé combien votre caractère est généreux ; vous venez de me déclarer vous-même que vous aviez ignoré tout ce qui regarde votre sœur ; je n’avais pas besoin de cette assurance pour supposer qu’on vous en avait, à dessein, fait un mystère. Si vous aviez été mieux instruit, que de chagrins auraient pu être épargnés à votre sœur et à moi ! Le destin en a autrement ordonné. Vous étiez dans le cours de vos voyages quand, pour la première fois, je fis connaissance avec Agnès ; et, comme nos ennemis avaient pris soin de lui cacher le nom des lieux où elle eût pu vous écrire, il lui fut impossible d’implorer, par lettres, votre protection et vos conseils.

» En quittant l’université de Salamanque, où, comme je l’ai su depuis, vous restâtes une année après moi, je me disposai à commencer mes voyages. Mon père pourvut à ma dépense avec beaucoup de générosité ; mais il m’enjoignit expressément de cacher mon rang, et de ne me présenter que comme un simple gentilhomme. Cet ordre, il me le donnait par déférence aux conseils de son ami le duc de Villa Hermosa, personnage dont j’avais toujours révéré le mérite et la connaissance parfaite qu’il avait du monde.

— Croyez-moi, mon cher Raymond, disait-il, vous recueillerez par la suite les fruits de cette dégradation passagère. Il est certain qu’en votre qualité de comte de Las Cisternas, on vous recevrait partout les bras ouverts, et la vanité de votre âge serait flattée des égards qui vous seraient prodigués en tous lieux. En cachant votre nom, vous ne pourrez plus compter que sur vous-même. Vous avez d’excellentes recommandations, ce sera maintenant votre affaire d’en tirer parti. Il vous faudra prendre la peine de plaire, de gagner l’estime de ceux à qui vous serez présenté. Ceux qui auraient brigué l’amitié du comte de Las Cisternas n’auront aucun intérêt à déprécier les bonnes qualités, ou à supporter les défauts d’Alphonso d’Alvarada ; ainsi, lorsque vous parviendrez à vous faire aimer, vous serez sûr de le devoir à votre mérite et non à votre rang, et l’intérêt qu’on vous montrera vous paraîtra bien plus flatteur. D’ailleurs, votre haute naissance ne vous permettrait pas de vous mêler aux dernières classes de la société ; vous le pourrez sous un autre nom, et vous en tirerez de grands avantages. Ne vous bornez pas à ne voir que les hommes les plus distingués dans tous les lieux où vous passerez ; examinez les usages et les mœurs du peuple, entrez dans les chaumières ; et, en observant comment les vassaux des autres sont traités, apprenez à diminuer les charges et à augmenter le bien-être des vôtres. Rien, à mon avis, ne peut mieux former un jeune homme, destiné à être un jour riche et puissant, que les fréquentes occasions d’être témoin par lui-même des souffrances du peuple.

» Pardonnez-moi, Lorenzo, d’être si minutieux dans mon récit ; mais les rapports qui maintenant existent entre nous exigent que j’entre dans tous ces détails, et je craindrais si fort d’omettre la plus petite circonstance qui pût vous faire penser favorablement de votre sœur et de moi, que j’aime mieux risquer de vous paraître quelquefois un peu prolixe.

» Je suivis le conseil du duc, et j’en reconnus bientôt la sagesse. Je quittai l’Espagne, prenant le nom d’Alphonso d’Alvarada, et accompagné d’un seul domestique, d’une fidélité éprouvée. Paris fut mon premier séjour. Pendant quelque temps, je fus enchanté de cette ville, où tout est bien propre à séduire un jeune homme riche et passionné pour le plaisir ; mais bientôt l’ennui me gagna au milieu de tant de dissipations ; je sentis que quelque chose manquait à mon cœur ; je m’aperçus que le peuple au milieu duquel je vivais, ce peuple si poli, si prévenant, était au fond frivole, peu sensible, et surtout peu sincère. Je n’eus plus que du dégoût pour les habitants de Paris, et je quittai le centre des plaisirs sans y donner un seul regret.

» Je me mis en route pour l’Allemagne, me proposant d’y visiter les cours principales. Cependant, avant de quitter la France, je comptais m’arrêter quelques jours à Strasbourg. Comme j’étais descendu de voiture à Lunéville pour prendre des rafraîchissements, je remarquai à la porte du Lion d’Argentun brillant équipage et quatre domestiques en riche livrée. Bientôt après, je vis une dame d’un extérieur très noble, accompagnée de deux femmes de chambre, monter dans la voiture, qui partit aussitôt.

» Je demandai à l’hôte quelle était cette dame.

— Une baronne allemande, monsieur, d’un rang et d’une fortune considérables ; ses domestiques m’ont dit qu’elle avait été voir la duchesse de Longueville, et à présent elle se rend à Strasbourg, où elle trouvera son époux ; de là ils retourneront tous deux à leur château en Allemagne.

» Je remontai dans ma chaise pour arriver le soir à Strasbourg ; je fus trompé dans mon espérance. Au milieu d’une forêt très épaisse, l’essieu de ma voiture se rompit, et je me trouvai fort embarrassé sur les moyens de continuer ma route. C’était dans le cœur de l’hiver, au commencement de la nuit, et point de ville plus proche que Strasbourg, dont nous étions, au rapport du postillon, encore éloignés de plusieurs lieues. Il me sembla qu’à moins de passer la nuit dans la forêt, je n’avais d’autre ressource que de prendre le cheval de mon domestique, et de courir jusqu’à Strasbourg, expédient très peu agréable dans la saison où nous étions. Cependant, faute de mieux, je me déterminai à prendre ce parti ; je communiquai mon dessein au postillon, et lui dis qu’en arrivant à Strasbourg, je lui enverrais du monde pour le tirer d’embarras. Je ne me fiais pas beaucoup à son honnêteté ; mais comme il était avancé en âge, et Stéphano, mon domestique, bien armé, je crus pouvoir, sans risque, laisser mon bagage.

» Par bonheur, du moins, je le pensai alors, il se présenta une occasion de passer la nuit plus agréablement que nous n’osions l’espérer. En m’entendant parler de me rendre seul à Strasbourg, le postillon secoua la tête comme ne paraissant pas approuver mon dessein.

— Il y a bien loin, me dit-il, et vous aurez beaucoup de peine à arriver sans guide ; d’ailleurs, monsieur me semble peu accoutumé à un froid si rigoureux, et il est possible qu’il ne puisse le soutenir.

— Eh ! qu’ai-je besoin de toutes ces observations ? lui dis-je brusquement. C’est surtout en passant la nuit dans ce bois, que je risquerais de périr de froid.

— Passer la nuit dans ce bois ! répliqua le postillon. Oh ! pardieu, nous n’en sommes pas réduits là. Si je ne me trompe, nous ne devons être qu’à très peu de distance de la chaumière de mon vieil ami Baptiste ; c’est un bûcheron, bon vivant d’ailleurs. Je ne doute pas qu’il ne vous reçoive pour cette nuit avec plaisir. Moi, pendant ce temps-là, je prendrai le cheval de selle, j’irai à Strasbourg et j’amènerai avec moi les ouvriers nécessaires pour que votre voiture soit remise en état demain à la pointe du jour.

— Eh ! au nom de Dieu, lui dis-je, comment avez-vous pu si longtemps me laisser en suspens ? Pourquoi ne m’avez-vous pas plus tôt parlé de cette chaumière ?

— Je pensais que peut-être monsieur ne daignerait pas accepter.

— Allons donc ; quelle folie ! Vite, conduisez-nous à la maison du bûcheron.

» Il obéit, et nous le suivîmes ; les chevaux parvinrent, non sans peine, à traîner après nous la voiture brisée. Mon domestique était transi de froid, au point de ne pouvoir plus parler ; et moi-même, je n’avais pas moins besoin de me réchauffer. En approchant de la maison, qui nous parut petite, mais propre, je fus enchanté d’apercevoir à travers les vitres l’éclat d’un bon feu. Notre conducteur frappa à la porte ; on fut quelque temps sans répondre. On semblait incertain si l’on devait nous ouvrir.

— Allons, allons, ami Baptiste, cria le postillon, aussi impatient que nous, que faites-vous donc ? Êtes-vous endormi, ou bien voudriez-vous refuser un logement pour cette nuit à un voyageur dont la chaise vient de se casser dans la forêt ?

— Ah ! est-ce vous, honnête Claude ? répondit une voix qui parut celle d’un homme ; attendez un moment, vous allez entrer.

» Aussitôt on tira les verrous, la porte s’ouvrit, et nous vîmes paraître devant nous un homme tenant une lampe dans sa main. Il fit à notre guide un accueil amical ; puis, s’adressant à moi :

— Entrez, monsieur, entrez et soyez le bienvenu ; excusez-moi de ne vous avoir pas ouvert tout de suite ; mais il y a tant de coquins dans les environs, qu’avec le respect que je vous dois, je vous soupçonnais d’être de la bande.

» En parlant ainsi, il me fit entrer dans la salle où était le bon feu que j’avais aperçu de loin, et me présenta un fauteuil qui était près de la cheminée. Une femme, que je supposais être l’épouse de mon hôte, se leva dès que j’entrai, me reçut avec une révérence froide et contrainte, et, sans répondre un seul mot à mes civilités, reprit, en s’asseyant, l’ouvrage auquel elle était occupée. Les manières de son mari étaient aussi prévenantes et ouvertes que les siennes étaient rudes et rebutantes.

— Monsieur, me dit le bûcheron, je voudrais bien pouvoir vous loger plus convenablement. Cette maison est peu commode ; cependant nous ferons de notre mieux pour vous donner deux chambres, une pour vous, l’autre pour votre domestique. Il faudra vous contenter d’une chère peu délicate ; mais tout ce que nous avons, nous vous l’offrons de bon cœur. Puis, se tournant vers sa femme :

— Marguerite, pourquoi restez-vous assise comme si vous n’aviez rien à faire ? Allons, remuez-vous, faites les lits, et préparez-nous à souper. Mettez aussi quelques morceaux de bois dans le feu, car monsieur meurt de froid.

» Marguerite jeta aussitôt son ouvrage sur la table, et se mit en devoir d’exécuter, mais à regret, les ordres de son mari. Sa figure m’avait déplu dès le premier moment, quoiqu’elle eût tous les traits fort beaux ; mais elle était pâle, sèche et maigre ; son regard sombre et ses manières revêches, tout en elle annonçait un mauvais caractère. Dans chacun de ses mouvements perçaient le mécontentement et l’impatience, et ses réponses à Baptiste, quand il lui reprochait gaiement de se montrer si peu aimable, étaient aigres, courtes et piquantes. En un mot, dès le premier coup d’œil, je conçus pour elle autant de dégoût que son mari m’avait inspiré d’estime et de confiance. La figure de Baptiste était franche et ouverte ; ses façons avaient toute la simplicité d’un bon paysan, sans en avoir la rudesse ; ses joues étaient pleines, larges et rubicondes ; son embonpoint semblait faire amende honorable pour la maigreur de son épouse. Les rides de son front me firent juger qu’il pouvait avoir soixante ans ; mais il portait fort bien son âge, et semblait encore dispos et plein de vigueur. Sa femme ne devait pas avoir plus de trente ans ; mais en bonne humeur et en vivacité, elle était beaucoup plus vieille que son mari.

» En dépit de sa mauvaise volonté, Marguerite se mit à préparer le souper, tandis que Baptiste s’entretenait gaiement avec moi sur différents sujets. Le postillon, à qui l’on avait donné quelques verres d’eau-de-vie, se disposa à partir pour Strasbourg, et me demanda si je n’avais pas d’autres ordres à lui donner.

— Partir pour Strasbourg ! s’écria Baptiste ; vous n’irez pas cette nuit ?

— Je vous demande pardon ; si je ne vais pas chercher des ouvriers, comment monsieur fera-t-il demain pour se remettre en route ?

— Oui, vous avez raison ; je ne songeais pas à la voiture ; mais, du moins, vous souperez ici auparavant : cela ne vous retardera pas de beaucoup, et monsieur me paraît avoir trop bon cœur pour vous laisser partir avec l’estomac vide, par une nuit aussi froide.

» Je consentis volontiers à la proposition de Baptiste, et je dis au postillon qu’il m’était assez indifférent d’arriver le lendemain à Strasbourg une heure plus tôt ou plus tard. Il me remercia, et, sortant avec Stéphano, il mit ses chevaux dans l’étable du bûcheron. Baptiste les suivit jusqu’à la porte de la chaumière, et là, regardant de tous côtés avec inquiétude :

— Sans doute, s’écria-t-il, c’est ce maudit vent de bise qui retient mes enfants. Je m’étonne qu’ils ne soient pas encore de retour ! Monsieur, j’ai à vous faire connaître deux des plus beaux garçons que vous ayez encore vus ; l’aîné a vingt-trois ans, et le cadet un an de moins ; vous ne trouveriez pas dans les environs de Strasbourg leurs égaux en bon sens, courage et activité. Ils devraient déjà être ici ; je commence à craindre qu’il ne leur soit arrivé quelque chose.

» Marguerite, pendant ce temps-là, était occupée à mettre le couvert.

— Et vous, lui dis-je, êtes-vous aussi inquiète pour vos enfants ?

— Moi ! répondit-elle avec aigreur, ce ne sont pas mes enfants.

— Allons, allons, Marguerite, dit le mari, n’en veuillez pas à monsieur pour vous avoir posé une question si naturelle ; si vous nous regardiez un peu moins de travers, il n’aurait jamais pensé que vous fussiez d’âge à avoir des enfants de vingt-trois ans ; mais vous voyez combien l’air maussade et rechigné vous vieillit. Excusez l’impolitesse de ma femme, monsieur ; il faut peu de chose pour la mettre de mauvaise humeur, et elle est un peu piquée contre vous de ce que vous lui avez supposé plus de trente ans. C’est la vérité, n’est-ce pas, Marguerite ? Vous savez, monsieur, que les femmes ne plaisantent jamais sur cet article-là. N’y pensez plus, Marguerite, et déridez-vous un peu. Si vos enfants ne sont pas encore aussi âgés, ils le seront dans une vingtaine d’années, et j’espère que nous vivrons assez pour les voir devenir d’aussi braves garçons que Jacques et Robert.

— Bon Dieu ! s’écria Marguerite en joignant les mains avec transport ; bon Dieu ! si je le croyais, je les étranglerais moi-même.

» Elle quitta aussitôt la chambre, et monta l’escalier.

» Je ne pus m’empêcher de témoigner au bûcheron combien je le plaignais d’être lié pour la vie à une compagne d’un caractère si difficile.

— Oh ! monsieur, chacun a sa part de souffrances dans le monde, et Marguerite est la mienne. Après tout, elle n’est que maussade et point méchante ; le pire est que son affection pour deux enfants qu’elle a eus d’un premier mari lui fait haïr mes deux garçons ; elle ne peut supporter leur vue, et, si je l’écoutais, ils ne mettraient jamais le pied dans ma maison ; mais je tiens bon sur ce point, et je ne consentirai jamais à abandonner ces pauvres enfants à la merci du monde, comme elle m’a bien des fois pressé de le faire. Sur tout le reste, je ne la contrarie jamais, et j’avoue qu’elle conduit fort bien mon ménage.

» Nous en étions là, lorsqu’un grand cri, plusieurs fois répété, fit retentir la forêt.

— Ce sont mes enfants, j’espère ! s’écria Baptiste ; et il courut ouvrir la porte.

» Nous pûmes alors distinguer le bruit de plusieurs chevaux ; et bientôt après, une voiture, escortée par quelques hommes à cheval, s’arrêta à la porte de la cabane. Un des cavaliers demanda à quelle distance ils étaient de Strasbourg ; comme il s’était adressé à moi, je lui répondis ainsi que Claude m’avait répondu. Aussitôt une volée d’imprécations tomba sur les postillons pour s’être ainsi égarés de leur route. Puis on alla informer ceux qui étaient dans la voiture qu’il restait encore beaucoup de chemin à faire, et que malheureusement les chevaux étaient trop fatigués pour aller plus loin. Ce rapport nous parut faire beaucoup de peine à une dame qui nous sembla être la maîtresse des autres ; mais comme il n’y avait point de remède, un des domestiques demanda au bûcheron s’il pouvait les loger pour cette nuit.

» Le bûcheron montra beaucoup d’embarras, et répondit que non, ajoutant qu’un Espagnol et son domestique étaient déjà en possession des deux seuls chétifs appartements qu’il pût donner. Sur cette réponse, la galanterie naturelle à ma nation ne me permit pas de garder pour moi un logement dont une femme avait besoin, et je me hâtai de dire à Baptiste que je cédais tous mes droits à cette dame. Il fit quelques objections que je n’écoutai pas, et courant à la voiture, j’ouvris la portière, et j’aidai la dame à descendre. Je la reconnus aussitôt pour la même personne que j’avais vue à l’auberge de Lunéville. Je saisis un moment pour demander son nom à un des domestiques ; il me répondit que c’était la baronne de Lindenberg.

» Il me fut aisé de remarquer beaucoup de différence entre l’accueil fait par notre hôte aux nouveaux venus et celui qu’il m’avait fait à moi-même. Sa répugnance à les recevoir était visible, et il eut bien de la peine à prendre sur lui de dire à la baronne qu’elle était la bienvenue. Je la conduisis près du feu, et lui donnai le fauteuil que j’avais occupé. Elle me remercia avec beaucoup de grâce, et me fit mille excuses de l’embarras où je serais moi-même. Tout à coup la figure du bûcheron s’éclaircit.

— À la fin j’ai tout arrangé, dit-il ; je puis vous loger vous et votre suite, madame, sans que monsieur souffre de sa politesse. Nous avons deux petites chambres ; l’une sera pour madame, et l’autre, monsieur, pour vous. Ma femme cédera la sienne aux deux femmes de chambre : quant aux domestiques, ils voudront bien se contenter, pour cette nuit, d’une grange très vaste, qui n’est qu’à peu de distance de la maison ; ils y trouveront un bon feu, et un aussi bon souper qu’il nous sera possible de leur donner.

» Après beaucoup de remerciements de la part de la baronne, et beaucoup d’opposition de la part de Marguerite, qui était peu disposée à céder son lit, on s’en tint à cet arrangement. Comme la chambre était petite, la baronne, ne retenant que ses deux femmes, congédia les autres domestiques ; et Baptiste se disposait à les conduire à la grange dont il avait parlé, quand ses deux fils, Jacques et Robert, parurent à la porte de la maison.

— Mort et furies ! dit le premier en reculant de quelques pas ; Robert, la maison est pleine d’étrangers.

— Ah ! ce sont mes enfants ! s’écria notre hôte. Eh bien ! Jacques, Robert, pourquoi n’entrez-vous pas ? Il reste assez de place pour vous, garçons.

» À ces mots, les deux jeunes gens entrèrent. Leur père les présenta à la baronne et à moi ; ensuite il conduisit nos domestiques à la grange, tandis que Marguerite menait les deux femmes de chambre, qui venaient de l’en prier, à l’appartement destiné à leur maîtresse.

» Les deux nouveaux venus étaient grands, robustes et bien faits, les traits durs et le teint hâlé. Ils nous firent leurs compliments en peu de mots, et traitèrent Claude, qui venait d’entrer, comme une ancienne connaissance ; ensuite ils se débarrassèrent chacun de leur manteau, ainsi que d’un baudrier de cuir auquel était suspendu un large coutelas, et tirèrent de leur ceinture une paire de pistolets, qu’ils posèrent sur une table.

— Vous marchez bien armés, leur dis-je.

— Il est vrai, monsieur, répondit Robert. Nous avons quitté Strasbourg assez tard, et il est nécessaire de prendre des précautions pour traverser de nuit la forêt : elle n’a pas une bonne réputation, je vous assure.

— Comment ! dit la baronne, est-ce qu’il y a des voleurs ?

— On le dit, madame. Pour moi, j’ai passé dans le bois à toute heure, et je n’en ai jamais rencontré.

» Marguerite revint en ce moment : ses beaux-fils l’entraînèrent à l’extrémité de la chambre, et chuchotèrent avec elle durant quelques minutes. Par les regards qu’ils jetaient sur nous de temps en temps, je conjecturai qu’ils lui demandaient ce qui nous avait amenés dans la maison.

» Pendant qu’ils parlaient à Marguerite, la baronne exprimait ses craintes sur l’inquiétude où serait son époux en ne la voyant pas revenir. Elle avait eu dessein d’envoyer un de ses gens au baron pour le rassurer ; mais ce qu’on venait de lui dire sur les dangers de la forêt ne lui permettait plus d’user de ce moyen : Claude la tira d’embarras. Il fallait absolument, lui dit-il, qu’il allât à Strasbourg cette nuit, et si madame voulait lui confier une lettre, il la remettrait fidèlement.

— Et comment se fait-il, observai-je à Claude, que vous n’ayez aucune crainte de rencontrer ces brigands ?

— Hélas ! monsieur, un pauvre homme chargé d’une famille nombreuse ne doit pas, pour un petit danger, sacrifier un bénéfice certain ; car peut-être que monseigneur le baron me donnera quelque chose pour ma peine. D’ailleurs, je n’ai rien à perdre que ma vie, et cela ne vaut pas la peine d’être pris par les voleurs.

» Je trouvai son raisonnement très mauvais, et je lui conseillai d’attendre jusqu’au lendemain matin ; mais la baronne ne me secondant pas, je fus forcé de ne pas insister davantage. La baronne de Lindenberg, comme j’en ai été convaincu par la suite, avait depuis longtemps pris l’habitude de sacrifier les intérêts des autres au sien propre, et le désir qu’elle avait d’envoyer Claude à Strasbourg lui fermait les yeux sur les périls de cette course. Il fut donc arrêté que Claude partirait tout de suite. La baronne écrivit un mot à son époux, et moi à mon banquier, pour le prévenir que je n’arriverais à Strasbourg que le lendemain. Claude prit nos lettres et partit.

» La baronne déclara que le voyage l’avait extrêmement fatiguée, attendu qu’elle venait de loin, et que les postillons avaient eu la maladresse de s’égarer dans la forêt ; puis s’adressant à Marguerite, elle la pria de trouver bon qu’elle allât se reposer une demi-heure. Une des femmes de chambre fut appelée ; elle vint avec une lumière, et la baronne la suivit. Comme on devait souper dans la chambre où j’étais, Marguerite me donna bientôt à entendre que je gênais beaucoup. Il m’eût été difficile de ne pas le comprendre : aussi je priai un des jeunes gens de me conduire à la chambre où je devais coucher, et où je resterais jusqu’à ce que le souper fût servi.

— Quelle chambre est-ce, ma mère ? dit Robert.

— La chambre verte, répondit-elle. Je me suis donné beaucoup de peine pour la nettoyer, et j’ai mis des draps blancs au lit ; si monsieur s’avise de s’étendre dessus, il pourra le refaire lui-même, je ne m’en mêle plus.

— Vous n’êtes pas de bonne humeur, ma mère ; mais c’est là votre habitude. Voulez-vous bien me suivre, monsieur ?

» Il ouvrit la porte, et s’avança vers un escalier étroit.

— Vous ne prenez pas de lumière, dit Marguerite ; est-ce à vous ou à monsieur que vous voulez rompre le cou ?

» Elle vint aussitôt se mettre entre son beau-fils et moi, un flambeau à la main. Robert prit le flambeau et commença à monter. Son frère Jacques, occupé à mettre le couvert, avait le dos tourné de notre côté. Marguerite saisit ce moment ; elle prit ma main, et la serrant avec force :

— Regardez les draps de votre lit, me dit-elle en passant près de moi, et aussitôt elle se rapprocha de Jacques.

» Frappé de son action et de ses paroles, je restai immobile ; mais la voix de Robert, qui me priait de le suivre, me rappela bientôt à moi-même. Je montai donc l’escalier. Mon conducteur me fit entrer dans une chambre où l’on avait allumé un très bon feu ; il mit le flambeau sur la table, et me demanda si je n’avais plus rien à lui ordonner. Je le remerciai, et il me quitta. Vous vous doutez bien que le premier moment où je me vis seul fut celui où je suivis le conseil de Marguerite. Je saisis le flambeau, je courus au lit, et je renversai la couverture. Quelle fut ma surprise, mon horreur, en voyant ces draps rouges de sang !

» Aussitôt mille idées confuses se présentèrent à mon esprit. Les brigands qui infestaient le bois, l’exclamation de Marguerite au sujet de ses enfants, les armes et la figure des deux jeunes gens, et les différentes anecdotes que j’avais ouï raconter sur la secrète intelligence qui existe souvent entre les postillons et les voleurs, tous ces souvenirs qui s’offraient à la fois, me remplirent de soupçons et d’épouvante. J’étais à chercher par quels moyens je pourrais m’assurer positivement de ce que j’avais à craindre, lorsque j’entendis en bas quelqu’un qui allait et venait avec beaucoup de vivacité : tout alors me semblât suspect. Je m’approchai doucement de la fenêtre, qui (attendu que depuis longtemps on n’était pas entré dans cette chambre) était restée ouverte, malgré le froid. Sans m’avancer beaucoup, je regardai en bas. Les rayons de la lune me permirent de distinguer un homme que, sans peine, je reconnus pour mon hôte. J’épiai ses mouvements ; il marchait vite, puis il s’arrêtait et semblait prêter l’oreille ; il frappait la terre de ses pieds, et sa poitrine de ses bras, comme pour se garantir du froid ; au moindre bruit, au plus léger son de voix venant de l’intérieur de la maison, au plus petit murmure du vent parmi les arbres, il s’arrêtait, et regardait autour de lui avec inquiétude.

— Que le diable l’emporte ! dit-il enfin, comme excédé d’impatience, qu’est-ce qui peut le retenir ?

» Il parlait à voix basse ; mais comme il était directement sous ma fenêtre je ne perdais aucune de ses paroles.

» J’entendis alors le pas de quelqu’un qui approchait. Baptiste alla au-devant, et joignit un homme, qu’à sa petite taille et au cornet suspendu à son cou, je reconnus pour mon perfide Claude, que j’avais supposé être en route pour Strasbourg. Espérant que leur entretien pourrait me donner quelques lumières sur sa situation, je n’eus rien de plus pressé que de me mettre en état de l’entendre sans aucun risque. En conséquence, je me hâtai d’éteindre le flambeau qui était sur une table près du lit ; la flamme du feu n’était pas assez forte pour me trahir, et j’allai reprendre ma place à la fenêtre.

» Les deux objets de ma curiosité étaient encore ensemble. Je suppose que, tandis que j’éteignais la lumière, le bûcheron avait grondé Claude d’avoir tardé si longtemps ; car, à mon retour à la fenêtre, Claude était à s’excuser.

— Quoi qu’il en soit, disait-il, je vais par ma diligence, réparer le temps perdu.

— À cette condition, répondit Baptiste, je vous pardonnerai volontiers, mais en vérité, comme vous avez dans nos prises une part égale à la nôtre, vous devriez bien, dans votre propre intérêt, y mettre toute l’activité possible. Il serait honteux de laisser échapper une si belle proie. Vous dites que cet Espagnol est riche ?

— Son domestique s’est vanté à l’auberge que les effets qui étaient dans leur voiture valaient plus de deux mille pistoles.

» Oh ! combien je maudis l’imprudente vanité de Stéphano !

— Et l’on m’a dit, continua le postillon, que la baronne avait emporté avec elle un écrin de diamants d’une valeur immense.

— À la bonne heure ! Mais j’aimerais mieux qu’elle ne fût pas venue chez moi. L’Espagnol était une prise assurée ; mes enfants et moi, nous serions aisément venus à bout du maître et du domestique, et les deux mille pistoles auraient été distribuées entre nous quatre. À présent, nous serons obligés de partager avec la bande, et peut-être encore la couvée tout entière nous échappera-t-elle. Si nos camarades s’étaient déjà retirés à leurs différents postes quand vous arriverez à la caverne, tout serait perdu. Les domestiques de la baronne sont trop nombreux pour qu’à nous seuls nous puissions les attaquer ; à moins que nos associés n’arrivent à temps, il nous faudra, malgré nous, laisser partir demain ces voyageurs, sans la plus légère égratignure.

— Il est bien malheureux que les postillons qui ont amené la baronne soient précisément ceux de mes camarades qui ne s’entendent pas avec nous. Mais ne craignez rien, ami Baptiste, dans une heure je serai à la caverne ; il n’est encore que dix heures, et à minuit vous verrez arriver la troupe. Jusque-là, prenez garde à votre femme ; vous savez combien elle a de répugnance pour notre genre de vie ; elle peut trouver quelques moyens d’informer de notre dessein les domestiques de la baronne.

— Oh ! je suis sûr de son silence : elle me craint trop, elle aime trop ses enfants, pour oser trahir mon secret. D’ailleurs, Jacques et Robert ne la perdent pas de vue, et on ne lui laisse pas mettre le pied hors de la maison. Les domestiques sont tranquillement établis dans la grange : j’aurai soin de tenir tout paisible jusqu’à l’arrivée de nos amis. Si j’étais sûr que tu les trouvasses, nous nous déferions à l’instant même des deux étrangers, mais comme il est possible qu’ils ne soient plus à la caverne, j’aurais à craindre d’être forcé demain par les domestiques de leur représenter leurs maîtres.

— Et si quelqu’un des voyageurs venait à découvrir votre dessein ?

— Alors il n’y a plus à balancer. Nous poignarderions ceux qui sont entre nos mains, et nous ferions de notre mieux pour surprendre les autres dans la grange. Cependant, pour prévenir tant de risques et d’embarras, cours à la caverne ; les voleurs ne la quittent jamais avant onze heures, si tu fais diligence, tu peux arriver à temps pour les avertir.

— Vous direz à Robert que j’ai pris son cheval ; le mien a cassé sa bride et s’est échappé dans le bois. Quel est le mot d’ordre ?

— La récompense du courage.

— Cela suffit. Je cours à la caverne.

— Et moi je vais rejoindre mes hôtes, de peur qu’une trop longue absence ne leur fasse naître quelques soupçons. Adieu, et ne perds pas de temps.

» Ces dignes associés se séparèrent : l’un alla d’un côté de l’écurie, et l’autre prit le chemin de la maison.

» Je vous laisse à juger tout ce que j’avais dû éprouver et sentir pendant cet entretien, dont aucune syllabe ne m’avait échappé. Je n’osais me livrer à mes réflexions ; je n’apercevais aucun moyen de me soustraire au péril dont j’étais menacé. Je savais que la résistance était vaine ; j’étais sans armes, et seul contre trois. Cependant je résolus de leur vendre ma vie aussi chèrement que je le pourrais. Dans la crainte que Baptiste ne s’aperçût de mon absence, et ne soupçonnât que j’avais entendu le message donné à Claude, je rallumai promptement ma chandelle, et quittai la chambre. En descendant, je vis le couvert mis pour six personnes ; Marguerite s’occupait à éplucher une salade, et ses beaux-fils causaient ensemble tout bas à l’extrémité de la salle. Baptiste, qui avait le tour du jardin à faire pour rentrer dans la maison, n’était pas encore arrivé.

» Un signe de l’œil que je fis à Marguerite lui apprit que son avis n’avait pas été perdu. Combien, en ce moment, je la trouvai différente ! Ce qui auparavant m’avait semblé maussaderie et mauvaise humeur, me parut alors dégoût pour ses associés, et compassion pour le péril où j’étais. Je voyais en elle mon unique ressource, quoique, sachant bien qu’elle était surveillée par son mari, je ne pusse fonder que peu d’espérances sur ses bonnes intentions en ma faveur.

» Malgré tous mes efforts pour ne rien laisser paraître au-dehors, tout en moi n’exprimait que trop visiblement mes secrètes agitations ; j’étais pâle, et il y avait dans mes paroles et dans mes mouvements du désordre et de l’embarras, les jeunes gens s’en aperçurent, et m’en demandèrent la cause. Je répondis que j’avais beaucoup souffert toute la journée de la fatigue et de l’excès du froid. S’ils furent dupes de cette réponse, c’est ce que je ne puis vous dire, mais ils cessèrent de m’embarrasser par leurs questions. Je m’efforçai d’éloigner de mon esprit la vue des dangers qui m’environnaient, en causant sur différents sujets avec la baronne. Je parlai de l’Allemagne, du dessein où j’étais d’y aller bientôt, et Dieu sait que je me flattais peu, dans ce moment, de pouvoir jamais m’y rendre. Elle me répondit avec beaucoup d’aisance et de politesse, m’assura que le plaisir de faire connaissance avec moi la dédommageait bien du retard qu’éprouvait son voyage, m’invita d’une manière très pressante à faire quelque séjour au château de Lindenberg. Tandis qu’elle parlait ainsi, les deux jeunes gens se regardaient avec un sourire malin, comme pour se dire qu’elle serait bien heureuse elle-même si jamais elle revoyait ce château. Je vis et je compris fort bien leur sourire ; mais je cachai l’émotion qu’il venait d’exciter dans mon cœur. Je continuai de m’entretenir avec la baronne ; il y avait souvent si peu de liaison dans mes discours, qu’elle commença, comme elle me l’a depuis avoué, à douter si j’avais le parfait usage de ma raison. À dire vrai, tandis que je parlais d’un objet, toutes mes pensées étaient absorbées par un autre. Je songeais aux moyens de quitter la maison, et de courir à la grange avertir les domestiques du dessein de notre hôte : mais je fus bientôt convaincu de l’impossibilité de mettre ce projet à exécution : Jacques et Robert suivaient tous mes mouvements d’un œil attentif, et il me fallut renoncer à cette idée. Toutes mes espérances se bornèrent enfin à ce que le coquin de Claude ne trouvât plus de bandits à la caverne. Dans ce cas, d’après ce que j’avais entendu, on devait nous laisser partir sains et saufs.

» Je tressaillis malgré moi à l’instant où Baptiste entra dans la chambre. Il nous fit beaucoup d’excuses de sa longue absence ; mais il avait été retenu par des affaires qui n’admettaient aucun retard. Ensuite, il nous demanda, pour sa famille, la permission de se mettre à table avec nous, liberté que, sans cela, le respect l’empêcherait de prendre. Oh ! quelle horreur je me sentais pour un homme qui était au moment de m’arracher la vie, et dans un temps où tout me la rendait si chère ! J’étais jeune et riche, j’avais un rang, de l’éducation, et devant les yeux un avenir séduisant. Je voyais cette carrière près de se fermer pour moi de la manière la plus horrible ; et cependant j’étais obligé de dissimuler, et de recevoir avec l’air de la reconnaissance de feintes civilités de la part de celui même qui tenait le poignard levé sur mon sein.

» La permission que notre hôte demandait lui fut accordée sans peine. On se mit à table. La baronne et moi, nous occupâmes un côté ; les deux jeunes gens s’assirent vis-à-vis de nous, le dos tourné à la porte. Baptiste prit sa place au haut de la table, ayant la baronne à sa droite : le couvert qui était à côté de lui fut réservé pour sa femme. Un instant après, elle entra dans la chambre, et nous servit un bon repas de paysan, simple, mais propre à satisfaire l’appétit. Notre hôte crut devoir s’excuser auprès de nous du mauvais souper qu’il nous faisait faire ; il n’avait pas été prévenu de notre arrivée, et il ne pouvait nous offrir que les provisions faites pour sa famille. « Mais ajouta-t-il, si quelque accident devait retenir chez moi mes nobles hôtes plus longtemps qu’ils ne le croient en ce moment, j’espère que je pourrais les mieux traiter. »

» Le scélérat ! Je savais trop bien de quel accident il voulait parler, et je frémis en songeant à la manière dont il espérait nous traiter l’un et l’autre.

» Ma compagne de danger semblait entièrement consolée de n’être pas à Strasbourg ; elle riait et causait fort gaiement avec la famille. Je tâchais, mais en vain, de suivre son exemple. Ma gaieté était évidemment forcée, et Baptiste s’en aperçut.

— Allons, allons, monsieur, me dit-il, soyez joyeux comme nous ; vous ne me semblez pas entièrement remis de la fatigue ? Pour vous ranimer, ne prendriez-vous pas avec plaisir un bon verre d’excellent vin qui m’a été laissé par mon père ; Dieu veuille avoir son âme, il est dans un meilleur monde ! Je sers rarement de ce vin ; mais je n’ai pas tous les jours affaire à des hôtes tels que vous, et l’honneur que je reçois mérite bien que j’en offre une bouteille.

» À ces mots, il donna une clef à sa femme, et lui dit à quel endroit elle trouverait ce vin. Elle ne semblait nullement charmée de cette commission ; elle prit la clef d’un air embarrassé ; elle hésita même à quitter la table.

— M’entendez-vous ? lui dit Baptiste d’un ton courroucé.

» Elle jeta sur lui un regard mêlé de colère et de crainte, et sortit de la chambre. Les yeux de Baptiste la suivirent avec défiance, jusqu’à ce qu’elle eût fermé la porte.

» Marguerite revint avec une bouteille cachetée en jaune. Elle la mit sur la table, et rendit la clef à son mari. Je soupçonnai que cette liqueur ne nous était pas présentée sans dessein, et j’examinai avec inquiétude les mouvements de Marguerite. Elle était occupée à rincer quelques petits gobelets d’étain. En les plaçant devant Baptiste, elle vit que mes yeux étaient fixés sur les siens, et saisissant l’instant où elle n’était point observée, elle me fit signe avec sa tête de ne pas goûter de cette liqueur ; puis elle reprit sa place.

» Pendant ce temps-là, notre hôte avait ôté le bouchon et rempli deux gobelets, qu’il offrit à la baronne et à moi. La baronne fit d’abord quelques difficultés ; mais les instances de Baptiste furent si pressantes, qu’elle ne voulut pas le désobliger. Pour moi, craignant de faire naître des soupçons, je n’hésitai pas à prendre la liqueur qui m’était présentée : à l’odeur et à la couleur, je vis que c’était du Champagne, mais quelques grains de poussière qui flottaient sur la surface me convainquirent que le vin était altéré. Cependant je n’osais pas montrer ma répugnance à le boire. Je le portai à mes lèvres et fis semblant de l’avaler ; mais tout à coup me levant de ma chaise, je courus à un vase plein d’eau qui était à quelque distance, et dans lequel Marguerite avait rincé les gobelets, et feignant qu’un mal de cœur subit me forçait à rejeter ce vin, je vidai dans le vase, sans être aperçu, mon gobelet tout entier.

» Les brigands parurent alarmés de mon action ; Jacques se leva à moitié de sa chaise, mit sa main dans son sein, et j’aperçus le manche d’un poignard. Je revins m’asseoir avec beaucoup de tranquillité, et j’affectai de n’avoir pas pris garde à leurs mouvements.

— Vous avez bien mal rencontré mon goût, honnête ami, dis-je à Baptiste. Je ne puis jamais boire du Champagne sans qu’il ne m’incommode aussitôt ; j’ai avalé plusieurs gorgées de celui-ci avant de reconnaître sa qualité, et je crains de payer mon imprudente précipitation.

» Baptiste et Jacques se regardèrent, et ce regard était plein de défiance.

— Peut-être, dit Robert, l’odeur vous en est désagréable ; et il vint prendre mon gobelet. Je m’aperçus qu’il examinait s’il était à peu près vide.

— Il doit en avoir assez bu, dit-il tout bas à son frère en se rasseyant.

» Je lus dans les yeux de Marguerite la crainte où elle était que je n’eusse goûté de cette liqueur. D’un regard je la rassurai.

» J’attendais, avec inquiétude, l’effet que ce breuvage produirait sur la baronne. Je tremblais que les grains de cette poudre flottante ne fussent du poison, et j’étais au désespoir de ce qu’il m’avait été impossible de l’avertir du danger. Mais à peine s’était-il écoulé quelques minutes que je vis ses yeux s’appesantir ; sa tête se renversa sur ses épaules, et elle tomba dans un profond sommeil. Je feignis de n’y pas faire attention, et je continuai de parler à Baptiste avec autant d’aisance que je pus prendre sur moi d’en montrer. Mais bientôt il ne me répondit plus du même ton qu’auparavant ; il me regardait avec surprise et défiance, et je voyais ces bandits chuchoter souvent entre eux. Ma situation devenait à chaque instant plus pénible ; je soutenais mon rôle de confiance et de tranquillité encore plus mal qu’auparavant. À quoi pouvais-je me déterminer ? Chercher à sortir pour avertir les domestiques ? Si je l’eusse tenté, j’étais sûr d’être assassiné à la porte par les deux brigands : d’ailleurs je laissais une femme à leur merci. Ayant tout à la fois à craindre de voir arriver leurs complices, et de leur laisser croire que je connaissais leurs desseins, je ne savais comment dissiper les soupçons qu’ils avaient sur moi. Dans ce terrible embarras, Marguerite vint encore à mon secours ; elle passa derrière ses beaux-fils, s’arrêta un moment devant moi, ferma ses yeux, et inclina sa tête sur son épaule. Ce signe, que je compris, me tira d’incertitude : c’était me dire qu’il fallait imiter la baronne, et feindre que la liqueur faisait son effet sur moi. Je suivis ce conseil, et bientôt après je parus enseveli dans un profond sommeil.

— Bien ! bien ! s’écria Baptiste, au moment où je me renversais sur ma chaise ; à la fin le voilà endormi ! Je recommençais à croire qu’il avait deviné nos projets, et que nous serions forcés de le dépêcher, à tout hasard.

— Et pourquoi ne pas le dépêcher sans tarder, demanda le féroce Jacques ? Pourquoi lui laisser le pouvoir de trahir notre secret ? Marguerite, donnez-moi un de mes pistolets ; un petit mouvement du doigt nous aura bientôt défait de lui.

— Et supposé, répondit le père, que nos camarades ne puissent pas arriver cette nuit, quelle jolie figure nous ferons quand les domestiques viendront demain matin nous redemander leur maître ? Non, non, Jacques ; il faut attendre nos associés. S’ils viennent, nous sommes assez forts pour vaincre les domestiques aussi bien que les maîtres, et le butin est à nous. Si Claude ne les trouve pas à la caverne, il faudra prendre patience, et souffrir que cette proie nous échappe. Ah ! garçons, garçons, si vous étiez seulement arrivés cinq minutes plus tôt, c’en était fait de l’Espagnol, et les deux mille pistoles étaient à nous. Mais vous ne venez jamais quand vous êtes le plus attendus ; vous êtes les coquins les plus maladroits.

— Bon ! bon ! mon père, répondit Jacques ; si vous aviez voulu m’en croire, tout cela serait fini à présent. Vous, Robert, Claude et moi, quand ces étrangers auraient été deux fois plus forts, je vous réponds que nous en serions venus à bout. Quoi qu’il en soit, Claude est parti ; il est trop tard pour y penser à présent : il nous faut attendre patiemment l’arrivée de la troupe ; et si les voyageurs nous échappent cette nuit, nous saurons bien les retrouver en route demain.

— Sans doute, sans doute, dit Baptiste. Marguerite, avez-vous donné aux deux femmes de chambre de cette drogue assoupissante ?

— Oui, fut sa réponse.

— Ainsi tout va bien. Courage garçons, quoi qu’il arrive, vous n’aurez pas à vous plaindre. Nul danger à courir, beaucoup à gagner, et rien à perdre.

» En ce moment, j’entendis un grand bruit de chevaux. Oh ! combien ce bruit fut terrible à mon oreille ! Une sueur froide coula sur mon front, et je sentis approcher toutes les terreurs de la mort.

— Dieu puissant, ils sont perdus ! s’écria la compatissante Marguerite avec l’accent du désespoir ; et cette exclamation n’était pas propre à me rassurer.

» Par bonheur, le bûcheron et ses deux fils étaient trop occupés de leurs amis qui arrivaient, pour faire attention à moi ; autrement la violence de mes agitations leur aurait révélé que mon sommeil était feint.

— Ouvrez, ouvrez ! s’écrièrent plusieurs voix en dehors de la maison.

— Oui, oui, répondit Baptiste avec beaucoup de joie ; ce sont nos amis, pas de doute ; à présent le butin est assuré. Et vite, garçons, et vite ! conduisez-les à la grange, vous savez quelle y doit être votre occupation.

» Robert se hâta d’ouvrir la porte.

— Mais avant tout, dit Jacques, prenant ses armes, laissez-moi ces dormeurs.

— Non, non ! répliqua son père, courez à la grange, où l’on vous attend ; je me charge de ceux-ci et des deux femmes qui sont en haut.

» Jacques obéit et suivit son frère. Ils causèrent quelques minutes avec les nouveaux venus ; après quoi j’entendis les brigands descendre de cheval, et, comme je le conjecturai, prendre le chemin de la grange.

— Ils font bien, dit Baptiste, de quitter leurs chevaux pour surprendre les étrangers et tomber sur eux. À présent, mettons-nous à l’ouvrage.

» Je l’entendis s’approcher d’une petite armoire qui était au bout de la chambre, et l’ouvrir : aussitôt je me sentis remuer doucement.

— À présent ! c’est à présent ! me dit tout bas Marguerite.

» J’ouvris les yeux. Baptiste avait le dos tourné. Personne autre dans la chambre que Marguerite, et la baronne endormie. Le scélérat venait de prendre un poignard dans l’armoire, et semblait examiner s’il était assez tranchant. Je n’avais pas eu la précaution de prendre des armes à mon départ ; mais je vis que ce moment était le seul qui pût m’être favorable, et je résolus de le saisir. Je m’élançai de ma chaise, je me jetai sur Baptiste, et lui serrai le cou de mes deux mains avec tant de force, que je l’empêchai de jeter un seul cri. Vous pouvez vous rappeler qu’à Salamanque, j’étais renommé pour la vigueur de mes bras ; ils me rendirent en ce moment un bien grand service. Surpris, frappé de terreur, ne pouvant plus respirer, le scélérat n’était d’aucune façon en état de me disputer la victoire. Je le jetai par terre, et tandis que je le tenais immobile sous moi, Marguerite lui arrachant le poignard, le lui plongea dans le cœur à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il eût expiré.

» Après cet acte horrible, mais nécessaire :

— Ne perdons point de temps, me dit Marguerite ; fuyons, c’est notre seule ressource.

» Je n’hésitai point à lui obéir ; mais ne voulant point abandonner la baronne à la vengeance des brigands, je l’enlevai dans mes bras, quoique toujours endormie, et je me hâtai de suivre Marguerite. Les chevaux des voleurs étaient attachés près de la porte. Ma conductrice sauta sur un de ces chevaux : je suivis son exemple ; je plaçai la baronne devant moi, et je piquai des deux. Notre unique espérance était d’atteindre Strasbourg, dont nous étions bien moins éloignés que le perfide Claude ne me l’avait dit. Marguerite connaissait fort bien la route, et galopait devant moi. Nous fûmes obligés de passer près de la grange où les voleurs étaient à massacrer nos domestiques. La porte était ouverte ; nous distinguions les cris des mourants et les imprécations de leurs meurtriers. Ce que je sentis en ce moment est impossible à exprimer.

» Jacques entendit le bruit de nos chevaux à l’instant où nous passions près de la grange : il courut à la porte avec une torche dans la main, et reconnut aisément les fugitifs.

— Trahis ! trahis ! cria-t-il à ses compagnons.

» Aussitôt ils quittèrent leur sanglant ouvrage, et coururent à leurs chevaux ; nous ne pûmes en entendre davantage. J’enfonçai mes éperons dans les flancs de mon cheval, et Marguerite piqua le sien avec le poignard qui nous avait déjà si bien servi. Nous allions avec la vitesse de l’éclair, et nous eûmes bientôt gagné la plaine. Déjà nous apercevions les clochers de Strasbourg, quand nous entendîmes les voleurs qui nous poursuivaient. Marguerite tourna la tête, et les vit qui descendaient une petite colline à peu de distance. En vain nous pressions nos chevaux ; le bruit devenait plus sensible à chaque instant.

— Nous sommes perdus, s’écria-t-elle, les misérables nous joignent.

— Avançons, avançons, répliquai-je, j’entends les pas de plusieurs chevaux qui viennent de la ville.

» Nous redoublâmes de vitesse, et nous vîmes bientôt une nombreuse troupe de cavaliers qui arrivaient devant nous à toute bride. Ils allaient même nous passer, quand Marguerite s’écria :

— Arrêtez ! arrêtez ! sauvez-nous ; pour l’amour de Dieu, sauvez-nous !

» Le plus avancé, qui semblait guider les autres, s’arrêta aussitôt.

— C’est elle ! c’est elle ! s’écria-t-il en sautant à bas de son cheval. Arrêtez, monseigneur, arrêtez. Ils sont sains et saufs ! Voici ma mère.

» Au même instant, Marguerite descendit avec précipitation, serra le jeune homme dans ses bras, et le couvrit de baisers. Les autres cavaliers s’arrêtèrent aussi.

— Et la baronne de Lindenberg, s’écria l’un d’entre eux, où est-elle ? N’est-elle pas avec vous ?

» Il s’arrêta en la voyant dans mes bras privée de sentiment. Il la prit aussitôt dans les siens. Le profond sommeil où elle était plongée lui fit d’abord craindre pour sa vie, mais le battement de son cœur le rassura bientôt.

— Grâce à Dieu ! dit-il, elle vit ; elle leur a échappé.

» J’interrompis ses transports de joie en lui montrant les brigands qui avançaient. Aussitôt la plus grande partie de la troupe, presque toute composée de dragons, se hâta d’aller à eux. Les bandits ne les attendirent pas. Dès qu’ils s’aperçurent qu’à leur tour ils étaient menacés, ils tournèrent bride, et s’enfuirent dans le bois, où ils furent poursuivis par nos libérateurs.

« Cependant l’étranger, que j’avais deviné être le baron de Lindenberg, après m’avoir remercié du soin que j’avais pris de son épouse, nous proposa de retourner en toute diligence à la ville. La baronne, sur qui les effets du breuvage n’avaient pas encore cessé d’opérer, fut placée devant nous : Marguerite et son fils remontèrent à cheval ; les domestiques du baron suivirent, et nous arrivâmes bientôt à l’auberge, où le baron avait pris son logement.

« C’était à l’Aigle d’Autriche,où mon banquier, à qui j’avais écrit le dessein que j’avais de voir Strasbourg, m’avait aussi retenu un appartement. Je fus enchanté de demeurer si près du baron, et d’être à même de cultiver sa connaissance, que je prévoyais devoir m’être très utile en Allemagne. À notre arrivée dans l’auberge, la baronne fut mise au lit. On appela un médecin qui prescrivit une potion propre à combattre les effets du breuvage assoupissant, et qu’il lui fit verser dans la gorge. Le baron, après avoir confié sa femme aux soins de l’hôtesse, me pria de lui raconter les détails de notre aventure ; je satisfis aussitôt à sa demande, car il m’eût été impossible de me livrer au sommeil, dans l’inquiétude où j’étais du sort de Stéphano, que j’avais été forcé d’abandonner à la furie des brigands. Je ne fus pas longtemps sans apprendre que ce fidèle domestique avait péri. Les dragons qui avaient poursuivi la bande revinrent tandis que je faisais au baron le récit qu’il m’avait demandé. D’après le rapport du commandant, nous n’eûmes plus à douter de la défaite des voleurs. Le crime et le vrai courage sont incompatibles. Ils s’étaient jetés aux pieds des soldats, s’étaient rendus sans faire la moindre résistance, avaient découvert leur retraite, indiqué le mot d’ordre qui livrerait le reste de la troupe ; en un mot, ils avaient donné toutes les marques possibles de bassesse et de lâcheté. De cette manière, toute la bande, composée d’environ soixante scélérats, avait été prise, garrottée et conduite à Strasbourg. Quelques soldats, ayant un des bandits pour guide, allèrent à la maison de Baptiste : le premier soin fut de visiter la fatale grange, où ils furent assez heureux pour trouver deux des gens de la baronne encore en vie, quoique dangereusement blessés. Le reste avait péri sous les coups des brigands, et de ce nombre était mon infortuné Stéphano.

» Alarmés de notre fuite, les scélérats s’étaient hâtés de nous poursuivre, et n’étaient pas entrés dans la maison de Baptiste ; aussi les soldats y trouvèrent-ils les deux femmes de chambre sans blessure, et dormant du même sommeil que leur maîtresse. Il n’y avait nulle autre personne dans la chaumière, si ce n’est un enfant de quatre ans, que les dragons emmenèrent avec eux. Nous étions à chercher quel pouvait être ce petit infortuné, quand Marguerite se précipita dans la chambre où nous étions, tenant cet enfant dans ses bras. Elle se jeta aux pieds du commandant, et le bénit mille fois pour avoir sauvé son fils.

» Après les premiers transports de la tendresse maternelle, je la priai de nous dire comment elle avait pu être unie à un homme dont les principes me semblaient si différents des siens. Elle baissa les yeux, et versa quelques larmes.

— Messieurs, dit-elle après un moment de silence, j’ai une grâce à vous demander. Vous avez droit de connaître quelle est celle à qui vous pouvez être utile ; je ne chercherai donc pas à me soustraire à l’aveu que vous désirez, quoiqu’il doive me couvrir de honte ; mais permettez-moi d’abréger autant qu’il me sera possible ce triste récit.

» Je suis née à Strasbourg de parents respectables ; leur nom, je dois le cacher en ce moment. Mon père vit encore et ne mérite pas d’être enveloppé dans mon ignominie. Si vous m’accordez la faveur que je désire, vous saurez mon nom de famille. Un misérable s’était rendu maître de mes affections, et pour le suivre je quittai la maison paternelle. Cependant, quoique dans mon cœur les passions eussent fait taire la vertu, je ne tombai pas dans cet abandon de tous sentiments d’honneur qui n’est que trop communément le partage des femmes qui ont fait le premier pas dans le vice. J’aimais mon séducteur, je l’aimais passionnément ; hélas ! cet enfant, et son aîné qui a été à Strasbourg vous avertir, monseigneur le baron, du danger de votre épouse, ne sont que des gages trop évidents de mon amour pour lui, et même en ce moment, je gémis encore de l’avoir perdu, quoique je lui doive tous les malheurs de mon existence.

» Il était d’une noble origine, mais il avait dissipé son patrimoine. Ses parents le regardaient comme l’opprobre de leur nom ; ils ne voulurent plus le voir. Ses excès attirèrent sur lui l’indignation de la police ; il fut obligé de fuir de Strasbourg, et ne trouva d’autre ressource contre la misère que de s’unir aux brigands qui infestaient la forêt voisine, et qui étaient presque tous des jeunes gens de famille, comme lui, ruinés par leur inconduite. J’étais résolue à ne pas l’abandonner. Je le suivis dans la retraite des brigands, et je partageai avec lui la misère inséparable de la vie qu’il menait. Mais quoiqu’il ne me fût pas possible d’ignorer que notre existence était uniquement soutenue par le pillage, je ne connaissais pas toutes les horreurs attachées à la profession de mon amant ; il me les cachait avec le plus grand soin. Il savait que mon âme n’était pas assez dépravée pour que je pusse voir de sang-froid le carnage et l’assassinat. Il supposait, avec justice, que j’aurais fui des bras d’un meurtrier. Huit ans passés ensemble n’avaient pas diminué son amour pour moi ; et il dérobait scrupuleusement à ma connaissance tout ce qui aurait pu me conduire à soupçonner la nature des crimes auxquels il ne participait que trop souvent. Je ne découvris qu’après la mort de mon séducteur que ses mains avaient été rougies du sang de l’innocent.

» Une nuit, il fut reporté à la caverne, couvert de blessures ; il les avait reçues en attaquant un voyageur anglais que les autres avaient, bientôt après, sacrifié à leur vengeance. Il n’eut que le temps de me demander pardon pour tous les malheurs où il m’avait entraînée ; il pressa mes mains de ses lèvres, et il expira. Mon chagrin fut inexprimable. Lorsque le temps l’eut un peu calmé, je résolus de retourner à Strasbourg, de me jeter avec mes deux enfants aux pieds de mon père, et d’implorer son pardon, quoiqu’il me restât peu d’espoir de l’obtenir. Quelle fut ma consternation quand les brigands me dirent qu’une fois entrée dans leur caverne, il ne m’était plus permis de la quitter ; que jamais ils ne me laisseraient retourner dans le monde avec le secret de leur retraite, et qu’il fallait, à l’instant même, accepter un d’entre eux pour mari. Mes prières et mes remontrances furent vaines. Ils tirèrent ma main au sort, et je devins le partage de l’infâme Baptiste. Un d’entre eux, qui jadis avait été moine, nous maria par je ne sais quelle cérémonie plutôt burlesque que religieuse ; moi et mes enfants nous fûmes livrés à mon nouvel époux, qui nous emmena aussitôt à sa maison.

» Il m’assura qu’il m’aimait depuis longtemps ; mais que, par égard et par amitié pour mon premier amant, il avait su contenir ses désirs ; il tâcha de me réconcilier avec ma destinée, et pendant quelque temps me traita avec respect et douceur. À la fin, voyant que mon aversion pour lui ne faisait qu’augmenter, il obtint par la violence les faveurs que je persistais à lui refuser. Il ne me restait plus aucun moyen de supporter mes peines avec patience ; ma conscience me criait sans cesse que je les avais trop bien méritées. La fuite était impossible ; mes enfants étaient au pouvoir de Baptiste, et il avait juré que si je tentais de m’échapper de ses mains, il s’en vengerait sur eux. La cruauté de son caractère m’était trop bien connue pour me laisser douter qu’il ne remplît ses serments. Depuis que j’étais avec lui, une triste expérience m’avait convaincue des horreurs de ma situation. Bien différent de mon premier amant, Baptiste se faisait un barbare plaisir de me rendre témoin, malgré moi, des plus affreuses exécutions, et il s’efforçait de familiariser mes yeux et mes oreilles avec le sang et les cris des victimes.

» Mes passions étaient ardentes, mais mon âme n’était pas cruelle ; les principes d’une bonne éducation n’en étaient pas effacés. Jugez quel a dû être chaque jour mon supplice, à la vue des crimes les plus terribles et les plus révoltants ! Jugez combien je devais gémir d’être unie à un homme qui recevait le voyageur confiant avec l’air de la franchise et de l’amitié, au moment même qu’il méditait sa perte ! Le chagrin altéra ma constitution ; le peu de charmes que m’avait donnés la nature se flétrit entièrement, et l’abattement de ma figure attestait les souffrances de mon cœur. Cent fois je fus tentée de mettre fin à mon existence ; mais le souvenir de mes enfants retenait mon bras. Je tremblais de laisser mes chers enfants au pouvoir de mon tyran, et je tremblais pour leur éducation encore plus que pour leur vie. Le cadet était trop jeune pour profiter de mes leçons ; mais dans le cœur de l’aîné, je travaillais sans relâche à enraciner des principes de vertus capables de lui faire éviter les crimes de ses parents. Il m’écoutait avec docilité, et même avec avidité. Dans un âge si tendre, il laissait déjà voir qu’il n’était pas fait pour vivre avec des brigands ; et ma seule consolation, parmi tant de peines, était de voir se développer les naissantes vertus de mon cher Théodore.

» Telle était ma situation, lorsque don Alphonso fut conduit à la chaumière par son perfide postillon. Son air, sa jeunesse, ses manières m’intéressèrent en sa faveur. L’absence des deux fils de Baptiste me fournit une occasion que, depuis longtemps, je désirais trouver ; et je résolus de tout risquer pour sauver don Alphonso. La vigilance de Baptiste ne me permettait pas de l’avertir des périls qui l’entouraient. Je savais que le moindre mot échappé eût été suivi de ma mort, et quelque pénible et douloureuse que fût ma vie, je n’avais pas assez de courage pour assurer celle d’un autre à mes dépens. Ma seule espérance était de nous procurer du secours de la ville ; c’est ce que je résolus de tenter : bien décidée en même temps à prévenir don Alphonso du piège qu’on lui tendait, si j’en pouvais trouver l’occasion. Par l’ordre de Baptiste, je montai pour préparer le lit de l’étranger. J’y mis des draps encore teints du sang d’un voyageur égorgé quelques nuits auparavant. J’espérai qu’à cette vue don Alphonso ouvrirait les yeux sur les funestes projets de Baptiste.

» Je ne m’en tins pas là. Théodore était retenu au lit par son indisposition ; je me glissai dans sa chambre sans être vue par mon tyran, et je l’instruisis de mon dessein, dans lequel il entra avec beaucoup d’ardeur ; il se leva sur-le-champ, quoique malade, et s’habilla très vite. Je lui attachai un de ses draps sous les aisselles, et le fis descendre par la fenêtre. Il courut à l’étable, prit le cheval de Claude, et partit pour Strasbourg. Il devait dire aux brigands, s’il en rencontrait, que Baptiste l’avait chargé d’une commission ; mais par bonheur il arriva à la ville sans trouver aucun obstacle. Sans perdre de temps il se rendit chez le magistrat, et implora son assistance ; bientôt le récit fait par Théodore passa de bouche en bouche, et parvint à la connaissance de monsieur le baron. Inquiet pour son épouse, qu’il savait être en route, il trembla qu’elle ne fût entre les mains des voleurs. Il accompagna Théodore qui servait de guide aux soldats, et il est arrivé bien à temps pour nous empêcher de retomber au pouvoir de nos ennemis.

» J’interrompis Marguerite, et lui demandai pourquoi l’on m’avait présenté un breuvage assoupissant. Elle me répondit que Baptiste supposait que j’avais des armes, et qu’il voulait me mettre hors d’état de faire résistance ; c’était une précaution qu’il prenait toujours, dans la crainte que le désespoir et l’impossibilité de fuir ne portassent les voyageurs à vendre chèrement leur vie.

» Le baron pria Marguerite de l’instruire du parti auquel elle comptait s’arrêter. Je me joignis au baron, et j’assurai Marguerite de tout mon empressement à lui prouver ma reconnaissance pour la vie qu’elle m’avait conservée.

— Dégoûtée d’un monde dans lequel je n’ai trouvé que des malheurs, nous répondit-elle, mon projet est de me retirer dans un couvent ; mais avant tout, je dois songer à mes enfants. Ma mère n’est plus, et je crains bien que ma fuite n’ait avancé le terme de ses jours. Mon père vit : ce n’est pas un homme insensible. Peut-être, messieurs, malgré mes fautes et mon ingratitude, votre entremise en ma faveur pourrait l’engager à me pardonner, et à prendre soin de ses malheureux petits-fils. Si vous obtenez cette faveur de mon père, vous vous serez acquittés envers moi bien au-delà du service que je vous ai rendu.

» Nous protestâmes à Marguerite que nous ferions tous nos efforts pour fléchir son père, et que, dût-il rester inflexible, elle pouvait être tranquille sur le sort de ses enfants. Je m’engageai à prendre soin de Théodore, et le baron promit d’accorder sa protection au plus jeune. Cette mère reconnaissante nous remercia, les larmes aux yeux, de ce qu’elle appelait notre générosité, quoique au fond ce ne fût qu’une dette bien légitimement contractée envers elle. Elle nous quitta pour coucher son enfant, excédée de fatigue et de sommeil.

» La baronne, en reprenant l’usage de ses sens, et en apprenant de quel péril je l’avais sauvée, ne trouva point de termes assez forts pour me témoigner sa reconnaissance. Son mari se joignit à elle avec tant d’ardeur pour me presser de les accompagner en Bavière, à leur château, qu’il me fut impossible de ne pas céder à leurs instances. Pendant les huit jours que nous passâmes encore à Strasbourg, les intérêts de Marguerite ne furent pas oubliés : nos démarches auprès de son père eurent tout le succès que nous pouvions désirer. Ce bon vieillard avait perdu sa femme ; il n’avait pas d’autre enfant que cette fille infortunée, dont il n’avait point reçu de nouvelles depuis près de quatorze ans. Il était entouré de parents éloignés qui attendaient sa mort avec impatience pour jouir de sa succession. Aussi, dès que Marguerite, qu’il s’attendait si peu à revoir, parut devant lui, il la regarda comme un présent du ciel. Il la reçut, elle et ses enfants, à bras ouverts, et voulut absolument qu’à l’instant même elle s’établît avec eux dans sa maison. Les cousins, frustrés dans leur attente, furent obligés de céder la place. Le vieillard ne voulut jamais consentir à ce que sa fille se retirât dans un cloître : il dit qu’elle était trop nécessaire à son bonheur, et il obtint d’elle aisément d’abandonner ce dessein. Mais rien ne put engager Théodore à renoncer au plan que j’avais d’abord formé pour lui. Il s’était sincèrement attaché à moi pendant mon séjour à Strasbourg, et quand je fus au moment de partir, il me conjura, les larmes aux yeux de le prendre à mon service. Il fit valoir de son mieux tous les petits talents qu’il possédait, et n’oublia rien pour me persuader qu’il me serait très utile en route. J’étais peu disposé à me charger d’un enfant de treize ans, qui ne pouvait guère que m’embarrasser dans mes voyages ; mais je ne pus résister aux instances et à l’attachement de ce jeune homme réellement pourvu de mille qualités estimables. Ce n’est pas sans peine qu’il amena ses parents à lui permettre de me suivre ; enfin, la permission obtenue, il fut décoré du titre de mon page, et après une semaine de séjour en Alsace, Théodore et moi nous accompagnâmes en Bavière le baron et son épouse. Nous avions, tous les trois, forcé Marguerite d’accepter quelques présents assez considérables pour elle et pour l’enfant que nous lui laissions. En la quittant, je promis à cette tendre mère de lui rendre Théodore au bout d’un an.

» Lorenzo, je ne vous ai épargné aucun détail de ce récit, pour vous faire bien connaître de quelle manière « l’aventurier Alphonso d’Alvarada s’était introduit au château de Lindenberg ». Jugez, d’après cela, quelle confiance on peut donner aux assertions de votre tante.

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