‹ Le monde de la merChapitre 143 sur 247 · II

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Les Albiones et les Branchellions aiment le sang rouge. Chacun son goût! Voilà pourquoi ces animaux dédaignent les Mollusques et attaquent les Poissons. Ils préfèrent les Poissons cartilagineux et plats à tous les autres: probablement parce que ces derniers n'ont pas la peau revêtue de fortes écailles protectrices; peut-être aussi parce qu'ils se tiennent dans les endroits vaseux, presque toujours au fond ou près du fond, circonstance favorable aux évolutions, aux mœurs et à la ponte de nos sanguinaires Annélides.

Les animaux parasites, qui se nourrissent exclusivement de sang, enlèvent presque toujours ce fluide à d'autres animaux doués d'une structure plus compliquée que la leur, ou, comme disent les savants, d'un organisme plus parfait. Or, dans une bête quelconque, le sang peut être regardé comme la quintessence de son alimentation. Par conséquent, une très-petite quantité de ce fluide devrait suffire à un animal très-dégradé. Pourquoi donc toutes les Sangsues en prennent-elles aussi abondamment?

Personne n'ignore que le Ver à soie mange, dans un repas, une quantité de feuilles plus pesante que son corps (Tyson). On conçoit cette voracité, les feuilles du mûrier étant peu nourrissantes et l'animal devant grandir avec rapidité! Mais le sang de l'homme ou du poisson est un liquide très-nutritif pour des Sangsues, et les Sangsues grossissent lentement! Cette habitude de gloutonnerie tiendrait-elle à ce que nos bêtes sanguivores supportent de longs jeûnes, de très-longs jeûnes, et à ce que chaque repas doit représenter chez elles un certain nombre de repas?

Les Sangsues médicinales absorbent sept fois et demie leur poids de sang humain. Les Sangsues de mer ne prennent que deux fois leur poids de sang de poisson. A quoi tient cette différence? A une circonstance de structure fondamentale, qui influe sur les appétits des unes et des autres. Les premières possèdent onze paires d'estomacs énormes, d'autant plus vastes, qu'ils sont plus postérieurs, et dont la dernière est à elle seule presque aussi grande que toutes les autres réunies. Les secondes ont un estomac tubuleux, droit, sans poches latérales. Ajoutons à cette différence que les Sangsues médicinales sont revêtues d'une peau mince, facilement dilatable, et que les Sangsues marines sont habillées d'un cuir épais très-résistant.

Mais le sang du poisson nourrit moins que celui de l'homme. Les Albiones et les Branchellions devraient donc faire de plus gros repas que les Sangsues médicinales? Pourquoi est-ce l'inverse qui a lieu?... Voilà une question physiologique dont nous ignorons la solution. Il s'en présente et s'en présentera souvent de semblables. «Tous ces mystères, dirait Pline, sont impénétrables à la raison humaine, et restent cachés dans la majesté de la nature[161].»

[161] «Omnia incerta ratione, et in naturæ majestate abdita.» (PLINE.)

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