‹ Le monde de la merChapitre 141 sur 247 · III

III

Les Annélides dorsibranches sont errantes; les tubicoles sont sédentaires.

Celles-ci se font remarquer surtout par l'élégance de leurs organes respiratoires, disposés en aigrettes, en couronnes, en éventails ou en panaches.....

L'entrée de leur habitation est ordinairement petite. C'est cependant la seule issue par laquelle nos recluses peuvent jeter un regard sur le monde de la mer, battre l'eau avec leurs branchies, et pourvoir à leurs besoins.

Parmi ces Annélides, citons d'abord les Hermelles[152].

[152] Voyez la figure 5 de la planche XXI.

Il en existe une dans les eaux de la Méditerranée, longue de 5 centimètres, et logée dans un étui de sable. Elle montre de temps en temps sa tête bifurquée, portant une double couronne de soies fortes, aiguës et dentelées, d'un beau jaune d'or. Ces couronnes forment les deux battants d'une porte solide. Ce sont de véritables herses qui ferment hermétiquement l'entrée de l'habitation, lorsque l'Annélide effrayée disparaît comme un éclair dans sa maison de terre.

La moindre brise qui agite le liquide, ou qui fait rider la face de l'eau, suffit pour déterminer le timide animal à se blottir dans sa fortification.

Des bords de la fente céphalique sortent, au nombre de cinquante à soixante, des filaments déliés, d'un violet tendre, sans cesse agités comme de petits Serpents. Ces espèces de bras s'allongent ou se raccourcissent alternativement, saisissent la proie au passage et l'amènent dans la bouche. Ce sont eux encore qui ont ramassé un à un, et mis en place, les grains de quartz ou de calcaire qui entrent dans la composition du logement tubulé. Ces grains solides sont reliés ensemble par une sorte de mucosité qui joue le rôle de mortier hydraulique.

Sur les côtés du corps, on aperçoit des mamelons d'où sortent des faisceaux de lances aiguës et tranchantes, ou de larges éventails dentelés comme des scies en demi-cercle. Ce sont là les pieds de l'Hermelle. Enfin, sur le dos se trouvent des cirres recourbés en forme de faux, et dont la couleur varie du rouge sombre au vert-pré. (Quatrefages.)

Lorsqu'on drague sur les côtes de la mer, dans une eau profonde, on ramène souvent de vieilles coquilles et des tessons de poterie auxquels sont attachées des masses de tubes calcaires, d'un blanc sale, allongés, vermiculés, contournés, entrelacés en tous sens. Ces tubes sont les demeures des Serpules[153], petits habitants de l'eau salée, dont la brillante parure contraste singulièrement avec la modeste cellule. Ces Annélides vivent dans leur étui comme les Teignes dans leur fourreau. La coupe de cet étui est tantôt ronde, tantôt anguleuse, suivant les espèces. (Cuvier.)

[153] Voyez les figures 6, 8 et 9 de la planche XXI.

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXII.

ANNÉLIDE TUBICOLE (SABELLE UNISPIRALE).

Dessin de Lackerbauer, d'après nature (aquarium de Concarneau).]

Pour bien voir les Serpules dans un aquarium, il faut user de grandes précautions; car le moindre mouvement suffit pour les faire rentrer dans leur tube.

On aperçoit d'abord à l'ouverture une espèce de bouton écarlate, en forme de cône renversé, porté par une longue tige flexible: c'est un tentacule destiné à fermer l'entrée du tuyau, quand l'animal s'y retire tout à fait. Que dites-vous d'une massue servant de porte cochère? L'Annélide possède un autre tentacule à l'état de rudiment. Le bouton est richement nuancé de vermillon et d'orange parfois strié de blanc pur. Son extrémité aplatie est divisée par des sillons qui rayonnent du centre à la circonférence, où ils sont armés de dents microscopiques.

Dans quelques espèces, cette sorte d'opercule se trouve tout à fait plat. Sa surface est tantôt lisse, tantôt hérissée de pointes. Dans la Serpule géante[154], on y remarque deux petites cornes rameuses comme des bois de cerf. Dans la Serpule étoilée[155], l'opercule est formé de trois plaques enfilées; ce qui fait que l'animal ferme sa maison avec trois portes successives.

[154] Serpula gigantea Pallas.

[155] Serpula stellata Grube.

Quand l'Annélide sort de son fourreau, elle épanouit peu à peu un splendide panache disposé en entonnoir. Ce panache est composé de filaments d'un beau rouge ou d'un bleu clair, ou variés de jaune et de violet. Il paraît toujours en mouvement, mais le mouvement est doux et onduleux. Il est tapissé de petits cils vibratiles. Dans plusieurs espèces, l'appareil se roule en spirale au moment où il s'enferme dans le tube.

A proprement parler, les Serpules n'ont pas de tête distincte. La partie antérieure de leur corps représente une sorte de manteau, au-dessous duquel s'ouvre l'estomac. Leur poitrine est composée de sept segments qui offrent chacun, sur les côtés, une paire de pieds en forme de tubercules, traversés au sommet par un faisceau de soies fines, élastiques et dures qui peuvent sortir de l'organe ou y rentrer à volonté. On compte, par pinceau, vingt à trente de ces poils, lesquels, au microscope, offrent l'apparence d'un tuyau jaune, transparent et de consistance cornée, se dilatant à son extrémité en nœud armé de quatre pointes. Trois de ces pointes sont ténues; la quatrième se prolonge en lame acérée, très-élastique. Lorsque l'animal veut sortir, il pousse au dehors des pieds les pinceaux du premier segment, dont les pointes pénètrent dans la fine membrane qui tapisse l'intérieur du tube et leur fournit un point d'appui. Les segments postérieurs se contractent, les pinceaux de la dernière paire de pieds s'épanouissent à leur tour et s'arc-boutent de la même manière, tandis que ceux de la première paire rentrent dans le fourreau et permettent au corps de s'allonger. S'agit-il de revenir sur ses pas, la nature y a pourvu par un appareil préhenseur encore plus délicat. Chaque pied est pourvu sur le dos d'une ligne jaunâtre, perpendiculaire à l'axe du corps, ligne imperceptible à l'œil nu, mais qui, sous un grossissement de 300 diamètres, présente l'aspect d'un ruban musculaire érectile, garni sur toute sa longueur de plaques triangulaires parallèles, découpées en sept dents, dont six se recourbent dans un sens, et dont la septième se dirige en sens opposé, en faisant face aux autres. Il existe cent trente-six plaques par ruban; et, comme il y a autant de rubans que de pieds, c'est-à-dire quatorze, on peut évaluer à dix-neuf cents le nombre total de ces petites pièces préhensiles, toutes mues par un muscle distinct. Chaque plaque étant armée de sept dents, l'Annélide dispose donc de treize mille trois cents crochets susceptibles de s'implanter à volonté dans la membrane de son tube. Il n'est pas étonnant qu'avec tant de muscles faisant agir ces myriades de griffes, elle puisse s'enfermer et se cacher avec une telle rapidité. Quel merveilleux appareil moteur prodigué à un si misérable ver! (Gosse.)

En réalité, tous les mouvements des Serpules se réduisent à élever la partie antérieure ou supérieure de leur corps à une petite distance au-dessus de leur résidence calcaire. L'animal, ainsi qu'on vient de le voir, grimpe dans son tuyau, à l'aide de ses crochets, comme un petit ramoneur dans une cheminée. (Rymer Jones.)

Une autre Annélide, pourvue de même d'un vêtement calcaire, mais de taille extrêmement petite, habite sur les fucus et les autres hydrophytes, sur les coquillages et sur les rochers. Celle-ci a été nommée Spirorbe nautiloïde[156]. Elle sécrète un tuyau plus régulier que celui de la Serpule, enroulé sur lui-même comme la coquille de plusieurs mollusques fluviatiles désignés sous le nom de Planorbes. Cette jolie petite bête est grosse comme une tête d'épingle; elle adhère fortement aux corps solides par l'un des côtés plats de sa coquille. Elle fait sortir de temps en temps une couronne de six tentacules plumeux et frémissants, au milieu desquels s'ouvre sa bouche. Elle épanouit sa couronne et la tourne dans tous les sens avec une harmonie et une grâce parfaites.

[156] Spirorbis nautiloides Lamarck.

Ce pauvre animal est sans tête, sans yeux et même sans mâchoire. Il ferme hermétiquement sa maisonnette avec un septième tentacule terminé par une massue, à peu près comme celui de la Serpule.

Les Térébelles[157] sont aussi des Annélides tubicoles. Elles se font distinguer par leurs nombreux appendices filiformes, susceptibles d'une grande extension, placés autour de la bouche, et par leurs trois paires d'organes respiratoires en forme d'arbuscules et non pas en éventail.

[157] Voyez figure 1, planche XXI.

Les tentacules de ces Annélides ressemblent, au premier abord, à des fils charnus, cylindriques, d'une extrême flexibilité. Mais en y regardant plus attentivement, on reconnaît qu'ils sont aplatis et rubanés, et qu'ils offrent une rainure longitudinale pouvant se transformer en pli et saisir alors les corps étrangers qui sont à leur portée.

Dans une espèce, la rainure dont il s'agit est bordée, de chaque côté, par une série de denticules.

Les organes respiratoires des Térébelles sont fort beaux. Ils offrent, dans leurs divisions, une grande profusion d'angles, de courbures et de pointes. Leurs couleurs sont très-variées et très-brillantes.

Le tube protecteur de ces animaux est composé de vase, d'argile, de grains de sable et de fragments de coquilles agglutinés. Il a une forme cylindrique. On remarque, à son orifice, des bords prolongés en petites branches de même nature, qui servent à loger les tentacules.

Si l'on met dans un aquarium une Térébelle privée de son fourreau, on verra l'Annélide étendre ses fils tentaculaires, balayer le sable, et l'accumuler dans un coin pour en construire une nouvelle habitation. Le petit architecte développe une grande activité dans la mise en œuvre de ces matériaux. Quand le tube est en partie formé, il s'y enferme et y demeure caché tout le long du jour. Vers midi, l'animal manifeste une certaine inquiétude, laquelle augmente au fur et à mesure que le soir approche. Aussitôt que le soleil est couché, les tentacules sortent de la maisonnette, et se mettent à l'ouvrage. Chacun saisit un grain de sable et le transporte au sommet du tube commencé. Quand un de ces bras, maladroit ou fatigué, laisse échapper sa petite charge, il la cherche jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée, et ne l'abandonne plus jusqu'à ce qu'il l'ait portée à sa destination.

Dans certaines espèces, les tentacules semblent s'être divisé le travail: les uns sont occupés au choix des matériaux, les autres au transport; certains les alignent et les agglutinent; quelques-uns ramassent soigneusement les débris qui tombent du chantier.

[Illustration: TÉRÉBELLE COQUILLIÈRE

(Terebella conchilega Gmelin).]

Le travail de construction se continue pendant plusieurs heures, sans relâche, par un véritable procédé de fourmi; il semble marcher avec lenteur. Cependant, le lendemain, on est étonné des progrès qu'a faits le petit édifice. Durant la nuit la tour s'est allongée, et, au milieu des parois nues, on aperçoit maintenant des particules de sable régulièrement et solidement unies ensemble, qui en constituent le revêtement extérieur. L'architecte, satisfait, se repose alors de ses travaux et au milieu de ses travaux. Mais ce repos ne dure que jusqu'au soir. (Rymer Jones.)

L'intérieur du tube est tapissé d'une mince couche de matière semblable à de la soie, laquelle réunit et fortifie les éléments de la maçonnerie, et décore en même temps d'une jolie tenture les murs de la chambrette. Cette matière provient d'une humeur gluante sécrétée par la peau de l'Annélide, humeur précieuse qui sert à la fois de ciment et d'ornement.

Quand on arrache brusquement une Térébelle de son tube, on la blesse quelquefois; on entame ses anneaux ou l'on mutile ses tentacules. L'animal paraît peu affecté de ces accidents. Un bras de moins n'est pas un grand malheur pour notre infatigable architecte. Il recommence une nouvelle maison, comme s'il ne lui était rien arrivé!

La Térébelle tisserand[158] ne se borne pas à construire une maisonnette tubuleuse avec du sable et de la vase; elle fabrique aussi une sorte de toile d'araignée, une manière de filet pour entourer ses œufs. Cette toile est très-mince, un peu irrégulière, et composée de fils si fins et si transparents, qu'ils sont presque invisibles. C'est un travail fort compliqué, où se trouvent au moins cinquante fils de la longueur du petit tisserand.

[158] Terebella textrix Dalyell.

M. de Quatrefages a désigné sous le nom de Térébelle Emmaline[159] une nouvelle espèce ravissante, dont il a bien voulu nous communiquer un dessin.

[159] Terebella Emmalina Quatrefages (voy. la figure 1 de la planche XXI).

Le corps de cette espèce est allongé, déprimé et comme rubané; il s'amincit fortement en arrière. En dessus, il offre une belle teinte bleu d'azur, qui passe bientôt au vert gai, puis au lilas clair, et enfin au jaune d'ocre. Le dessous est plus ou moins doré. Les articulations, à peine sensibles à la partie antérieure, deviennent de plus en plus marquées dans la région caudale. On prendrait cette dernière pour un rameau de Salicorne. Ses bords sont garnis d'une rangée de petits pieds en forme de mamelons; les quinze premières paires pourpres et terminées par un pinceau de poils ou de crochets; les autres, jaunâtres et sans armure.

Les six branchies forment en avant et en dessus, à gauche et à droite, deux rangées latérales de panaches d'un beau rouge vermillon, semblables à des arbustes de Corail en miniature. La paire antérieure est la plus grande; la postérieure, la plus petite.

Sur le front naissent de soixante à quatre-vingts tentacules ou cirres trois fois au moins plus longs que l'Annélide, presque aussi minces que des fils d'araignée, demi-transparents et jaunâtres. Les uns sont droits, les autres flexueux, quelques-uns tordus en spirale. Tous creusés d'un canal central, en communication avec la cavité abdominale.

Ils divergent, et forment autour de la Térébelle un appareil capillaire de la plus grande délicatesse. Ce n'est pas un réseau, car tous les cirres sont distincts. C'est presque un nuage, tant ils sont légers et diaphanes! C'est une sorte de soleil filamenteux et contractile qui rappelle l'aigrette soyeuse et tremblante qui couronne les fruits de certaines composées. Ces tentacules servent en même temps à la préhension des aliments et à la locomotion de l'Annélide. Ce sont encore, malgré leur ténuité, des organes d'attaque et de défense; car leur surface est garnie de vésicules urticantes en forme de petites bouteilles à col court, dont l'orifice laisse passer un dard microscopique très-pointu, traversé probablement par un canal qui communique avec une glande venimeuse placée au fond de la bouteille.

Si l'on ajoute, en avant de la partie céphalique d'une Térébelle, des pailles de couleur dorée, disposées sur plusieurs rangs en peignes ou en couronnes, on aura une Amphitrite.

Celle qu'on désigne sous le nom d'éventail[160] est bien certainement une des plus jolies Annélides de nos mers.

[160] Amphitrite ventilabrum Gmelin.

Son tube ressemble à un fourreau de cuir. Il est étroit et s'élargit graduellement de bas en haut.

L'Annélide étant mise dans de l'eau fraîche, on voit, après quelques moments de repos, s'échapper de son tube plusieurs petites bulles d'air. Bientôt sortent graduellement les pointes d'un pinceau bigarré, qui s'élève peu à peu, jusqu'à ce qu'il forme un merveilleux panache, composé d'une multitude de filaments plumeux d'un carmin vif. Ce panache s'étale et prend la forme de deux éventails demi-verticaux, arrondis, concaves, disposés de manière à produire un immense entonnoir. Chaque filament est grêle, pointu et garni sur les côtés de barbes extrêmement fines, arrangées avec une grande symétrie. Ils sont serrés inférieurement et divergent plus ou moins vers la moitié supérieure. Cette dernière moitié est presque toujours d'un rouge pourpre. La base de l'entonnoir plumeux paraît d'un jaune doré, avec cinq ou six petites zones transversales et parallèles de ponctuations purpurines.

On remarque au milieu deux antennes triangulaires, pointues, brunes et vertes, et au-dessous deux espèces de lobes charnus qu'on a comparés à deux truelles. Entre ces lobes surgit un organe qui ressemble à une languette.

Le reste du corps est grêle, comme festonné, et peint en jaune, en vert, en rouge et même en brun.

Au plus léger choc, toutes ces brillantes parties s'affaissent, se resserrent et disparaissent. On ne voit plus qu'un vilain fourreau.

[Illustration]

[Illustration]

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