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Chapitre 9

Depuis neuf heures et demie du soir, assis à la même place, sous la lumière implacable des becs de gaz, Dornemont gagnait toujours, et le cartel suspendu au mur de la salle de jeu du cercle sonnait minuit.

Une chance bizarre, inexplicable, l’accompagnait dans tout ce qu’il faisait ; il avait fini, par défi à la destinée, par jouer sans regarder ses cartes, et, malgré tout, il gagnait toujours.

Il présentait une superbe image de la force et de la joie viriles ; le visage épanoui, l’esprit partant en fusées dans les intervalles des parties : un peu trop satisfait et le montrant trop pour un joueur très correct ; mais Valéry s’était fait pardonner depuis longtemps par sa grâce et sa brillante humeur beaucoup de choses qu’on n’eût point pardonnées à d’autres. Ceux même qui ne l’aimaient pas n’en disaient rien, se réservant pour l’occasion, peut-être éloignée, mais immanquable, où un revers accentué leur permettrait de dire tout haut et de faire répéter par des indifférents, devenus soudain des ennemis, les choses cruelles qu’ils pensaient tout bas et qu’ils préparaient de longue main. Maxand Louvelot entra dans la salle où Valéry faisait si bonne figure, et, les mains derrière le dos, dans la posture qu’il affectionnait, il le regarda sans que son neveu s’aperçût de sa présence.

— Tu as un bonheur insolent, dit Roquelet au moment où Dornemont se levait enfin au milieu d’un brouhaha général. Combien as-tu gagné ?

— Quatre mille louis environ, répondit l’heureux joueur.

— Mazette ! Tu jouais donc très gros jeu ?

— Quitte ou double.

Le partenaire déconfit faisait assez bonne figure. C’était d’ailleurs un joueur d’habitude, de ceux que rien n’étonne.

— Prenez garde, Dornemont, fit un envieux, vous avez trop de chance au jeu, cela vous portera malheur en amour ; vous connaissez le proverbe.

— Moi ? fit étourdiment Valéry ; au contraire ! Tous les bonheurs, mon cher, tous les bonheurs. Vous voyez en ce moment l’homme le plus heureux de Paris.

— Peut-on savoir ?… demanda Moilly ; sans être des amis particuliers de Dornemont, il le suivait d’assez près dans la vie, comme un être qui l’intéressait.

Valéry prit un air fat, capable de lui attirer n’importe quelle provocation si quelqu’un de ceux qui l’entouraient l’eût soupçonné de galanterie envers une femme à laquelle il eût tenu.

— Non, répondit l’heureux homme. On ne peut pas savoir !

Maxand Louvelot avait braqué sur lui son regard d’animal rusé, et l’y maintenait avec une telle persistance, que Valéry s’en aperçut.

— Bonsoir, Louvelot, dit-il en venant à lui.

— Bonsoir, répondit le malin bonhomme. Ah ! vous êtes si heureux que cela ? Bonne chance, mon cher, bonne chance ! Tâchez que cela continue.

Quelque chose dans le ton de Maxand Louvelot éveilla mieux l’attention du jeune homme. Ce n’était pas de la froideur ni du dédain, mais un avertissement sinistre. Cependant le regard du vieux financier se promenait à droite et à gauche, et Valéry ne put parvenir à le rencontrer.

Un soupçon déjà entrevu passa comme un éclair dans l’esprit de Dornemont, et, avec un aplomb qui pouvait être aussi de la maladresse, il dit tout à coup :

— Y a-t-il longtemps que vous n’avez vu les Brazenyi ?

— Aujourd’hui, riposta Louvelot. Et vous ?

— Moi aussi, fit négligemment Dornemont, en visite d’avant dîner. Un bien brave homme, ce Brazenyi.

— Oui, répliqua Maxand Louvelot, sur le même ton. Il gagne à être connu.

— Beaucoup, dit Valéry.

Les deux hommes se regardèrent, mais leurs regards, après s’être affrontés un instant, se détournèrent au même moment, comme s’ils s’étaient donné le mot.

— Dornemont, interrompit Moilly, avez-vous des affaires avec Lessinard ?

— Pourquoi ? fit Dornemont d’un air hautain.

— On dit quelque chose à propos de lui, je ne sais trop quoi…

— Il est bon, tout à fait bon, répondit Valéry en prenant l’air de hauteur qui mettait immédiatement un homme à cent piques au-dessous de lui. Ceux qui parlent ont tort. Bonsoir, messieurs ; là-dessus, je vais faire des rêves couleur de rose.

Il disparut, et à peine avait-il quitté la salle, qu’on se mit à parler de lui. On en dit un peu de bien et un peu de mal. Cette fois, il avait été loin, et plus d’un l’avait senti.

— Quand aura-t-il une bonne leçon ? fit une voix qu’on entendit au milieu du bruit confus des conversations.

— Cela vient toujours, ayez patience, répondit un autre.

Maxand Louvelot ne dit rien, mais son visage impénétrable n’exprima ni blâme ni sympathie.

— Tiens ! pensa Roquelet, voilà Louvelot qui s’amuse ; il est bien aise qu’on dise du mal de son neveu… après tout, c’est assez naturel… un neveu, c’est presque un gendre… N’est-ce pas, Moilly ?

— Je n’ai pas entendu, dit celui-ci.

— Je crois bien, je me parlais intérieurement ! Je disais qu’un neveu, c’est presque un gendre ?

Moilly sourit.

— Parfaitement ! dit-il.

Mais sur son visage, Roquelet vit passer l’ombre qui s’y montrait souvent, quand de près ou de loin, quelqu’un faisait allusion au mariage de madame Dornemont.

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