VI
A différentes époques on a eu l'idée de cultiver les Huîtres. Sergius Orata, suivant Pline, est le premier qui imagina de les parquer dans les environs de Baies, au temps de l'orateur L. Crassus, avant la guerre des Marses. Ce fut le même Sergius qui fit la réputation des Huîtres du lac Lucrin, en leur attribuant le premier une saveur exquise. Alors, comme aujourd'hui, remarque Reveillé-Parise, les industriels spéculaient sur les faiblesses et sur la gourmandise humaines.....
Sergius avait réellement créé une industrie, dont les pratiques sont encore suivies à quelques milles du lieu où il l'avait exercée, ainsi que M. Coste l'a démontré tout récemment. Pour exprimer le degré de perfection où Sergius avait porté cette industrie, ses contemporains disaient de lui, par allusion aux bancs suspendus dont il était l'inventeur, que si on l'empêchait d'élever des Huîtres dans le lac Lucrin, il saurait en faire pousser sur les toits.
Qu'est devenu ce fameux lac? Hélas! il n'existe plus; tout a disparu. Le président des Brosses, ce spirituel et malin voyageur, gourmand achevé, voulut voir ce lac célèbre. Voici ce qu'il en dit: «Ce n'est plus qu'un mauvais margouillis bourbeux. Ces Huîtres précieuses du grand-père de Catilina, qui adoucissent à nos yeux l'horreur des forfaits de son petit-fils, sont métamorphosées en malheureuses anguilles qui sautent dans la vase. Une vilaine montagne de cendres, de charbon et de pierres ponces, qui, en 1538, s'avisa de sortir de terre, tout en une nuit, comme un champignon, a réduit ce pauvre lac dans le triste état que je vous raconte.»
Rondelet parle d'un pêcheur qui connaissait l'art de semer les Huîtres.
On sait aujourd'hui que le terrible Achéron des poëtes, le lac Fusaro des Napolitains, est une grande, une très-grande huîtrière, où l'industrie aide la nature dans la multiplication de ses produits.
[Illustration: BANC D'HUÎTRES ARTIFICIEL ENTOURÉ DE SES PIEUX.]
Son pourtour est occupé par des fragments de rochers en forme de blocs arrondis. Sur ces blocs on apporte des Huîtres de Tarente, et l'on transforme chacun d'eux en un petit banc artificiel; on place, tout autour, des pieux enfoncés et rapprochés. Ces pieux s'élèvent un peu au-dessus de la surface de l'eau, afin qu'on puisse facilement les saisir avec la main et les ôter, quand cela devient utile. D'autres pieux, disposés par rangées, sont unis ensemble avec des cordes, d'où pendent d'autres cordes portant des paquets de fascines plongées dans l'eau. Ces dernières ont pour but de recueillir la poussière (larves microscopiques) répandue, chaque année, dans la mer. A une époque déterminée, on enlève les fascines et l'on récolte les Huîtres. (Coste.)
Dans le siècle dernier, le marquis de Pombal, ayant fait jeter quelques cargaisons d'Huîtres sur les côtes de son pays, qui n'en produisait pas, ces Mollusques s'y multiplièrent tellement, qu'ils y sont aujourd'hui très-communs.
[Illustration: FASCINES SUSPENDUES POUR RECEVOIR LES JEUNES HUITRES.]
Vers la même époque, en Angleterre, un propriétaire, M. de Carnarvon, ayant disséminé une certaine quantité de ces Mollusques dans le détroit de Menai, ils s'y propagèrent rapidement, et furent pour lui, pendant longtemps, une source considérable de revenu. Excité par cet exemple, le gouvernement anglais fit porter des chargements d'Huîtres sur divers points des côtes de l'Angleterre, où elles prospérèrent également.
La création des bancs artificiels d'Huîtres a multiplié et régularisé la production de ces Mollusques. Sur les côtes des comtés d'Essex et de Kent, l'ostréiculture est pratiquée avec méthode. Ce qui se fait dans le lac Fusaro a servi d'exemple dans beaucoup de pays.
En France, l'ostréiculture n'a pas été négligée. Mais c'est surtout depuis quelques années que, grâce à l'impulsion donnée par M. Coste, cette industrie produit des résultats de plus en plus satisfaisants.
Sur toutes nos côtes, des industriels se sont mis à l'œuvre. La marine a fourni ses navires et ses matelots, et des huîtrières artificielles ont surgi sur un grand nombre de points.
Les premières tentatives sérieuses ont été faites dans la baie de Saint-Brieuc, pendant les mois de mars et d'avril 1858, à la suite d'un rapport de M. Coste à Sa Majesté l'Empereur. On opéra, à de grandes profondeurs, une sorte de semis d'Huîtres près de pondre (environ 3 millions), autour et au-dessus desquelles furent déposés, comme collecteurs des nourrissons qu'elles allaient émettre, des fascines, des tuiles, des fragments de poteries, des valves de coquillages... Au bout de huit mois, on vérifia le degré de développement de l'huîtrière. La drague, promenée pendant quelques minutes, amena chaque fois plus de deux mille Huîtres comestibles; et trois fascines prises au hasard en contenaient près de 20 000 du diamètre de 3 à 5 centimètres. Deux de ces fascines, exposées à Binic et à Portrieux, ont excité pendant plusieurs jours l'étonnement de toutes les populations du littoral. Ces fascines ressemblaient à des branches très-rameuses dont chaque feuille était un coquillage vivant.
Des savants distingués, parmi lesquels on doit citer M. Van Beneden, professeur à Louvain, et M. Eschricht, professeur à Copenhague, envoyés par leurs gouvernements respectifs, sont venus étudier le procédé d'ostréiculture mis en usage dans nos mers, pour en faire l'application sur les côtes de la Belgique et du Danemark.
M. Coste a montré, de plus, que l'industrie huîtrière pouvait être fixée sur les terrains à marée basse. Par suite de ses conseils, le bassin d'Arcachon est aujourd'hui transformé en un vaste champ de production qui s'accroît chaque jour, et fait présager des récoltes très-abondantes.
Déjà cent douze capitalistes, associés à cent douze marins, y exploitent une surface de 400 hectares de terrains émergents. Pour donner l'exemple, l'État y a organisé deux fermes modèles, destinées à faire l'essai des divers appareils propres à fixer la semence et à favoriser la récolte.
Des toits collecteurs formés par des tuiles adossées ou imbriquées, des planchers mobiles, les uns servant de couvert à des fascines, les autres ayant une de leurs faces enduite d'une couche de mastic hérissée de Bucardes, y sont alignés sur des chemins d'exploitation, comme les maisons d'une rue. En dehors des appareils, de vastes surfaces de terrain ont été recouvertes de coquilles d'Huîtres et de Bucardes, afin de recevoir les très-jeunes individus non fixés. Ces divers corps étrangers sont tellement chargés de petites Huîtres, que sur une tuile on en a compté jusqu'à 1 000.
Ce genre d'éducation à marée basse permet de voir régulièrement l'état des coquillages, et de soigner l'huîtrière comme on soigne les fruits dans un espalier, si l'on veut permettre cette comparaison.
Dans le rapport (octobre 1865) de M. Chaumel, commandant le garde-pêche d'Arcachon, on trouve les chiffres suivants pour le parc de 4 hectares de Lahillon, établi sur une plage détestable.
Les frais du parc, tout garni, installé et entretenu, ont été de 28 500 francs, ainsi répartis:
Défrichement, 2 800 francs; achat d'outils, 200 francs; achat d'Huîtres, 20 000 francs; achat de ponton, 1 000 francs; gardiennage, 2 600 francs; corvées, 1500 francs; achat de tuiles, 400 francs.
[Illustration: HUITRES D'ENVIRON DIX-HUIT MOIS SUR UNE TUILE RECOUVERTE DE CIMENT
(BAIE DE LA FORÊT).]
Aujourd'hui, la population actuelle du parc est évaluée à 1 259 248 jeunes Huîtres fixées aux tuiles, 2 680 000 jeunes Huîtres attachées aux Huîtres mères, 1 246 000 jeunes Huîtres collées aux coquillages et aux pieux collecteurs: soit un total de 5 185 248. Leur valeur en argent peut être estimée, au plus bas, à 200 000 francs. Si l'on tient compte des pertes probables, le bénéfice sera au moins de 100 000 francs.
Dans l'île de Ré, sur une longueur de près de quatre lieues, plusieurs milliers d'hommes venus de l'intérieur des terres ont pris possession d'une immense et stérile vasière, et l'ont transformée, depuis deux ans seulement, en un riche domaine. Quinze cents parcs y sont dans ce moment en pleine activité, et deux mille autres en voie de construction. Ces établissements formeront bientôt une ceinture autour de l'île. L'industrie a réussi à écouler les vasières en pratiquant des empierrements composés de fragments de rochers. Les Huîtres se développent avec une facilité étonnante au milieu de ces fragments. Les agents de l'administration ont pu en compter, en moyenne, 600 par mètre carré, la plupart ayant déjà une taille marchande. Or, la surface en exploitation étant aujourd'hui de 630 000 mètres carrés, il en résulte que le nombre d'élèves fixés sur cette plage, jadis inculte et dépeuplée, est déjà de 378 millions; ce qui représente une valeur de 6 à 8 millions de francs.
L'Océan n'a pas été le seul théâtre des essais de M. Coste. Près de 500 000 Huîtres ont été portées dans la rade de Toulon et dans l'étang de Thau. Un fragment de clayonnage pris au milieu de l'huîtrière artificielle de Toulon, au bout de huit mois, a été trouvé très-riche en coquillages.
La culture des fruits de la mer est une branche d'industrie extrêmement féconde, que tous les gouvernements devraient encourager.