‹ Le monde de la merChapitre 133 sur 247 · II

II

A diverses époques, on a parlé de Calmars ou de Poulpes gigantesques, hors de proportion avec les espèces les plus grosses de nos côtes.

Des naturalistes ou des marins ont signalé des individus d'une taille tellement grande, qu'ils n'ont pas craint de les comparer à des Baleines.

Pline parle d'un monstre qui avait l'habitude d'aborder à Castria, sur la côte d'Espagne, pour dévaster les étangs. Il en dévorait tous les poissons. Cet animal pesait 350 kilogrammes. Ses bras gluants étaient longs de 10 mètres. Sa tête était grosse comme un tonneau; elle offrait la capacité de quinze amphores, et fut envoyée au proconsul L. Lucullus.

Olaüs Magnus raconte les hauts faits d'un Céphalopode colossal, qui avait au moins un mille de longueur, et dont l'apparition au sein des eaux ressemblait plus à une île qu'à un animal[136] (similiorem insulæ quàm bestiæ). Ce terrible Mollusque avait été nommé Kraken.

[136] Des pêcheurs de la Manche affirment encore avoir rencontré dans la haute mer des Calmars grands comme des îles. (Lacaze-Duthiers.)

L'évêque de Nidaros découvrit un de ces animaux gigantesques, qui dormait tranquillement au soleil, et le prit pour un immense rocher. Il fit dresser un autel sur son dos, et y célébra la messe. Le Kraken demeura immobile tout le temps de la cérémonie. Mais à peine l'évêque eut-il regagné le rivage, que le monstre replongea dans la mer. (Bartholin.)

Les excréments de cette affreuse bête répandaient un parfum si suave, que les Poissons d'alentour accouraient en toute hâte pour s'en repaître. Alors l'impitoyable Gargantua ouvrait son effroyable gueule, semblable à un golfe ou à un détroit (instar sinûs aut freti), et engloutissait tous les malheureux petits ou grands qui se trouvaient à sa portée. (Bartholin.)

Pontoppidan, évêque de Bergen, regarde comme très-authentique l'histoire de ce fameux Kraken. Il assure qu'un régiment pourrait manœuvrer à l'aise sur son dos!

Linné, dans la première édition de son Système de la nature, admet l'existence de ce monstre imaginaire, et le désigne sous le nom de Sepia microcosmus. Plus tard, mieux instruit, il l'effaça de la liste des animaux vivants.

Sonnini n'a pas suivi l'exemple du grand naturaliste suédois. Il a représenté, dans ses Suites à Buffon, ce géant des Céphalopodes étreignant dans ses bras démesurés un vaisseau de haut bord, et cherchant à l'engloutir. Inutile de dire que son dessin n'est pas d'après nature!

Pernetti parle d'un monstre du même genre et de la même taille, qui réussit à faire sombrer un autre vaisseau.

L'existence du Kraken est regardée comme une fable. La science la repousse comme les récits exagérés, analogues, de Pline et d'Élien. Nous ne sommes plus au temps où l'on croyait à des animaux marins tellement volumineux, qu'il leur eût été impossible de passer par le détroit de Gibraltar!

Cependant il est bien reconnu aujourd'hui qu'il se trouve, dans la Méditerranée et dans l'Océan, des Céphalopodes réellement énormes, non pas, toutefois, de la grandeur d'un vaisseau, d'une Baleine, d'une île....., ou plus larges qu'un détroit....., mais d'une taille assez extraordinaire pour mériter le nom de gigantesques.

Aristote parle d'un grand Calmar (Τεῦθος) de la Méditerranée, long de cinq coudées (3m,10).

Le fameux plongeur Piscinola, qui descendit dans le détroit de Messine, à la prière de l'empereur Frédéric II, y vit avec effroi d'énormes Poulpes attachés aux rochers, et dont les membres, de plusieurs aunes de long, étaient plus que suffisants pour étouffer un homme. Ce témoignage n'a pas assez fixé l'attention des naturalistes de notre âge.

Nous en dirons autant de l'ex-voto suspendu dans une église de Saint-Malo, lequel représente une embarcation arrêtée, sur la côte d'Angole, par les longs bras d'un Céphalopode colossal. C'est très-probablement ce fait, exagéré par l'imagination de Sonnini, qui a servi de modèle ou de prétexte à la figure dont nous avons parlé.

Les naturalistes modernes ont signalé, dans nos mers, des Céphalopodes d'une assez belle taille. M. Verany parle d'un Calmar qui avait 1m,655 de longueur, et qui pesait 12 kilogrammes. On a pêché près de Nice un autre individu qui pesait 15 kilogrammes. On possède au musée de Trieste le corps d'un animal analogue, trouvé en Dalmatie, sur les bords de la mer.

Un Calmar de très-grande taille (1m,820) a été pris non loin de Cette, il y a une vingtaine d'années; il fait partie en ce moment des collections de la Faculté des sciences de Montpellier[137]. (P. Gervais.)

[137] C'est probablement l'Ommastrephes pteropus Steenstrup.

Le voyageur Péron a rencontré près de la terre de Van-Diemen une Sèche aussi grosse qu'un baril, roulant pesamment sur les vagues, dont les bras avaient jusqu'à 2m,33 de longueur et une vingtaine de centimètres de diamètre à leur base. Ces bras se tordaient comme de hideux Serpents.

Quoy et Gaimard ont recueilli dans l'océan Atlantique, près de l'équateur, pendant un temps parfaitement calme, les débris d'un énorme Mollusque de la même famille, dont ils ont évalué le poids à plus de 50 kilogrammes. Il n'y avait que la moitié du corps, sans les bras.

Rang a découvert dans les mêmes eaux un Céphalopode, de couleur rouge, dont le corps offrait le volume d'un tonneau.

Pennant donne les mesures d'une Sèche dont le corps avait 12 pieds anglais de diamètre; ses bras en présentaient 54.

Swediaur rapporte que des baleiniers ont retiré de la gueule d'un Cachalot des fragments d'une autre Sèche qui avaient 25 pieds de longueur.

On conserve au Collége des chirurgiens de Londres une mandibule de Céphalopode, qui paraît venir des mers du Nord. Elle est plus grande que la main.

M. Steenstrup (de Copenhague) a publié des observations très-intéressantes sur un Céphalopode gigantesque[138] rejeté en 1853 sur le rivage du Jutland. Le corps de cet animal, dépecé par les pêcheurs, fournit la charge de plusieurs brouettes. Son arrière-bouche était grande comme la tête d'un enfant.

[138] Architeuthis dux Steenstrup.

Le même naturaliste a fait connaître un autre Mollusque colossal[139], qu'on suppose rapporté de Saint-Thomas. Il a montré à M. le professeur Auguste Duméril un tronçon de bras d'une autre espèce, de la grosseur de la cuisse.

[139] Dosidicus Eschrichtii Steenstrup.

Enfin, M. Harting a décrit et figuré diverses parties plus ou moins volumineuses d'un individu du même groupe, qui se trouvent dans le musée d'Utrecht.

Toutes ces observations s'appliquent évidemment à plusieurs espèces de Céphalopodes voisines des Sèches, des Calmars ou des Poulpes, dont la taille dépasse de beaucoup celle de tous les Invertébrés connus. (M. Edwards.)

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