CHAPITRE XXXV.
LE RETOUR.
La Fulminante poursuivait le Caméléon avec acharnement. Soit calcul, soit ralentissement forcé dans sa marche, plusieurs fois le brigantin fut sur le point d'être atteint par la frégate; mais alors, reprenant sans doute une allure qui convenait mieux à sa construction, il regagnait l'avantage qu'il avait perdu.
Tout à coup, par une brusque évolution, le brigantin vira de bord, vint droit à la Licorne, et en peu d'instants, la rejoignit à portée de voix.
Qu'on juge de la joie de l'aventurier lorsque, sur le pont du Caméléon, qui vint passer à poupe du trois-mâts, il vit la Barbe-Bleue, vêtue de blanc, appuyée sur le bras de Monmouth, et qu'il entendit la jeune femme lui crier d'une voix émue:--Adieu, notre sauveur... adieu... que le ciel vous protège.... Nous ne vous oublierons jamais!
--Adieu, notre meilleur ami... dit Monmouth. Adieu, digne et brave chevalier!!
Et le Caméléon s'éloigna.... Tandis qu'Angèle avec son mouchoir et le duc avec sa main faisaient un dernier signe d'adieu à l'aventurier.
Hélas! cette apparition fut aussi courte que ravissante...
Le brigantin, après avoir ainsi un moment rasé l'arrière de la Licorne, retourna sur ses pas et marcha droit à la frégate, qu'il prolongea presque à portée de canon avec une hardiesse incroyable.
La Fulminante, à son tour, vira de bord. Sans doute le capitaine, furieux de cette chasse inutile, voulut la terminer à tout prix...
Un éclair brilla, un coup sourd et prolongé se fit entendre au loin, et la frégate laissa derrière elle un nuage de fumée bleuâtre...
A cette démonstration significative, le Caméléon, ne s'amusant plus à ruser devant la frégate, se lança au plus près du vent, allure qui lui était particulièrement favorable, et prit sérieusement chasse.
La Fulminante le poursuivit, tous deux se dirigèrent vers le sud.
La Licorne avait le cap au nord-est. Elle marchait supérieurement; on comprend donc qu'elle laissa bientôt et bien loin derrière elle les deux bâtiments s'enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de l'horizon.
Croustillac était resté les yeux attachés sur le navire qui emportait la Barbe-Bleue... Il le suivit d'un regard avide et désolé jusqu'à ce que le brigantin eût tout à fait disparu dans l'espace...
Alors deux grosses larmes roulèrent sur les joues de l'aventurier...
Il laissa tomber sa tête dans ses deux mains dont il se couvrit le visage...
· · ·
Le capitaine Daniel vint brusquement interrompre la douloureuse rêverie du chevalier; il lui frappa joyeusement sur l'épaule et s'écria:
--Ah ça, notre hôte, la Licorne est en bon chemin, si nous descendions boire un coup de sangria au madère en attendant l'heure du souper? J'espère que vous allez me faire encore de vos drôles de tours qui me font tant rire... vous savez? quand vous faites tenir des fourchettes toutes droites sur le bout de votre nez... Allons boire un coup...
--Je n'ai pas soif, maître Daniel, dit tristement le Gascon.
--Tant mieux, vous n'en boirez qu'avec plus de plaisir; boire sans soif, c'est ce qui distingue l'homme de la brute, comme on dit.
--Merci... maître Daniel... mais je ne saurais...
--Ah ça, morbleu! qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout drôle; est-ce parce que vous n'avez pas fait fortune, vous qui vous étiez vanté d'épouser la Barbe-Bleue avant un mois? Dites donc, vous souvenez-vous? vous auriez joliment perdu votre pari! vous n'avez pas seulement osé aller au Morne-au-Diable, j'en suis bien sûr...
--Vous avez raison, maître Daniel, j'ai perdu mon pari...
--Comme vous n'avez rien parié du tout, ça ne vous ruinera pas de le payer... heureusement... Ah! dites-donc, j'ai depuis un quart d'heure quelques questions sur le bout de la langue; comment étiez-vous à bord de la frégate? comment le capitaine du brigantin vous a-t-il recueilli? vous le connaissiez donc? et puis cette femme et ce seigneur qui vous ont dit tout à l'heure adieu... qu'est-ce que tout cela signifie?... Oh! après ça, si ça vous gêne, ne me répondez pas; je vous demande cela, c'est seulement pour le savoir... S'il y a un secret... motus, n'en parlons plus...
--Je ne puis rien vous dire à ce sujet, maître Daniel.
--Mettons alors que je n'ai rien demandé, et vive la joie... allons, riez donc, riez donc... qu'est-ce qui vous attriste? est-ce parce que vous voilà encore avec votre même habit vert et vos mêmes bas roses qui ont joliment déteint à l'eau de mer, soit dit sans vous offenser? Je vais vous prêter de quoi changer, quoiqu'il fasse une chaleur d'étuve, car ce n'est pas sain de laisser ses habits sécher sur son corps... Allons, allons, quittez donc cet air soucieux! voyons! est-ce que vous n'êtes pas mon hôte, puisque vous êtes ici par ordre de mon armateur? Et quand même! est-ce que je ne vous avais pas dit que vous pouviez rester à bord de la Licorne tant que ça vous plairait? car, vrai Dieu, j'adore votre conversation, vos histoires, et surtout vos tours. Ah! dites donc, j'ai justement une espèce d'étoupe faite avec du fil d'écorce de palmier... ça brûle comme une amorce, ça sera fameux, vous avalerez ça, et vous nous cracherez de la flamme et de la fumée comme un vrai démon, pas vrai?
--Le chevalier ne paraît pas disposé à vous égayer beaucoup, maître Daniel, dit une voix grave.
Croustillac et le capitaine se retournèrent; c'était le père Griffon qui, de la dunette, avait assisté à la poursuite du brigantin, et qui descendait sur le pont.
--Il est vrai, mon père, je me sens un peu triste, dit Croustillac.
--Bah! bah! si mon hôte n'est pas en train, il le sera tout à l'heure, car il n'est guère mélancolique de son état... Je vais toujours préparer le sangria, dit Daniel. Et il quitta le pont.
Après quelques moments de silence, le religieux dit à Croustillac:
--Vous voici encore l'hôte de maître Daniel... Vous voilà aussi pauvre qu'il y a dix jours.
--Pourquoi serais-je plus riche aujourd'hui qu'il y a dix jours, mon père? demanda le Gascon.
Il faut le dire à la louange de Croustillac, ses regrets amers étaient purs de toute pensée cupide; quoique pauvre, il était heureux de songer qu'à part le petit médaillon de la Barbe-Bleue, son dévouement avait été complétement désintéressé.
--Je crois, dit le père Griffon, que le duc de Monmouth sera fâché de n'avoir pu récompenser votre dévouement comme il le devait. Mais ce n'est pas tout à fait sa faute... les événements se sont tellement pressés...
--Vous ne parlez pas sérieusement, mon père... Pourquoi le prince aurait-il voulu humilier un homme qui a fait ce qu'il a pu pour le servir?
--Vous avez fait pour le prince ce qu'un frère aurait fait; pourquoi, vous sachant pauvre, ne serait-il pas en frère venu à votre aide?
--Pour mille raisons j'en aurais été désolé, mon père... Je compte même sur l'agitation de la vie que je vais mener plus aventureuse que jamais pour me distraire... Et j'espère...
Le Gascon n'acheva pas et cacha de nouveau sa tête dans ses mains.
Le religieux respecta son silence et s'éloigna.
· · ·
Grâce aux vents alizés et à une belle traversée, la Licorne fut en vue des côtes de France environ quarante jours après son départ de la Martinique.
Peu à peu la tristesse morne du chevalier s'était calmée.
Avec un instinct de grande délicatesse, instinct aussi nouveau pour lui que le sentiment qui l'avait sans doute développé, le chevalier avait réservé pour la solitude les pensées mélancoliques et douces qu'éveillait en lui le souvenir de la Barbe-Bleue, car il ne voulait pas exposer ces précieuses rêveries aux grossières plaisanteries de maître Daniel ou aux interprétations du père Griffon.
Au bout de huit jours, le chevalier était redevenu, aux yeux des passagers de la Licorne, ce qu'il avait été durant la première traversée. Sachant qu'il devait payer son passage par sa bonne humeur, il mit cette espèce de probité qui lui était particulière à amuser maître Daniel; il se montra si bon compagnon, que le digne capitaine voyait arriver avec désespoir la fin de la traversée.
Croustillac avait formellement déclaré qu'il irait prendre du service en Moscovie, où le czar Pierre accueillait alors parfaitement les soldats de fortune.
Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque la Licorne se trouva en vue des côtes de France.
Maître Daniel, par prudence, préféra d'attendre le lendemain pour aller au mouillage.
Peu de temps avant le moment de se mettre à table, le père Griffon pria le Gascon de venir avec lui dans sa chambre.
L'air grave, presque solennel du religieux parut étrange à Croustillac.
La porte fermée, le père Griffon, les yeux humides de larmes, tendit ses bras au Gascon, et lui dit:
--Venez... venez, excellente et noble créature... venez, mon bon et cher fils.
Le chevalier, à la fois attendri et étonné, serra cordialement le religieux dans ses bras, et lui dit:
--Qu'avez-vous donc, mon père?
--Ce que j'ai? ce que j'ai? comment! vous... pauvre aventurier... vous que votre vie passée devait rendre moins scrupuleux qu'un autre... vous sauvez la vie du fils d'un roi, vous vous dévouez avec autant d'abnégation que d'intelligence.... et puis, cela fait, vos amis en sûreté... vous revenez à votre obscure et misérable vie; ne sachant pas même à cette heure, à la veille de rentrer en France... où vous coucherez demain! et cela sans avoir dit un mot, un seul mot pour vous plaindre, ou de l'ingratitude, ou du moins de l'oubli de ceux qui vous doivent tant!
--Mais, mon père...
--Oh! je vous ai bien observé, moi, pendant cette traversée! jamais une parole amère... jamais seulement l'ombre d'un reproche... comme par le passé, vous êtes redevenu insouciant et gai... Et encore... non... non... Oh! je l'ai bien vu... votre joie est factice; vous avez même perdu dans ce voyage... votre seul bien... votre seule ressource... cette insouciante gaieté qui vous aidait à supporter l'infortune.
--Mon père... je vous assure que non...
--Oh! je ne me trompe pas, vous dis-je! la nuit.... je vous ai surpris seul... assis à l'écart... sur le pont, y rêvant tristement... Autrefois est-ce que vous rêviez jamais?
--N'ai-je pas, au contraire, pendant la traversée, diverti maître Daniel par mes plaisanteries, mon bon père?
--Oh! je vous observai bien; si vous avez consenti à amuser maître Daniel, c'était pour reconnaître comme vous le pouviez l'hospitalité qu'il vous donnait... Écoutez, mon fils... Je suis vieux, je puis tout vous dire sans vous offenser, eh bien! une conduite telle que la vôtre serait déjà très belle, très digne de la part d'un homme que ses antécédents, que ses principes rendraient naturellement délicat; mais de votre part, à vous, qu'une jeunesse oisive, peut-être coupable, semblait devoir destituer de toute élévation... cela est doublement noble et beau, c'est à la fois l'expiation du passé et la glorification du présent... aussi de pareils sentiments ne pouvaient rester sans récompense..... l'épreuve a trop duré, oui... je m'en veux presque de vous l'avoir imposée.
--Quelle épreuve, mon père?
--Encore non... cette épreuve vous a permis de montrer une délicatesse aussi noble que touchante.
On frappa à la porte du père Griffon.
--Qu'est-ce?
--Le souper, mon père.
--Allons, venez, mon fils, dit le père Griffon en regardant Croustillac d'un air singulier, je ne sais pourquoi il me semble que la journée se terminera heureusement pour vous.
Le chevalier, assez surpris de ce que le révérend l'avait fait descendre dans sa chambre pour lui tenir le discours que nous avons rapporté, suivit le père Griffon sur le pont.
Au grand étonnement de Croustillac, il vit l'équipage en habit de fête; des fanaux allumés étaient suspendus aux haubans et aux mâts.
Lorsque l'aventurier parut sur le pont, les douze pièces d'artillerie du trois-mâts tirèrent en salut.
--Mordioux! mon père, qu'est-ce que cela? dit Croustillac, sommes-nous attaqués?
Le père n'eut pas le loisir de répondre à l'aventurier; le capitaine Daniel, en habit de gala, suivi de son lieutenant, de son officier et des maîtres et contremaîtres de la Licorne, vint respectueusement saluer Croustillac, et lui dit avec un embarras mal dissimulé:
--Monsieur le chevalier... vous êtes mon armateur... ce bâtiment et la cargaison vous appartiennent.
--Au diable, compère Daniel, répondit Croustillac, si vous êtes ainsi fou avant souper, que sera-ce donc après boire... notre hôte?
--Je vous demande bien des pardons, monsieur le chevalier, continua Daniel, de vous avoir fait faire des tours d'équilibre sur votre nez, et de vous avoir induit à mâcher de l'étoupe pour cracher du feu pendant la traversée. Mais, aussi vrai que nous sommes en vue des côtes de France, j'ignorais que vous fussiez le propriétaire de la Licorne.
--Ah çà, mon père, m'expliquerez-vous? dit Croustillac.
--Le révérend vous expliquera d'autant mieux les choses, monsieur le chevalier, reprit Daniel, que c'est lui qui m'a remis tout à l'heure une lettre de mon correspondant du Fort-Royal, qui m'annonce qu'en vertu de la procuration qu'il a toujours eue de mon armateur de La Rochelle, il a vendu la Licorne et sa cargaison aux fondés de pouvoirs de M. le chevalier Polyphème de Croustillac; ainsi donc la Licorne et sa cargaison vous appartiennent, monsieur le chevalier, vous me donnerez reçu et acquit de ladite Licorne et de ladite cargaison lorsque nous aurons touché à tel port de France ou de l'étranger qu'il vous conviendra de désigner, lequel reçu et acquit je remettrai à mon armateur pour ma complète décharge dudit navire et de ladite cargaison.
Après avoir prononcé cette formule légale tout d'une haleine, maître Daniel, voyant Croustillac rêveur et soucieux, crut que le chevalier lui gardait rancune; il reprit avec un nouvel embarras:
--Que le père Griffon, qui me connaît depuis des années, vous l'affirme, et vous le croirez, monsieur le chevalier... je vous jure qu'en vous demandant d'avaler de l'étoupe et de cracher du feu, j'ignorais que j'avais affaire à mon armateur et au maître de la Licorne... Non, non, monsieur le chevalier, ce n'est pas à celui qui possède un bâtiment qui, tout chargé, peut valoir au moins deux cent mille écus...
--Ce bâtiment et sa cargaison valent ce prix? dit l'aventurier.
--Au bas prix encore, monsieur le chevalier... au plus bas prix... à vendre en bloc et tout de suite;... mais en ne se pressant pas, on aurait cinquante mille écus de plus...
--Comprenez-vous maintenant, mon fils? dit le père Griffon. Nos amis du Morne-au-Diable, apprenant que de graves intérêts me rappelaient subitement en France, m'ont chargé de vous faire accepter ce don de leur part. Pardonnez-moi, ou plutôt félicitez-moi d'avoir si bien éprouvé l'élévation de votre caractère en ne vous révélant qu'à cette heure le bienfait du prince...
--Ah! mon père, dit Croustillac avec amertume, en tirant de son sein le médaillon que la duchesse lui avait donné, et qu'il portait suspendu à un pauvre lacet de cuir, avec cela j'étais récompensé en gentilhomme... Pourquoi maintenant me traitent-ils en vagabond, en me faisant cette splendide aumône...
· · ·
Le lendemain la Licorne entra dans le port.
Croustillac, usant de ses nouveaux droits, emprunta vingt-cinq louis à maître Daniel sur la cargaison, et lui défendit de descendre à terre avant vingt-quatre heures.
Le père Griffon alla loger au séminaire.
Croustillac lui donna rendez-vous pour le lendemain à midi.
A midi, le chevalier ne parut pas; mais il fit remettre ce billet au religieux par un garde-note de La Rochelle.
--«Mon bon père... je ne puis accepter le don que vous m'avez offert... Je vous envoie un acte en règle qui vous substitue à tous mes droits sur ce bâtiment et sur sa cargaison... Vous emploierez le tout en bonnes oeuvres, selon que vous l'entendrez. Le tabellion qui vous remettra ce billet se consultera avec vous pour les formalités, il a mes pouvoirs.
«Adieu, mon bon père; souvenez-vous quelquefois du Gascon, et ne l'oubliez pas dans vos prières.
«Chevalier de Croustillac.»
Et le père Griffon n'entendit plus parler de l'aventurier.
ÉPILOGUE.