‹ Le mors aux dentsChapitre 10 sur 27 · Chapitre 10

Chapitre 10

Valéry ne dormait presque pas cette nuit-là. Il se sentait dans l’état d’un lycéen qui va à son premier rendez-vous. Son impatience était telle que vingt fois il fit sonner sa montre à répétition, pour s’assurer de l’heure, et même il ralluma sa bougie, pensant que sa montre devait s’être arrêtée ; la vue de la pendule lui fit un peu de honte, et il attendit le jour avec plus de dignité.

Jamais il n’avait rencontré de femme qui eût sur lui un tel empire. Il sentait très bien que sitôt qu’elle l’aurait effleuré de la main, elle prendrait possession de tout son être. Il savait que pendant quelques jours, quelques semaines peut-être, il ne verrait qu’elle et ne pourrait vivre qu’auprès d’elle.

Mais cet état violent qui le faisait trembler d’impatience et de convoitise n’effrayait pas Dornemont. Il s’était déjà vu ainsi, quoique assurément avec moins d’intensité, et il savait le peu que duraient chez lui ces grandes passions sensuelles. Plus d’une fois, il s’était dit : « J’aime celle-là ! » et quelque temps après il s’était aperçu qu’il n’aimait en réalité que lui-même, et les émotions que lui procuraient ces ardeurs passagères.

Il aimait celle-ci beaucoup plus, mais pas autrement. Eh bien, soit ! Il l’aimerait tant que cela durerait. Peut-être, et même probablement, cette femme troublante lui donnerait des joies plus grandes que celles qu’il avait encore connues ; tant mieux.

De l’argent à discrétion et une belle femme ardemment convoitée dans ses bras, c’était pour Dornemont l’idéal du bonheur. La partie du jeu de la veille lui avait donné l’argent qu’il pouvait dépenser aussitôt avec sa nouvelle idole ; la vie était trop belle, et c’est ce qui empêchait Valéry de dormir.

Le jour vint : si impatient qu’on soit, il finit pourtant par venir tous les matins. Le courrier fut vite lu et plus vite expédié ; à vrai dire, Dornemont ne put jamais se rappeler ce qu’il avait fait pendant la matinée.

À dix heures trois quarts, il sortit, prit un coupé qu’il avait commandé chez Brion, car il ne voulait pas se servir de sa propre voiture, et, au moment où onze heures sonnaient, il descendit sur le trottoir de la rue Laffitte.

Comme il passait devant la loge de la concierge, cette femme, qui le guettait, sortit et lui dit :

— M. et madame Brazenyi n’y sont pas. Dornemont la regarda avec cette hauteur qu’il apportait dans ses relations avec les gens qui lui déplaisaient, et passa sans même prendre la peine de répondre.

— Tu peux monter, va ! gronda la concierge, ça ne t’avancera pas beaucoup !

Il monta, en effet, et sonna. Après un temps qui lui parut long et qui n’était pas court, la femme de chambre vint ouvrir, et lui dit :

— Il n’y a personne, monsieur.

Valéry resta immobile, comme un bœuf qui reçoit le premier coup d’assommoir.

— Cela ne se peut pas, fit-il presque aussitôt. Allez voir, je vous prie, et dites à madame que c’est moi, Dornemont ; que j’ai une communication urgente à lui faire.

— Madame est sortie avec monsieur, répéta la soubrette.

C’était une fille simple, qui ne devait pas savoir grand-chose de la vie parisienne.

Valéry était entré machinalement et se trouvait dans l’antichambre.

— Il doit y avoir une lettre pour moi, dit-il ; voulez-vous voir ?

— On ne m’a rien dit, répondit la jeune fille, mais je vais voir. Si monsieur veut entrer ?

Valéry entra dans le salon, qu’il parcourut du regard : rien. Pas un bout de papier, rien qui témoignât qu’on avait préparé une sortie ou un départ.

— Mon mari fera des courses, avait dit madame Brazenyi, c’était cela ! Au dernier moment, le mari l’avait emmenée, et elle n’avait pas pu s’y refuser. – Vous ne savez pas quand ils rentreront ? demanda-t-il, pris d’une nouvelle espérance qui lui rendit toute son élasticité.

— Je ne sais pas, monsieur. Madame a pris son nécessaire de voyage.

— Comment ! fit Valéry, qui crut avoir mal entendu. Un voyage ?

— Je ne sais pas, monsieur ! Madame n’a pourtant pas emporté de robes, ni malles ni valise, ni rien du tout, que son nécessaire, dans un sac, à la main.

Valéry sentait la tête lui tourner, cependant il s’efforça de faire bonne figure, et, tirant une carte de son portefeuille :

— Vous leur remettrez ceci quand ils reviendront, dit-il, avec mes compliments.

Il redescendit l’escalier, ahuri, perdu, dans l’état d’esprit d’un chien égaré. Il eût volontiers passé par la portière de chaque voiture pour regarder si celle qu’il voulait n’y était pas.

Ce départ indiquait quelque mystère : le mari s’était-il aperçu de la chose ? c’était donc un mari pour tout de bon ? Il ne se contentait pas d’être absurde, il exerçait son autorité ?

Valéry se dit que, s’il le rencontrait en ce moment, il lui tordrait le cou comme à un simple poulet.

Tout à coup une idée lui vint : elle avait écrit, et la lettre devait être chez lui !

Il se fit conduire en hâte à son hôtel et bouleversa les nombreux papiers de toute espèce qui s’amassent chez les gens en vue à chaque distribution de la poste. Il y avait beaucoup de lettres, mais toutes d’une écriture connue. Il les ouvrit cependant, courant à la signature pour en avoir le cœur net, et les rejetant sans les lire. Que lui importaient les affaires ! Il ne voulait qu’une seule chose en ce moment-là, et on la lui avait enlevée !

Il s’enferma dans son cabinet, fit dire qu’il ne paraîtrait pas à déjeuner, demanda du thé et des œufs, et attendit…

Rien ne vint.

Le courrier de deux heures lui apporta de nouvelles lettres et de nouveaux imprimés, il les jeta dédaigneusement sur le tapis. Elle écrirait ; c’était impossible qu’elle n’écrivît pas ! Elle ne pouvait l’avoir joué à ce point ! Elle était sincère, la veille ! On ne peut feindre ces émotions-là ! Elle lui avait donné rendez-vous ; ce n’était pas un rêve…

La pendule sonna trois heures. Il se releva du divan où il s’était jeté dans un accès de rage muette, et se secoua comme un chien qui sort de l’eau. Tout cela pour une femme ! C’était ridicule, en vérité !

Il passa dans son cabinet de toilette et en sortit au bout de dix minutes, très correct, mais plus roide et plus gourmé que de coutume. Plus il était ému en réalité, plus il savait se faire impassible. Il s’en alla à pied du côté de la Bourse.

Sur le boulevard, il croisa deux ou trois hommes de sa connaissance, qui le regardèrent d’un air un peu étonné, avec le demi-arrêt de qui voudrait demander quelque chose et qui renonce à son idée.

— Je dois être pâle, se dit-il. Cela n’aurait, parbleu ! rien de surprenant !

Il se sentait fort irrité contre madame Brazenyi, et s’il l’eût rencontrée, elle eût reçu une verte semonce, comme on en donne aux enfants et aux domestiques.

Au coin de la rue Vivienne, il fut arrêté par Roquelet.

— J’allais chez vous, lui dit celui-ci. Avez-vous fait des démarches ?

— Pourquoi faire, des démarches ? demanda Valéry, plus gourmé que jamais.

— Cela peut toujours servir à quelque chose, il ne faut pas négliger la plus petite carte dans son jeu.

Valéry le regarda comme regarde un homme qui, visiblement, ne comprend pas.

— De quoi me parlez-vous ? dit-il enfin, sans se départir de sa hauteur.

— Est-ce que vous ne le savez pas ? Lessinard a levé le pied, pour ne pas payer ses différences. Je ne connais pas toutes vos affaires, mon cher, mais le bruit court que vous y êtes pour une forte somme, et….

Valéry pâlit encore et perdit contenance.

— Lessinard ? dit-il. Il est parti ? Sans payer ses différences ?

— Je crois que s’il avait pu les payer, il ne serait pas parti ! répondit Roquelet.

Dornemont s’appuya machinalement à la boutique du changeur, ôta son chapeau et s’essuya le front.

— Vous êtes très fortement touché alors ? demanda Roquelet. Vous pouvez me le dire, allez ! Je ne raconte jamais que ce que tout le monde sait.

— Oui, fit Dornemont, de l’air d’un homme mal réveillé ; je sais que vous êtes un ami sûr… Et il n’y a pas moyen de le rattraper ?

— Si vous vous étiez remué à temps, peut-être, on n’en sait rien ! Comment se fait-il que vous n’ayez pas paru ce matin ? Il n’y a pas d’endroit où votre secrétaire ne vous ait fait chercher entre dix et onze heures, mais on n’a pas pu vous trouver. Ah ! c’est cette femme, n’est-ce pas ? Vous aviez l’air si heureux, hier…

— Oui, dit amèrement Valéry, la femme d’hier… C’est pour elle, en effet, que j’ai perdu ma journée…

— Elle vous coûte cher ! fit Roquelet avec commisération.

— Six cent mille francs, répondit laconiquement le jeune homme.

— Allons, donnez-moi le bras, reprit son ami, et allons voir un peu ce qui se passe là-bas ; six cent mille francs, c’est gros, je le veux bien, mais vous êtes assez riche pour ne pas en être ébranlé, et puis, plaie d’argent n’est pas mortelle, dit le proverbe.

— Ah ! gronda Valéry, s’il n’y avait que l’argent… Mais voyons au plus pressé.

Les heures coulent rapidement quand on est sous le coup d’une grande douleur ou d’une grande colère : c’est l’attente qui les fait paraître longues. Il était huit heures et demie du soir quand Valéry, harassé, brisé par les émotions de cette terrible journée, s’assit devant une table, chez Bignon, pour manger n’importe quoi, dont il ne reconnaissait ni le nom ni le goût.

Roquelet, qui ne l’avait pas quitté, l’avait amené là, pensant que le malheureux garçon n’était pas encore en état de se présenter devant sa femme. Il avait eu la précaution d’envoyer à Célie un télégramme, afin de la prévenir que Dornemont ne rentrerait pas pour dîner, et maintenant il avait un peu de temps pour causer et tâcher de mettre de l’ordre dans un cerveau qui lui paraissait momentanément désorganisé.

Lorsque Valéry eut pris quelque nourriture, il revint quelque peu à lui-même. Après avoir passé la main sur son front et regardé autour de lui, il poussa un profond soupir et regarda son ami.

— Vous êtes bien gentil, lui dit-il. Voilà des heures que vous êtes avec moi ; j’ai dû faire et dire bien des bêtises, car je ne me rappelle rien.

— Vous avez fait ce qu’il fallait faire, et même avec beaucoup d’à-propos, répondit Roquelet. Mais vous êtes vraiment très abattu, et je ne vous reconnais pas ! Voyons, Dornemont, vous qui avez dit tant de fois – et prouvé – que l’argent ne vaut que pour les plaisirs qu’il donne, comment pouvez-vous être atteint à ce point par une perte, considérable, j’en conviens, mais qui peut-être réparée demain par une spéculation heureuse ?

— Ah ! ce n’est pas l’argent, murmura Dornemont. L’argent, ce n’est rien ; c’est venu après l’autre coup : c’est pour cela que j’ai été si fortement touché…

— L’autre… la femme ? demanda Roquelet, qui fit la question pour l’acquit de sa conscience.

— Oui. La femme que j’aimais ; j’étais trop heureux hier, et, vous voyez, elle m’a porté malheur depuis le commencement.

— Allons donc ! et les quatre mille louis que vous avez gagnés ?

— Qu’est-ce que c’est que cela auprès de ce que je perds aujourd’hui !

On ne discute pas avec une logique comme celle-là. Aussi bien, Roquelet avait pour principe de ne chercher à convaincre personne. Valéry s’aperçut tout à coup qu’il avait peut-être trop parlé et voulut redevenir impénétrable et gourmé ; mais sa nature d’enfant gâté, qui avait besoin de tendresse, appelait impérieusement l’épanchement.

Il avait besoin d’être consolé, de sentir une main presser affectueusement la sienne, d’être plaint même, pourvu qu’il ne fût pas pris en pitié ni tourné en ridicule. Ce n’est pas Roquelet qui pouvait lui apporter cette douceur ; pour rien au monde il ne lui eût avoué qu’il avait été joué par une coquette, et surtout de la façon dont il l’avait été.

Une idée lui vint subitement. Depuis qu’il était parti de chez lui, la lettre était peut-être arrivée ? Il ne pouvait croire encore que madame Brazenyi se fût moquée de lui.

— Je rentre, dit-il brusquement.

Roquelet le reconduisit jusqu’au seuil de la maison, mais les lèvres de Dornemont étaient closes, et son cœur resta fermé comme elles.

— Drôle de garçon ! pensa notre philosophe.

En voilà un qui sait, quand il le veut, vous mettre à la porte de sa vie ! Et le lendemain il redeviendra bon et affectueux. On l’aime et, à y réfléchir, on se demande pourquoi… Ce sont ceux-là, toujours, ondoyants et divers, qu’on préfère aux autres, et pourtant ce n’est pas juste.

Valéry eut beau chercher et s’enquérir, la lettre n’était pas arrivée. C’est alors qu’il sentit tout le poids de sa lourde perte. Sa rage était tombée, et il n’en était pas encore à l’abattement. Son chagrin fut extrême.

Les blessures d’amour-propre sont peut-être plus difficiles à panser que celles du cœur ; le cœur de Valéry n’était assurément point touché, mais la passion très violente que lui avait inspirée soudainement madame Brazenyi était de nature à lui permettre de se faire illusion à lui-même. S’avouer nettement qu’il n’avait été poussé vers elle que par un attrait purement matériel, eût été trop banal. Un léger glacis de sentimentalité fait si bien sur ces choses-là et leur donne un si doux prétexte, qu’un gourmet comme Dornemont devait prendre à tâche de s’affirmer le chagrin de son âme, ce qu’il fit amplement.

La chose la plus claire, en tout ceci, c’est qu’il détestait la femme qu’il adorait douze heures auparavant. Il lui infligea les épithètes les mieux méritées, et, enfin, se sentit plus seul et plus à plaindre qu’un enfant égaré dans les bois.

C’est en de tels moments que, d’ordinaire, on revient à sa femme. N’est-elle pas toujours là ? N’est-on pas sûr, en ouvrant deux ou trois portes, de la trouver seule, pas très gaie peut-être, et probablement disposée à accueillir le pécheur repentant ?

On ne peut pas toujours lui dire, à la chère créature devenue tout d’un coup plus chère, – pour quelques heures au moins, – on ne peut pas toujours lui dire la cause du chagrin qui vous envoie vers ce refuge ; mais ici, Dornemont avait beau jeu ; n’était-ce pas un devoir pour lui que d’annoncer à Célie la perte d’argent qu’il venait d’essuyer ?

C’est dans ce but, purement et incontestablement officiel, que Valéry se dirigea ves la chambre de sa femme.

La pendule marquait onze heures. À demi couchée sur une chaise longue, Célie lisait un volume nouveau à la lueur d’une lampe coiffée de son abat-jour. Lorsque la porte s’ouvrit, elle sursauta : les visites de son mari, à cette heure, étaient si rares qu’elle n’y croyait plus.

C’était bien lui, cependant, mais si défait qu’elle crut à un grand malheur.

— Que vous arrive-t-il, mon ami ? lui dit-elle en courant à lui, dans toute la beauté de son âme compatissante.

— J’ai fait une perte énorme, répondit Dornemont en se laissant tomber sur la chaise longue.

— Ce n’est que cela ? fit-elle en respirant. Ah ! mon ami, si ce n’est que cela, peu importe !

Il la regarda pour voir si elle parlait sérieusement, et ses yeux rencontrèrent les yeux de Célie pleins de douceur et de tendre pitié. Il lui prit les deux mains et l’attira auprès de lui.

— J’ai bien du malheur, vois-tu ! lui dit-il ; depuis quelque temps je n’ai pas de chance ! la vie ne vaut pas le mal que l’on se donne… tout est mauvais, tout est méchant ! Vos amis vous trompent…

Il épancha longtemps ce flot de misanthropie, pendant qu’elle l’écoutait, avec sa tendresse amicale, prompte à secourir. Il lui tenait une main, tout en parlant, et il sentait de temps en temps la douce pression de cette main honnête et franche, qui lui disait ce que la bouche ne proférait point.

— Voyons, Valéry, dit Célie quand il s’arrêta, je comprends votre chagrin, mais vous êtes injuste ! Vous avez de bons amis, qu’en ce moment vous méconnaissez, et puis, quand même vous n’auriez plus personne à qui vous fier, est-ce que je ne vous resterais pas, moi ? Je sais bien, ajouta-t-elle avec un sourire tendre et hésitant, que je ne puis remplir votre vie, ni vous tenir lieu de tout le monde, mais, telle que je suis, vous me voyez prête à vous encourager et à vous consoler, si vous voulez bien me laisser faire…

— Ah ! toi, tu es un ange ! s’écria Valéry en appuyant sa tête brûlante sur l’épaule fraîche de sa femme. Tu es un ange, tu as la bonté, tu as la grâce, tu es jolie comme un cœur, ajouta-t-il en se soulevant un peu pour la regarder, et tu es toute simple, toute charmante, et pas coquette…

Célie le regardait avec une compassion affectueuse. Que de temps s’était écoulé depuis qu’elle n’avait entendu d’aussi bonnes paroles sortir de la bouche de son volage mari ! Elle ne croyait pas beaucoup à la sincérité de ces retours, mais, enfin, c’était doux tout de même ! Et qui sait, peut-être un jour, à force de lui revenir par boutades, finirait-il par lui revenir pour tout de bon !

— Tu es honnête, toi, continuait Dornemont, gagné maintenant par une insurmontable émotion. Tu dis toujours la vérité, tes yeux ne mentent pas, et ta bouche est sincère… Ô Célie, console-moi, vois-tu, je suis bien malheureux !

Il jeta ses bras autour du cou de sa femme, et, détendu, abandonné, se mit à sangloter comme un enfant.

— Je suis malheureux ! Tout trompe en ce monde, tout est fausseté, hypocrisie, abomination. Toi seule es franche et candide. Célie, ma femme bien-aimée, dis-moi que tu me plains, que tu me comprends, que tu m’aimes !

— Pauvre, pauvre cher ! répondit-elle, apitoyée par la vue de ce désespoir. Pauvre cher, on lui a fait de la peine, et bien sûr il ne le méritait pas !

— Oh ! non ! fit Dornemont avec un sanglot contenu ; non, je ne l’ai pas mérité.

Si quelqu’un lui eût dit que son grand chagrin venait de ce qu’ayant eu l’intention ce-jour là de déjeuner en cabinet particulier avec la femme d’un autre, il avait vu son projet ne point aboutir, Dornemont se fût levé tout d’une pièce et eût souffleté le calomniateur.

À qui lui eût demandé alors la cause de ce désespoir, il eût répondu que la vie est pleine de désillusions, et que, lorsqu’un monsieur, presque un ami, vous fait perdre six cent mille francs, on a bien le droit de se montrer un peu misanthrope.

Et ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que Valéry le croyait en ce moment. Absolument de bonne foi avec lui-même sur ce point, il n’en comparait pas moins dans son esprit sa petite femme fraîche et simple à l’effrontée coquette qui l’avait joué, et Célie montait dans son appréciation à la hauteur des frises du grand Opéra.

Et si un autre interlocuteur, ou le même, lui eût malignement demandé pourquoi il songeait à la coquette perverse en même temps qu’à sa femme, il eût répondu, toujours avec la même sincérité, que cela n’avait aucun rapport, et qu’il fallait avoir l’esprit mal fait pour mettre en ligne deux idées aussi éloignées l’une de l’autre. Célie, c’était l’honnête femme, sa femme, et l’autre, – l’autre, c’était le plaisir ; – mais ces choses-là n’ont aucun rapport, aucun !

Cependant, lassé de pleurer, bercé par les tendres paroles que Célie lui répétait pour le consoler et le calmer, il s’endormit sur l’épaule de sa femme. Dieu sait pourtant qu’en se levant le matin, après une nuit d’impatiente ivresse, il n’avait point prévu ce dénouement. Mais c’est peut-être cet imprévu même qui lui offrait tant de charme.

Madame Dornemont cueillit alors un beau regain de sa lune de miel : sauf les moments du jour où Valéry s’occupait de ses affaires, il était tout à elle. Plein d’attentions, il avait recommencé à la promener et à la conduire partout où leur présence pouvait être remarquée.

Si Dornemont s’était interrogé, il eût reconnu qu’en affichant ainsi sa propre femme il cédait à un besoin secret, mais inexorable, de blesser madame Brazenyi dans les recoins les plus intimes de son âme. Il savait que rien n’exaspère ce genre de femmes autant que les égards prodigués aux femmes honnêtes, et, l’incontestable beauté de Célie aidant, ce vainqueur trouvait admirable d’exercer les plus cruelles représailles en accomplissant ce que la loi et la société lui imposaient comme un devoir.

Mais où était-elle, cette coquette abhorrée, cette créature indigne pour laquelle Dornemont se donnait à la fois tant de peine et tant d’agrément ?

Personne ne l’avait vue, et on l’avait complètement oubliée. D’ailleurs, on l’avait peu vue ; Maxand Louvelot seul avait eu l’air de la connaître réellement, et, si désireux qu’il fût de savoir la cause de cette disparition, Valéry n’avait guère envie d’interroger le vieux matois. À peu près sûr désormais que son oncle par alliance savait à merveille ce qu’il désirait connaître, et complètement certain qu’il n’en entendrait point le premier mot, le jeune homme s’était fait une loi de ne point faire de questions.

Il resta donc dans l’ignorance absolue du destin de celle qui pendant quelques jours avait concentré pour lui l’intensité la plus ardente de sa vie ; peu à peu l’image des yeux pervers et des cheveux dorés s’affaiblit et de matérielle devint, pour ainsi dire, transparente. Un moment, une idée baroque, saugrenue, lui avait traversé la cervelle. Est-ce que Brazenyi, ce fantoche, serait un Barbe-Bleue déguisé ? Dans un accès de fureur, aurait-il tué sa femme ?

Mais cette appréhension disparut bientôt. Maxand Louvelot avait l’air trop calme pour que cette éventualité sanglante présentât la moindre vraisemblance. Et puis, Valéry avait d’autres soucis : il lui fallait rattraper les six cent mille francs qu’il avait perdus. En attendant, il menait grand train, et, comme ses harnais n’étaient plus de la première fraîcheur, il s’acheta une autre Victoria et du même coup une autre paire de chevaux beaucoup plus jolis et beaucoup plus chers que les anciens, qu’il revendit d’ailleurs assez bien.

Six semaines environ après cette journée, qui avait marqué dans sa vie, Valéry roulait vers le Bois avec sa femme ; à la hauteur de la Madeleine, il vit venir à lui, par la rue Royale, un fiacre à quatre places, à deux chevaux, de ceux qui servent pour transporter les malles et les voyageurs aux gares de chemins de fer. Des paquets s’entassaient sur l’impériale, si nombreux que l’attention du jeune couple en fut éveillée.

Les deux voitures se croisèrent pendant que le cocher de Valéry, furieux, retenait ses chevaux qui faillirent se cabrer, et, dans l’encadrement de la portière, apparut le visage effrayé de madame Brazenyi.

Valéry poussa une exclamation sourde, et, au même moment, Célie prononça le nom de la fugitive. Celle-ci leva les yeux sur ces gens malappris qui avaient failli l’écraser, et les reconnut. Elle adressa un salut correct à Célie et reporta son regard sur Dornemont, qui y lut, dans une succession si rapide qu’elle défiait l’analyse : la raillerie, la pitié et un indicible éclair de passion, dont il resta, pour ainsi dire, calciné.

Le fiacre reprit sa route vers la rue du Havre, et le cocher fouetta ses chevaux, qui prirent le petit galop pour rattraper le temps perdu.

Valéry, un instant stupéfait, toucha le bras de son cocher, qui s’arrêta.

— Il faut que je retrouve Brazenyi, dit-il à sa femme étonnée. Cet homme a de l’argent à moi : il est urgent que je le retrouve. Va seule au Bois, et ne t’inquiète pas de moi, je rentrerai quand je pourrai.

Avant que Célie eût eu le temps de se reconnaître, Valéry s’était lancé à la poursuite du fiacre. La rue Tronchet n’est pas longue, et l’on n’y voit guère que des voitures à destination de la gare Saint-Lazare. Une calèche passait, le jeune homme sauta dedans et partit à toute vitesse.

Quand même le fiacre aurait de l’avance, on ne descend pas une telle quantité de paquets sans dépenser quelques minutes et tenir un peu de place. Dornemont était certain de surprendre la voyageuse au guichet où elle prendrait son billet ; au besoin, il passerait sur les quais de départ. Il connaissait le personnel, et plus d’une fois avait employé ce moyen pour rejoindre un ami.

Pendant une heure, il vit partir tous les trains, sans qu’aucun d’eux emmenât celle qu’il cherchait ; dépité, rongeant son frein, il redescendit dans la cour de la gare, et, pendant qu’il reprenait maussadement le chemin du boulevard, il comprit pourquoi sa recherche avait été vaine.

— Elle m’a vu, pensa-t-il, et elle s’est fait conduire à une autre gare, à celle du Nord, probablement. Elle doit demeurer dans la vallée de Montmorency !

Le lendemain, il mit en branle une agence de renseignements, – mais il n’apprit rien. S’il avait su que Maxand Louvelot possédait une propriété à Ermont, il se serait donné moins de mal.

q

Page 1