‹ Le monde de la merChapitre 134 sur 247 · III

III

Quoi qu'il en soit, voici un exemple authentique d'un de ces énormes animaux, observé entier et vivant, à quarante lieues N. E. de Ténériffe, par l'aviso à vapeur l'Alecton.

L'histoire de cette découverte est extraite du rapport officiel du commandant Bouyer, lieutenant de vaisseau, et d'une relation de M. Sabin Berthelot, consul de France aux îles Canaries.

Le 30 novembre 1861, l'aviso à vapeur l'Alecton, se rendant à Cayenne, rencontra, entre Madère et les îles Canaries, un Céphalopode monstrueux qui nageait à la surface de l'eau. Cet animal mesurait 5 à 6 mètres de longueur, sans compter les huit bras formidables couverts de ventouses qui couronnaient sa tête. Ses yeux, à fleur de tête, avaient un développement prodigieux, une teinte glauque et une effrayante fixité. Sa bouche, en bec de perroquet, pouvait offrir 50 centimètres d'ouverture. Son corps, fusiforme, mais très-renflé vers le milieu, présentait une énorme masse, dont le poids a été estimé à plus de 2000 kilogrammes. Ses nageoires, situées à l'extrémité postérieure, étaient arrondies en deux lobes charnus d'un très-grand volume.

Ce fut à deux heures de l'après-midi que l'équipage de l'Alecton aperçut ce terrible Céphalopode.

«Commandant! la vigie signale un débris flottant par bâbord devant.

--C'est rougeâtre, on dirait un bout de mât.

--C'est un paquet d'herbes.

--C'est une barrique.

--C'est un animal, on voit les pattes.»

Cependant l'Alecton approchait du grand Mollusque de toute la vitesse de sa machine. Le commandant fit stopper, et, malgré les dimensions de l'animal, il manœuvra pour s'en emparer. Malheureusement, une forte houle prenait l'Alecton en travers, lui imprimait des roulis désordonnés et gênait ses évolutions; tandis que, de son côté, le Mollusque, quoique toujours à fleur d'eau, se déplaçait avec intelligence, et semblait vouloir éviter le navire.

En toute hâte on chargea des fusils; on prépara des harpons et l'on disposa des nœuds coulants. Mais, aux premières balles qu'il reçut, le monstre plongea et passa sous le navire. Il ne tarda pas à reparaître à l'autre bord. Attaqué avec les harpons et blessé par de nouvelles décharges, il disparut deux ou trois fois, et chaque fois il se montrait, quelques instants après, à fleur d'eau. Il agitait ses longs bras dans tous les sens. Mais le navire le suivait toujours, ou bien arrêtait sa marche, selon les mouvements de l'animal. Cette chasse dura plus de trois heures.....

Le commandant de l'Alecton voulait en finir, à tout prix, avec cet ennemi d'un nouveau genre. Néanmoins il n'osa pas risquer la vie de ses marins en faisant armer une embarcation. Il pensa, avec raison, que le monstre aurait pu la faire chavirer, en la saisissant avec un de ses formidables bras. Les harpons qu'on lançait s'enfonçaient dans un tissu mollasse, sans consistance, et en sortaient sans succès. Plusieurs balles (au moins une vingtaine) avaient traversé inutilement divers endroits de son corps. Cependant il en reçut une qui parut le blesser grièvement; car il vomit une grande quantité d'écume et de sang mêlés à des matières gluantes qui répandirent une forte odeur de musc. Ce fut dans cet instant qu'on parvint à le saisir avec un harpon et avec un nœud coulant. Mais la corde glissa le long du corps élastique, et ne s'arrêta que vers l'extrémité, à l'endroit des deux nageoires.

On tenta de le hisser à bord. Déjà la plus grande partie du Mollusque se trouvait hors de l'eau, quand un violent mouvement fit déraper le harpon. L'énorme poids de la masse agit sur le nœud coulant, qui pénétra dans les chairs, les déchira, et sépara la partie postérieure du reste de l'animal. Alors le monstre, dégagé de cette étreinte, retomba lourdement dans la mer, et disparut.

Le morceau détaché pesait une vingtaine de kilogrammes. On l'a porté à Sainte-Croix de Ténériffe.

Il est probable que ce Mollusque colossal était malade ou épuisé par une lutte récente, soit avec un Céphalopode de sa taille, soit avec quelque autre monstre de la mer. On expliquerait ainsi pourquoi il avait quitté les profondeurs de l'Océan et les rochers qui lui servent de repaire, pourquoi il présentait une sorte de lenteur et, pour ainsi dire, de gêne dans ses mouvements, et pourquoi enfin il n'a pas obscurci les flots avec son encre. A en juger par sa taille, il aurait dû lâcher au moins un baril de liqueur noire, s'il avait été bien portant et qu'il n'eût pas épuisé ce moyen de défense dans un récent combat.

M. Berthelot a interrogé de vieux pêcheurs canariens, qui lui ont assuré avoir vu plusieurs fois, vers la haute mer, de grands Céphalopodes rougeâtres, de 2 mètres et plus de longueur, dont ils n'avaient pas osé s'emparer. Aujourd'hui, ce n'est pas sans une certaine émotion qu'ils ont appris l'existence, dans leurs parages, d'un voisin aussi redoutable, quoique

..... Il ait perdu la queue à la bataille.

Très-probablement ce monstre n'est pas le seul de son espèce, ni peut-être de sa taille, aux environs de Ténériffe.

Ce Mollusque est-il un Calmar ou un Céphalopode voisin des Calmars, ainsi que plusieurs journaux ont paru le décider? Si nous en jugeons par la figure que M. S. Berthelot a bien voulu nous communiquer (cette figure a été dessinée, pendant la lutte, par un des officiers de l'Alecton), l'animal possède deux nageoires terminales, comme les Calmars; mais il a huit bras égaux entre eux, comme les Poulpes. On sait que les Calmars, comme les Sèches, ont dix bras, dont deux très-longs. Est-ce une espèce intermédiaire entre les Calmars et les Poulpes? Faut-il admettre, avec MM. Crosse et Fischer, que le Mollusque avait probablement perdu ses grands bras dans quelque lutte antérieure?

Les deux savants malacologistes que nous venons de citer, proposent de désigner le nouveau monstre sous le nom de Calmar de Bouyer[140].

[140] Loligo Bouyeri Crosse et Fischer.

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