CHAPITRE XXV - I
LES CÉPHALOPODES.
Monstrum horrendum, informe, ingens.....
(VIRGILE.)
Qu'on se figure un sac épais et coriace, ovoïde ou cylindrique, lisse, visqueux, offrant à une extrémité une grosse tête arrondie, avec des yeux latéraux énormes, aplatis, et vers le sommet, une bouche, ou, pour mieux dire, un bec de corne, dur et tranchant comme celui d'un Perroquet; qu'on ajoute autour de ce bec huit ou dix bras vigoureux, dont deux souvent très-longs et comme pédiculés, et l'on aura l'idée de ces Mollusques bizarres et redoutables désignés par Cuvier sous le nom de Céphalopodes[135].
[135] Voyez la planche XX.
On les distingue en trois groupes principaux: 1º les Sèches, dont le sac est bordé d'une nageoire dans toute sa longueur; 2º les Calmars, qui ont deux nageoires distinctes vers l'extrémité du corps; 3º les Poulpes, qui n'en possèdent nulle part. Cette division a été indiquée par Aristote. Ce grand naturaliste paraît avoir connu l'histoire de ces animaux, et même leur anatomie, à un degré vraiment étonnant. (Cuvier.)
Les Céphalopodes occupent le premier rang parmi les Mollusques. Ce sont les princes de cet embranchement.
[Illustrations:
CALMAR VULGAIRE
(Loligo vulgaris Lamarck).
CALMARET VERMICULAIRE
(Loligopsis vermicularis Ruppel).]
Ces animaux pullulent dans l'Océan et dans la Méditerranée. Les uns ne s'éloignent pas des côtes, les autres se réfugient dans les eaux les plus profondes. Tous se nourrissent de coquillages, de crabes, de poissons.....
Ils sont rusés. Ils se blottissent dans des trous, étendant leurs membres au dehors. Ils guettent leur proie comme des voleurs de grand chemin. Ils la flagellent, l'enlacent, l'étouffent avec leurs bras, la déchirent avec leur bec, et la dévorent sans pitié.
Ils détruisent souvent pour le seul plaisir de détruire. Alcide d'Orbigny a vu un de ces animaux, de petite taille, laissé par la marée au milieu d'une troupe de petits Poissons, désappointés comme lui, en faire un massacre épouvantable sans les manger, et cela par délassement.
C'est ainsi que s'entretient le cercle continuel des destructions et des renouvellements, qui sont une des conditions de l'harmonie générale de l'univers.....
Les Céphalopodes expulsent le résidu de leur digestion par un orifice situé en avant du cou, près de la bouche. Singulière place! Leurs organes respiratoires se trouvent dans le sac, et ressemblent à des feuilles de Fougère. Curieuse organisation!
Ils ont trois cœurs, ou, pour mieux dire, un cœur divisé en trois parties. (Cuvier.)
Les Céphalopodes sont nocturnes et crépusculaires. Ils se cramponnent aux rochers pendant les tempêtes, avec leurs bras les plus longs, qui fonctionnent comme deux ancres, les autres restant libres et prêts à saisir quelque victime.
Ces bras sont armés de deux ou trois rangées de ventouses ou suçoirs, petites coupes circulaires avec une ouverture au centre, laquelle conduit à une cavité.
A cet orifice s'adapte une sorte de piston. Ces ventouses s'appliquent et adhèrent avec une force surprenante au corps glissant des Poissons, des Mollusques et des autres habitants de la mer. On a calculé que, dans une Sèche, il y a neuf cents de ces ventouses.
Quelquefois les suçoirs des extrémités présentent, au centre de chaque coupe, une griffe acérée et recourbée. On comprend, d'après cette organisation, que la victime la plus lisse et la plus visqueuse ne puisse pas échapper au vorace destructeur.
Dans le Cirroteuthis de Müller, les bras sont réunis par une expansion membraneuse, couleur lilas clair, en forme de cloche légèrement lobée, semblable à la corolle d'un Solanum ou d'un Convolvulus.
Les Céphalopodes marchent la tête en bas et le corps presque vertical. Les bras leur servent alors de pieds.
[Illustration: CIRROTEUTHIS DE MULLER
(Cirroteuthis Mülleri Eschricht).]
Une espèce de l'océan Pacifique peut faire des bonds considérables. On a vu un de ces Mollusques s'élancer hors de l'eau, et tomber sur le pont d'un navire, où il fut pris (J. Franklin). James Ross rapporte qu'un certain nombre de Sèches bondirent sur son vaisseau, élevé de 16 pieds anglais. On en recueillit plus de cinquante. Quelques-unes passèrent par-dessus le pont et retombèrent dans la mer.
Dans l'intérieur des Céphalopodes se trouve une poche qui renferme une liqueur noire comme de l'encre, brune comme du bistre, ou d'un violet foncé. Cette poche communique avec l'extérieur, au moyen d'un petit canal. Lorsqu'ils sont poursuivis ou menacés, ils lâchent une partie de leur liqueur, qui trouble l'eau, et ils profitent du brouillard artificiel qu'elle a produit pour se sauver au plus vite.
Un écrivain anglais compare le stratagème de nos Mollusques à la vieille tactique de certains hommes politiques ou théologiens, qui, pour échapper aux raisons qu'on leur oppose, ne trouvent rien de mieux que de répandre du noir dans la discussion. «L'obscurité devient leur force et leur triomphe. Ils troublent la vue des esprits faibles ou peureux, se dérobent à l'examen, et passent pour invulnérables à travers les siècles, comme les Céphalopodes à travers les eaux noircies de l'Océan.» (J. Franklin.)
[Illustration: SÈCHE ÉLÉGANTE
(Sepia elegans Blainville).]
Avec l'encre des Sèches, pour le rappeler en passant, on prépare la sépia de Rome, employée dans la peinture à l'aquarelle. Les beaux dessins qui accompagnent une partie des mémoires de l'illustre Cuvier sur l'anatomie des Mollusques ont été exécutés avec l'humeur fournie par plusieurs des individus qu'il disséquait (Duvernoy).
On a prétendu pendant longtemps que les Chinois composaient l'encre de Chine avec la liqueur d'un Céphalopode voisin de nos Sèches (Bosc). Il paraît presque certain que cette encre est préparée surtout avec du noir de fumée.
Dans le dos des Sèches existe ce corps plat, léger et friable, appelé os de Sèche, dont se servent les orfévres et qu'on donne à becqueter aux Canaris. Dans celui des Calmars, on trouve, à la place de ce corps, une lame cartilagineuse, demi-transparente, qui ressemble à une plume.
[Illustrations: OS DE CALMAR. OS DE SÈCHE.]
Les Céphalopodes ont un regard fixe singulièrement désagréable. Leur iris est doré. L'ouverture de leur pupille représente un rectangle allongé. Leurs yeux brillent la nuit, comme ceux des chats. (Cuvier.)
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XX.
POULPE.--SÈCHE LANÇANT SON NOIR.--CALMAR. Dessinés sur les croquis d'après nature d'Olivier Frédol (aquarium de Concarneau).]
Ces animaux sont ovipares. Ils pondent des œufs agglomérés en grappes rameuses, que les pêcheurs désignent sous le nom de raisins de mer. Ces œufs sont ovoïdes, lisses, un peu mous et transparents. Au moment de la ponte, ils sont recouverts d'une matière gluante qui, en se durcissant, les attache à l'herbier par une sorte de boucle, et leur forme une enveloppe protectrice d'un brun obscur. La marée les apporte souvent sur le rivage. M. Lacaze-Duthiers en a vu que la sonde avait retirés de plus de 1600 mètres de profondeur.
[Illustration: ŒUFS DE CÉPHALOPODE (RAISINS DE MER).]
Plusieurs Sèches jouissent de la merveilleuse faculté de changer de couleur. Elles passent du blanc purpurin au gris livide, et du gris livide au brun rougeâtre. Leurs teintes disparaissent et reparaissent tour à tour, se mélangent, se confondent ou se séparent de la manière la plus fantastique. Quand l'animal est effrayé ou irrité, ses taches grandissent ou se déplacent avec une rapidité bien supérieure aux changements du Caméléon. Quelques naturalistes supposent que ces curieuses transformations ont pour but d'épouvanter les ennemis.
Quand on entre dans les bas-fonds habités par de grands Céphalopodes, par exemple par des Poulpes, il faut se méfier de leur voisinage. Avec leurs bras gluants, ces vilains Mollusques enlacent les membres des nageurs d'une manière si serrée, qu'on a souvent beaucoup de peine à s'en débarrasser.
[Illustration: ŒUF DE SÈCHE.
(Son enveloppe déchirée et sa boucle.) (Dépourvu de son enveloppe.)]
Le docteur J. Franklin a vu des Sèches se cramponner ainsi fort indiscrètement aux jambes des baigneurs..... et des baigneuses. Il se souviendra toujours de la frayeur d'une jeune femme qu'une de ces méchantes bêtes avait saisie un peu plus haut que la jambe..... L'animal ne lâcha prise que lorsqu'on lui eut versé quelques gouttes de vinaigre sur le dos. Il trouva le procédé extrêmement désagréable.