Chapitre 11
Célie était parfaitement heureuse. Noyée de larmes de joie, pleine de reconnaissance envers le monde réel et imaginaire, elle n’avait plus qu’une pensée, qu’un but dans la vie.
Comme toutes les femmes qui n’ont point vu se réaliser leur rêve, elle avait été hantée par la préoccupation de la maternité, et maintenant elle savait, à n’en pas douter, qu’elle serait mère.
Ce fut dans son âme tendre un épanouissement inouï, bien qu’elle gardât pour elle seule son cher secret, avec la pudeur jalouse des femmes dont la vie morale n’a point de confidents. Au rayonnement de son visage, à l’expression reposée, presque recueillie, de ses jolis traits un peu amaigris, on voyait qu’elle était entrée dans une période de bonheur.
Madame Haton fut la première avertie de l’événement qui se préparait : Célie trouvait tout naturel de confier ses espérances à l’ancienne amie de sa mère, celle qui lui avait donné une faible illusion de l’amour maternel ; qui, depuis trois ans, avait discrètement vu ses peines, sans que jamais un mot indiquât à la jeune femme que ses chagrins n’étaient pas absolument inconnus à toute âme vivante.
Aussi longtemps que cela lui fut possible, Célie ne parla point à son mari de ce qui lui donnait tant de joie. Elle savait que son secret n’en serait plus un à partir de l’heure où Valéry le partagerait.
En effet, la joie de Dornemont fut aussi expansive que sincère ; jusqu’alors, il n’avait point souffert de cette absence d’héritier. Il adorait les enfants des autres, se montrait leur camarade, les faisait jouer et les comblait de présents, sans que pour cela la fibre paternelle se fût trouvée chez lui souffrante ou découragée.
C’est si commode de cueillir les fleurs de la vie dans le jardin des autres ! Ainsi, les enfants des autres, toujours aimables et gentils, qui ne vous donnent point de soucis ni de responsabilités, quoi de plus charmant ? Et puis c’est si joli, les enfants ! Dans un jardin l’été, sur un tapis l’hiver, dans un salon meublé d’objets artistiques et précieux, quoi de plus attrayant que les ébats de quelques gracieuses petites créatures ?
Ce luxe, tout à fait de grande maison, Dornemont allait le posséder. C’est alors qu’il s’avisa qu’il en avait été privé jusque-là. Afin de réparer le temps perdu, Célie, soignée pour des maux imaginaires que lui inventait son mari, faillit devenir malade pour tout de bon, tant il était péremptoire et convaincu dans sa façon de surveiller une santé doublement précieuse. Mais, par bonheur pour elle, la jeune femme possédait une excellente constitution, et son médecin était très prudent. Elle put donc continuer à vivre et à espérer.
Quant à Dornemont, une fois sûr de son bonheur, après avoir comblé sa femme de cadeaux, il pensa qu’il avait droit à un peu de bon temps. La vie de ménage qu’il avait menée pendant trois mois lui paraissait, en y regardant bien, d’une austérité effrayante. C’était un menu très savoureux, mais un menu bourgeois, fait pour rétablir les estomacs fatigués : il avait faim d’un peu de cuisine pimentée ; n’était-ce pas bien naturel ?
Aussi, l’excellent garçon ne fut point surpris de se retrouver un soir chez Laure, son ancienne amie, on eût presque pu dire sur son point d’attache, c’est de là qu’il se lançait ordinairement sur les flots plus ou moins houleux dont les escales sont les cabarets à la mode.
Au bout de huit jours, il avait repris langue et pied dans ce pays récemment délaissé, et c’était une jolie fille aux cheveux dorés, aux yeux gris clair, qui charmait ses moments de loisir. Pour l’excuse de Valéry, on peut avouer qu’elle rappelait vaguement par la couleur des cheveux et un certain tour de visage, la fugitive madame Brazenyi. Pour l’excuse de la fille, elle avait ceci, que n’avait point la belle étrangère, à savoir d’être franchement des Batignolles.
Pendant ce temps, Célie cousait sa layette, et tout le monde était content.
L’enfant désiré vint au monde à la Prée, un beau matin de septembre, pendant que les bois, à peine touchés par le premier souffle de l’automne, semblaient lui offrir un berceau royal d’or et de pourpre. C’était un garçon fin et délicatement modelé comme Célie, plein d’une exubérance de vie et de joyeuse animation comme son père. Enfant ordinaire, il eût été adoré ; aimable et beau, il fut le dieu de sa mère.
À partir de ce moment, Valéry se trouva dans une situation délicieuse, dont il eût dû se montrer enchanté et dont, par une bizarrerie assez naturelle, il fut plus d’une fois mortifié.
Il put aller et venir, sortir, ne pas rentrer, faire des absences non motivées de plusieurs jours. Célie n’y semblait point prendre garde. Il la retrouvait toujours souriante et de bonne humeur. L’air un peu souffreteux et résigné qui, parfois, avait fait au volage mari des reproches muets et poignants, semblait avoir disparu pour jamais du joli visage désormais rose et frais, embelli par la maternité d’un petit air sage, que possèdent seules les femmes qui ont senti peser sur elles la responsabilité douce et terrible de l’enfant.
Les premiers froids de l’hiver ramenèrent la petite famille à Paris. Dornemont n’avait guère quitté la ville que pour quelques semaines pendant les chaleurs de l’été, où il s’était fait voir à Trouville, avec une très jolie personne qui ne lui dictait aucune espèce de ménagements dans l’expression de ses sentiments.
Célie, à son retour, en entendit quelque chose ; sa vie n’était plus aussi murée qu’auparavant aux communications extérieures. On eût dit que sa jeune maternité lui donnait le droit de tout entendre, droit dont les jeunes mariées s’empressent de profiter et qu’elle avait volontairement dédaigné jusque-là.
Les coïncidences les plus bizarres se rencontrent dans le monde, en définitive assez resserré, où se coudoient dix fois par jour ceux qui veulent faire parler d’eux. Or, Dornemont était un de ceux qui ne permettent pas à « tout Paris » de les oublier pendant vingt-quatre heures. Il voulait que tout ce qui émanait de lui fût connu, persuadé que, dans le nombre, certaines choses lui donneraient le relief qu’il souhaitait.
Depuis son échec auprès de madame Brazenyi, il avait désiré qu’on parlât de lui plus que jamais. Ses nombreuses galanteries, outre le but réel et manifeste de lui procurer les plaisirs qu’il aimait, avaient eu de plus une cause cachée : il voulait que si la perfide étrangère entendait parler de lui, et il ne doutait pas qu’elle fût parfaitement au courant de son existence, elle sût qu’il avait allègrement porté le coup de sa perte. D’abord, pour le lui mieux prouver, il avait affiché sa femme, et ensuite il avait affiché le plus joli chapelet qu’il eût pu composer haut la main, sans y apporter trop d’application.
Célie apprit en peu de semaines le nom des belles personnes que son mari avait honorées de son caprice, pendant que dans la tranquillité de la Prée, elle attendait la naissance de son fils Henri. Que lui importaient ces noms ? L’une ou l’autre, n’était-ce pas toujours la même chose ? Elle ne fit qu’en hausser les épaules.
Cependant, elle sentait bien que ces récits ne la laissaient pas tout à fait indifférente. Le regain d’affection que lui avait témoigné son mari avait amolli son âme, auparavant un peu roidie dans une résignation trop entière pour être tout à fait naturelle.
Avant que Valéry lui eût témoigné ce renouveau de tendresse, elle s’était crue détachée de lui, elle avait pensé ne voir en lui que le camarade, le compagnon de route.
Depuis qu’il l’avait appelée sa consolation et sa joie, Célie avait gardé quelque chose de plus tendre pour lui dans son cœur. On s’attache si facilement aux êtres auxquels on a fait du bien ! C’est même là le piège pour bon nombre de natures tendres et fières, qui donnent pour toujours ce qu’on ne leur demandait que comme un simple prêt momentané. Et puis Célie, devenue mère, avait gardé une sorte de reconnaissance pour le père de son enfant. S’il l’eût voulu, à ce moment de sa vie, Dornemont eût pu reconquérir l’amour de sa femme, et cet amour l’eût suivi jusqu’au tombeau.
Mais, de cet amour, il n’avait que faire ; l’amour véritable, celui qui devient l’essence même de la vie, est un embarras pour ceux qui n’aiment de l’existence que ce qu’elle offre d’attrayant. Dornemont, qui aimait les beaux vers et les pièces où l’on pleure, qui se laissait toucher jusqu’aux larmes par le récit d’un fait patriotique ou d’une bonne action, toute simple, ne se souciait point de l’amour. Célie, qui s’en était aperçue, se le tint pour dit et n’essaya point d’éveiller chez son mari des sentiments dont celui-ci se fût trouvé fort empêché.
Sa première expérience lui avait démontré que pour elle-même le mieux était de ne rien souhaiter au-delà de ce qu’elle avait ; ne possédait-elle pas maintenant un fils, ce fils adorable, merveilleux, qui commençait à lui rire, et dont les petites mains tendues vers elle caressaient si doucement son visage ?
Dornemont, qui trompait sa femme avec si peu de mesure, – si tant est que le mot tromper puisse être employé là où ne se trouve ni doute ni erreur de la part de l’être trompé, – Dornemont tenait cependant à se montrer bon mari. De temps en temps, il venait prendre sa femme et la menait faire au Bois un tour en voiture ; quelquefois, une petite promenade à pied, quand le temps était très beau et quand Célie avait quelque toilette particulièrement exquise. Mais, cet hiver-là, l’occasion avait sans doute manqué, car, depuis six semaines, on ne les avait pas vus ensemble.
Une belle après-midi de février, Valéry se sentit tout confus en cherchant dans sa mémoire combien de temps s’était écoulé depuis le temps qu’il n’était sorti avec sa femme ; ce sentiment de honte lui était d’autant plus naturel que, la veille, il avait fait une forte incartade. Confiant dans sa bonne étoile, ce qui n’était au fond de son âme qu’une forme du dédain qu’il professait intérieurement pour ses semblables, – il avait emmené une nouvelle conquête dans une petite loge aux Variétés.
Il espérait n’être pas remarqué, – parce que ce jour-là il ne tenait pas à l’être ; cependant, à la sortie, il avait été reconnu par quelques visages de connaissance, et quoiqu’il eût feint de ne pas les voir, il avait entendu dire dans son dos : – Voilà Dornemont en bonne fortune !
Le souvenir de cet incident ne lui causait aucun déplaisir ; s’il n’avait point eu envie d’être aperçu avec la femme qu’il accompagnait, il ne se fût pas risqué dans un lieu aussi peu mystérieux que les Variétés. – Mais, d’autre part, il pensait que si sa femme venait à l’apprendre, ce serait un peu dur… Ce dernier sentiment lui souffla la nécessité d’une petite promenade en tête-à-tête.
Célie était prête à sortir, sa Victoria l’attendait devant la porte ; elle accepta en souriant la proposition de son mari, et, quelques instants après, ils se dirigeaient vers le Bois.
L’air était vif et gai, le ciel se fit peu à peu rose au couchant, où se levait une brume grise ; après un tour de lac très réussi, où les deux époux avaient reçu la plus brillante collection de coups de chapeau, ils rentraient à Paris en causant sur le ton d’une affectueuse camaraderie, lorsque dans les Champs-Élysées leur voiture se trouva prise dans un engrenage compliqué d’équipages de toute espèce, causé par la rupture de la roue d’un omnibus.
La lourde machine s’était inclinée de côté, et l’accident, en lui-même sans importance, puisque personne n’avait été blessé, avait amené aussitôt une de ces foules énormes qui semblent sortir de dessous terre, tant elles s’amassent vite. Entre les voitures arrêtées se trouvèrent bientôt des groupes de piétons retenus sur la chaussée par l’impossibilité de passer.
L’écheveau se débrouilla cependant, mais très lentement. La nuit était venue, et les candélabres des refuges n’étaient pas encore allumés, à cause de la difficulté que les allumeurs éprouvaient à couper la foule pour leur service. On voyait cependant les becs de gaz s’illuminer en se rapprochant, et l’on pouvait prévoir que bientôt on entrerait dans la zone lumineuse.
Les lanternes des voitures éclairaient seules ce tohu-bohu, dont chacun, du reste, semblait avoir pris son parti. Le Parisien, bon enfant, se résigne assez volontiers à ces accidents de la vie, et, après les cinq premières minutes, pendant lesquelles il est furieux, il prend la chose en plaisanterie ou bien se remet à s’occuper de ses affaires aussi tranquillement que si rien ne l’empêchait d’avancer.
La victoria de Dornemont, après avoir cheminé de quelques mètres, se trouva derechef arrêtée contre le trottoir d’un refuge, où nombre de passants étaient bloqués comme dans un îlot.
Une voix qu’elle reconnut pour celle d’un familier de la maison, prononça distinctement ces mots, tout près de l’oreille de Célie :
— Oui, mon cher, c’est comme je vous le dis ; il n’a pas pu résister au plaisir de faire une sottise de plus. Hier, je l’ai vu sortir des Variétés une femme à son bras, – et je vous prie de croire que ce n’était pas la sienne.
Dornemont se sentit un peu nerveux.
— Avancez donc, dit-il au cocher.
— C’est impossible, monsieur, répondit celui-ci d’un ton navré.
Pendant l’échange de ces deux courtes phrases, Célie avait entendu la suite de l’autre conversation.
— On ne sait où il prend tout l’argent qu’il dépense, car il a beau faire des affaires brillantes, ça coûte cher, les femmes.
— Bah ! il a une chance du diable, cet enragé de Dornemont !
— Et vous êtes bien sûr que c’était Dornemont ?
— Puisque je l’ai vu comme en plein jour. Il fait clair sous le péristyle des Variétés. Avec une femme, vous dis-je, une femme pas mal ; mais la sienne est cent fois mieux.
Un petit cliquetis métallique se fit entendre, et en moins d’une seconde le bouquet de becs de gaz laissa tomber une clarté aveuglante sur la foule compacte.
— Tiens, le voilà ! dit l’autre interlocuteur.
La voiture se mit lentement en branle, suivant la file. Célie regardait droit devant elle, et un peu de tristesse lui serrait le cœur. C’était humiliant d’entendre raconter les fredaines de son mari ; le fait de l’entendre là ajoutait à l’humiliation : dans un salon ces choses-là semblent moins dures, mais la promiscuité de la rue les rend odieuses.
Valéry aussi regardait droit devant lui, mais c’est parce qu’il ne savait où se mettre. De plus, il était presque sûr que ses domestiques avaient entendu. Il ne tenait aucun compte de l’opinion de ses domestiques, mais, en présence de sa femme… Bref, le tout formait un embrouillamini assez compliqué, dont il ne savait comment sortir.
Ils rentrèrent sans avoir échangé une parole ; quand Valéry offrit la main à sa femme pour descendre de voiture, il sentit qu’elle évitait de s’appuyer. Alors, prenant son parti, il la suivit dans son petit salon.
Elle ôta ses gants et son chapeau sans lui parler, mais sans que rien témoignât en elle de tristesse. Elle était ennuyée que cet incident eût eu lieu ; c’est tout ce que son mari pouvait lire sur son visage.
— Célie, dit-il enfin d’une voix assez mal assurée, tu ne crois pas que ce soit vrai, dis ?
Elle rougit comme si ce fût elle qui eût menti. L’évidence était frappante ; pourquoi s’abaissait-il au mensonge ?
— Mon ami, répondit-elle en faisant un effort pour lui épargner une nouvelle humiliation, ces choses-là ne me regardent pas. Vous n’avez point de comptes à me rendre, de sorte que je n’ai point de reproches à vous faire.
Valéry se sentit piqué au vif.
— C’est fort beau de votre part, dit-il avec un peu d’amertume ; c’est très méritoire, de n’être point jalouse.
Célie sentit la pointe.
— Si je l’étais, répondit-elle, cela ne servirait qu’à me causer du chagrin et de l’ennui. Je crois que je fais mieux, en effet, de n’être point jalouse.
L’amour-propre de Dornemont ne put tenir à ce nouveau coup que lui portait inconsciemment Célie.
— C’est flatteur pour moi, en vérité ! s’écria-t-il. Vous pensez alors que je ne vaux pas la peine d’être regretté ni disputé ?
Célie sentit moralement les bras lui tomber. Elle n’avait aucun désir d’une querelle ; ce qu’elle souhaitait avant tout, c’était la paix, cette paix payée de tous les autres bonheurs de sa vie d’épouse.
— Mon ami, reprit-elle avec une fermeté qu’elle ne se connaissait point encore, j’ai pour vous beaucoup d’estime et d’amitié. Nous sommes heureux, du moins je le crois ; ne troublez point mon repos ni le vôtre en abordant imprudemment des questions qu’il est de votre dignité comme de la mienne de ne pas même effleurer.
Elle passa dans sa chambre, et dix minutes plus tard vint s’asseoir souriante et tranquille à sa place de maîtresse de maison, en face de son mari, dans la salle à manger.
Valéry n’était pas content. Oh ! mais pas du tout !
La jalousie de sa femme l’eût singulièrement gêné, et il ne se fût pas fait faute de pester contre les femmes peu intelligentes, qui ne comprennent rien à la vie. Mais le calme de Célie, son indifférence en matière de jalousie étaient une offense pour son amour-propre, et l’amour-propre de Dornemont était un gros personnage, avec lequel chacun devait compter.
— Ah ! tu n’es pas jalouse ? dit-il mentalement à sa tranquille compagne qui n’entendit point ; eh bien, je te jure que tu le deviendras !
À partir de ce moment, il n’est point de petite ruse que Valéry ne mît à profit pour instruire discrètement sa femme de ses infidélités.
Comptait-il par là se l’attacher davantage ? Pas le moins du monde. Il connaissait le caractère de Célie ; bien qu’incapable d’en mesurer la grandeur, il savait qu’elle possédait une âme vouée à son devoir. Mais la jalousie était un fleuron de sa couronne d’homme à bonnes fortunes, et il ne voulait point en être privé. Qui donc serait jalouse, si ce n’était sa femme ? Elle en avait le droit, que dis-je ? c’était un devoir, et elle l’accomplirait.
Comment s’y prendre pour rendre jalouse une femme qui a le bon esprit de ne pas l’être, et qui prend philosophiquement son parti de choses qu’elle ne peut empêcher ?
Il y a plusieurs moyens : le plus sûr est encore la répétition, qui est aussi, prétendent les avocats, la meilleure figure de rhétorique. Célie, on ne sait comment, se trouva savoir, à ne pouvoir l’ignorer exactement, quel jour et à quelle heure son mari se rendait près d’une autre femme. Il revint près d’elle après ces absences, avec des parfums violents qui ne figuraient pas à son cabinet de toilette, et prit autant de mal pour la rendre jalouse qu’il s’en fût donné pour la séduire, si elle n’eût point été sa femme.
Célie apprit ainsi beaucoup plus de choses que Valéry n’avait pensé lui en enseigner ; elle devint jalouse, en effet, et s’en voulut mortellement à elle-même d’être jalouse d’un homme pour lequel elle n’éprouvait point d’amour.
— C’est absurde, se disait-elle, mécontente et chagrine.
C’était absurde, assurément, mais cela était ! Et, contre un fait, que faire ?
La jeune femme se demanda comment cet élément perturbateur était entré dans son existence ; elle reconstitua l’historique des dernières semaines, et elle découvrit, à n’en pas douter, que Valéry avait mis tous ses soins à lui inspirer cette idée douloureuse et humiliante pour elle, alors que pour lui c’était un luxe de plus dans son heureuse vie d’homme à qui tout réussit.
Ici, pour la première fois, Célie jugea son mari. Jusque-là elle s’était contentée de l’excuser, mais, du jour où elle s’aperçut que, pour une mesquine satisfaction d’amour-propre, il n’avait pas craint de lui infliger une véritable souffrance, elle se dit que cet homme, si aimable qu’il pût être, si charitable qu’il se montrât à l’occasion, n’était pas réellement bon, et elle eut peur du monstrueux égoïsme que trahissait ce trait de caractère.
Elle l’étudia de plus près, avec cette perspicacité plus qu’ordinaire, apanage de ceux qui, après avoir été cruellement trompés, ouvrent tardivement des yeux très clairvoyants, et elle découvrit des vices de cœur là où elle n’avait encore cru constater que des défauts de caractère.
Alors, il lui vint une terreur bien naturelle, celle de l’influence que le père aurait un jour sur l’enfant.
— Pauvre cher petit, dit-elle au petit être inconscient qu’elle berçait sur ses genoux, je saurai te défendre, quand même je devrais y dépenser toutes mes forces et mourir dès que tu n’auras plus besoin de moi !
Mais ce temps était loin ; Célie, peu à peu calmée, se dit que d’ici là elle aurait beaucoup de mauvais jours, et peut-être quelques-uns de bons ; à vingt et un ans, on croit facilement aux bons jours, et la jeune femme, guérie de sa jalousie, reprit sa sérénité.
Valéry s’aperçut qu’elle ne se tourmentait plus à son sujet, et en fut d’abord un peu mortifié, puis il n’y pensa plus. Il avait d’autres soucis qui lui mettaient martel en tête.
Maxand Louvelot n’était plus le même qu’autrefois. L’apparence extérieure du financier avait changé ; il s’était pour ainsi dire tassé sur lui-même, ses yeux, brillants jadis, avaient perdu beaucoup de leur vivacité, et la lèvre inférieure, autrefois fermement pressée contre l’autre comme pour garder hermétiquement les secrets, se laissait tomber fréquemment, d’un air fatigué, endormi, presque bestial.
Ce n’eût rien été, car Maxand Louvelot s’étant toujours plus aimé que n’importe qui, son malheur ou sa décrépitude ne pouvaient guère désoler que lui-même ; mais, ce qui était plus grave, ses facultés intellectuelles semblaient avoir suivi la décadence de sa personne.
Trois ou quatre fois, Dornemont, qui lui demandait souvent des conseils, comme à un homme très expérimenté, n’avait pas eu à se louer de les avoir suivis ; il y revenait pourtant, car une étrange hésitation s’était emparée du jeune spéculateur récemment encore si hardi. Depuis la déconfiture qui avait accompagné son ébauche de liaison avec madame Brazenyi, il croyait plus que jamais au guignon : une sorte de crainte de ce qu’il appelait « la guigne » le paralysait quelquefois au moment de se décider, et sa première perte avait été suivie de plusieurs autres, moins importantes.
Quelques-uns de ces échecs lui étaient venus pour avoir écouté les avis de son oncle ; il eût dû se méfier de la clairvoyance du vieillard visiblement affaibli ; mais ces avertissements-là ne produisent jamais d’effet, et Valéry, se trouvant un jour perplexe, alla consulter Maxand Louvelot chez lui de bon matin, afin de le prendre au saut du lit, dans toute la fraîcheur de son esprit.
Louvelot achevait sa toilette lorsque son neveu fut annoncé, et, sans trop réfléchir, il le reçut dans sa chambre à coucher, où le jeune homme n’avait pas souvenir d’être jamais entré.
La première chose qui frappa son regard fut une très jolie miniature de madame Brazenyi, remarquablement bien sertie dans un cadre d’or vert.
Il y avait beau temps que Dornemont ne pensait plus à l’étrangère, mais, en voyant ce portrait si luxueusement logé, il ressentit un de ces petits coups au cœur, faits de colère et de passion, que la Providence lui ménageait quelquefois.
Ce dont il s’était douté à plus d’une reprise lui apparaissait aujourd’hui très clairement : Maxand Louvelot s’était réservé la jolie blonde aux cheveux mi-laine, mi-soie, et, pour éviter qu’on ne la lui prît, il l’avait mise en lieu sûr.
Le vieillard suivit le regard que Dornemont attachait sur la miniature, et, sans y mettre d’affectation, en cherchant un objet sur la cheminée, il la couvrit d’un mouchoir. Deux minutes après, tout en causant, il enleva le mouchoir, et la miniature ne reparut pas.
Robert Houdin n’eût pas mieux exécuté le même tour ; du moins c’est ce que pensa Valéry, qui, au milieu de ses préoccupations, eut grand-peine à s’empêcher de rire.
— Mon oncle, lui dit-il, pardonnez-moi de vous déranger si matin, mais j’ai besoin de vos avis. Faut-il acheter de l’Alliance bourgeoise ?
Maxand Louvelot s’était assis en face de son neveu, et sa main s’appuya machinalement sur la poche de son gilet pour s’assurer de la présence du cher portrait.
— L’Alliance bourgeoise ? Valeur de conserve, mon petit, répondit-il d’un air distrait.
— Valeur de conserve, pour combien de temps ?
— Sais pas. Deux ans, trois ans, peut-être plus. Bon à conserver. Acheter pas cher.
Dornemont remarqua ce style télégraphique, indice d’une grande fatigue mentale ou corporelle.
— Est-ce sûr ? Pensez-y bien, mon oncle ; c’est une grosse partie. Si j’engage des capitaux là-dedans, cela me gênera beaucoup…
— La dot d’Antoinette.
— Mais c’est vous qui l’avez, mon oncle ! s’écria Dornemont, très étonné de cette façon de traiter les affaires.
— Je ne l’aurai pas longtemps…
Un éclair de tristesse traversa le visage ridé du vieux financier. Il se redressa et reparut tel que Valéry l’avait connu jusqu’alors.
— Vous m’avez demandé, dit-il, s’il faut acheter quoi ?
— De l’Alliance bourgeoise.
— Achetez ! achetez bon marché et gardez aussi longtemps que ce sera utile. Ce sera une très bonne affaire dans quelques années, et puis il faudra vendre… Il faut toujours vendre… Le tout, c’est de savoir quand…
Louvelot était retombé brusquement dans l’état de décadence sénile où son neveu l’avait vu en entrant.
— C’est singulier, se dit Dornemont, on dirait que le bonhomme s’en va.
— Vous aurez la tutelle d’Antoinette, reprit Louvelot en relevant la tête. Ayez-en bien soin. Elle va sortir de pension, vous la prendrez chez vous. Célie l’aime beaucoup.
— Vous ne voulez pas la prendre, vous ? demanda Valéry, uniquement pour la forme.
— Non. Elle me gênerait.
Là-dessus, l’entretien tomba, et Valéry comprit qu’il n’avait plus rien à faire là.
Il sortit assez inquiet, ne sachant s’il devait suivre le conseil du vieillard, donné en pleine lucidité, à ce qu’il croyait, ou bien s’il devait s’abstenir. Comme il avait envie d’acheter, il acheta. Quelques jours plus tard, l’Alliance bourgeoise baissa sensiblement. Valéry alla voir Louvelot, qui parut ne se souvenir de rien. Pressé, cependant, il se rappela subitement la visite de son neveu et la réponse qu’il avait faite.
— Achetez, dit-il, achetez toujours. Vous ferez remonter, si vous achetez.
— Et vous, mon oncle, vous n’en prenez pas ? dit Valéry.
— Moi, non. Je vais à la campagne.
— Vous allez souvent à la campagne, mon oncle.
— Oui. L’air est bon pour ma santé.
— On ne le dirait pas ! pensa Valéry en le voyant s’éloigner d’un pas incertain.
Une semaine environ s’écoula, Valéry n’était pas enchanté de la tournure que prenaient ses affaires. L’Alliance bourgeoise semblait devoir rester à jamais dans les bas-fonds ; les autres spéculations n’étaient pas brillantes non plus. Enfin, un heureux coup de filet ramena la sérénité sur le front olympien de Dornemont, et, pour célébrer ce renouveau de chance, il acheta deux tapisseries des Gobelins qui lui coûtèrent les yeux de la tête, mais qu’il fit poser immédiatement dans la salle à manger et qu’il eut grand plaisir à contempler pendant huit jours.
Juste au moment où l’heureux possesseur commençait à se blaser sur la satisfaction de regarder sa nouvelle acquisition, un événement survint, qui lui porta un grand coup.
Un matin, comme Dornemont se préparait à sortir, le valet de chambre de Maxand Louvelot demanda à lui parler sur-le-champ. L’homme avait le visage étrangement défait, et sa parole était embarrassée. Ce qu’il voulait, c’était que Dornemont se rendît immédiatement chez le vieillard, qui, à ce qu’on pouvait conclure, était tombé subitement malade.
Valéry prit son chapeau et suivit le messager.
— Quand cela l’a-t-il pris ? Où ? Pourquoi ne m’a-t-on pas envoyé chercher tout de suite ? disait le jeune homme en s’efforçant vainement de faire la lumière dans un chaos de réponses contradictoires. Il obtenait si peu de succès, qu’il se tut.
Maxand Louvelot était étendu à demi vêtu sur son lit. Le médecin de la famille, arrivé un peu avant Dornemont, avait fait couper les vêtements ; des moxas énergiques corrodaient la peau partout où il y avait quelque chance de ramener la vie ; mais le docteur savait bien qu’il n’agissait que pour la forme.
La poitrine du vieillard se levait et s’abaissait encore mécaniquement, mais les yeux vitreux avaient cessé de voir depuis quelque temps déjà. Dans la chambre somptueuse, qui n’avait pas été habitée cette nuit-là, ce qu’on voyait dès le premier coup d’œil, ni amis ni parents ; rien que des domestiques effarés, le médecin soucieux et Dornemont consterné.
La respiration du mourant devint de plus en plus lente, puis se suspendit un instant, reprit deux fois et cessa.
— C’est fini, dit le médecin. Apoplexie séreuse. Il était perdu quand on m’a appelé. Pourquoi n’est-on pas venu plus tôt ? dit-il sévèrement au valet de chambre. Il y a au moins trois heures que les premiers symptômes inquiétants ont dû se manifester.
Le valet de chambre éconduisit les autres domestiques qui se tenaient là, les bras ballants, désireux d’apprendre comment leur maître avait pu mourir privé de secours. Quand la porte fut fermée, le fidèle serviteur jeta un regard sur le cadavre, pour s’assurer qu’il n’était plus à craindre, et parla.
— Voilà ce que c’est, monsieur, dit-il. M. Maxand Louvelot, le défunt, était allé hier à la campagne et m’avait emmené comme toujours. Il a soupé tard, avant de se coucher, sur les minuit, et puis il m’a congédié. À cinq heures du matin, on est venu me réveiller en me disant que monsieur était très mal ; je suis descendu, nous l’avons habillé de notre mieux, on a ordonné d’atteler le coupé de monsieur et de le ramener à Paris, où il aurait plus facilement des soins ; nous avons mis monsieur dans la voiture ; je suis monté à côté de lui, et ce n’était pas drôle, je vous assure ; sitôt arrivés, j’ai fait monter monsieur ici, on a prévenu ces deux messieurs, et voilà.
— Où est située la maison de campagne en question ?
— À Ermont, monsieur.
— Il y était seul ?
Le valet de chambre hésita un instant, et involontairement regarda encore une fois son maître défunt. À présent, il pouvait parler sans crainte de se compromettre.
— Non, monsieur, dit-il ; madame était là.
— Madame qui ? demanda brutalement Valéry.
Un éclair, ruse ou prudence, passa sur le visage du domestique.
— Je ne sais pas son nom, dit-il en baissant les yeux. On l’appelait madame tout simplement.
— Elle était attachée à M. Louvelot ? demanda le médecin.
— C’est monsieur qui était attaché à elle, répondit le philosophe à gages.
— Et elle l’a laissé partir ainsi, malade, dangereusement frappé, sans chercher à lui donner les premiers soins ?
— C’est elle qui a donné les ordres pour le départ.
Le médecin grommela quelque chose entre ses dents. Valéry ne dit rien. Il était sûr que cette femme était celle qui l’avait joué, et la pensée, à présent que les barreaux de sa cage étaient rompus, qu’il allait pouvoir la retrouver, le rendait insensible à toute autre réflexion.
— C’est à vous de prendre les mesures, dit le docteur à Valéry. Le reste ne me regarde pas, mais je voudrais que la véracité du récit de cet homme fut bien établie, afin que ma responsabilité au moins fût à couvert. Voulez-vous aller à cette maison de campagne, pour voir s’il n’y a pas là-dessous quelque mystère ? Pour moi, le cas n’est pas douteux. Le défunt a toujours trop bien vécu, je lui avais prédit qu’il finirait ainsi, et il m’avait répondu que cela lui était indifférent… Prévenez le commissaire de police et emmenez quelqu’un…
— À quoi bon ? répliqua vivement Valéry ; il suffit que j’y aille moi-même avec le valet de chambre.
Il partit pour Ermont quelques instants après, par un train qui se trouvait lui convenir. Le cœur lui battait singulièrement, lorsque, après une course assez longue, il s’arrêta devant la porte d’une jolie petite villa, véritable nid d’amoureux, enseveli sous les feuillages printaniers.
Il sonna, une femme vint ouvrir, habitante du pays, prise par les domestiques pour faire les gros ouvrages.
— Il n’y a que moi, dit cette femme. En s’en allant, les personnes m’ont donné les clefs pour que je les remette à monsieur.
Elle donna en parlant un trousseau de clefs au valet de chambre.
— Qui donc est parti ? demanda Valéry, pâle d’irritation.
— Madame, la femme de chambre et la cuisinière. Elles ont dit qu’elles allaient aux bains de mer.
Évidemment, cette femme ne savait rien ; un peu surprise du brusque départ des habitants, elle était loin de se douter de ce drame honteux d’égoïste abandon.
Valéry visita la maison fiévreusement, rageusement, cherchant partout un chiffon de papier, une enveloppe de lettre, quelque chose qui lui donnât la confirmation matérielle de ses soupçons. Mais les précautions avaient été bien prises. Le linge de maison marqué M. L., aux initiales du propriétaire, ne pouvait rien apprendre. Seul, un tiroir de commode parla hautement : au moment où Valéry l’ouvrit, il en monta une bouffée de parfum capiteuse et violente… C’était le parfum qu’affectionnait madame Brazenyi.
Pour Dornemont, c’était une preuve irréfutable ; mais ce n’en était une que pour lui. Il repartit pour Paris, plein d’une fureur concentrée.
Célie pleura son oncle : il avait été bon pour elle, quoique d’une de ces bontés banales et officielles qui ne font jamais à personne le sacrifice d’un atome de personnalité ; mais il était généreux et savait donner avec grâce, ce qui l’avait rendu aimable.
La jeune femme et sa sœur Antoinette étaient les seules héritières du vieux capitaliste.
Les amis de Dornemont lui en firent compliment ; l’héritage de Maxand Louvelot devait représenter une fortune colossale. Que ne pouvait-on pas tenter avec un semblable levier !
L’inventaire fut une surprise foudroyante. En dehors de son hôtel de Paris, qui valait un million et demi, mobilier compris, en dehors de la maisonnette d’Ermont, Louvelot ne possédait à peu près rien. Quelques valeurs déclassées, un titre de trois mille francs de rente sur l’État, acheté par le spéculateur aux jours de sa jeunesse, alors que, tout au début de sa fortune, il avait voulu se réserver une ressource pour les mauvais jours ; voilà tout ce qu’on trouva après les recherches les plus minutieuses.
Valéry n’avait pas été longtemps à comprendre pourquoi et par qui il se trouvait dépouillé de l’héritage. Aucun doute n’était possible. Les valeurs au porteur avaient été soustraites par l’hôtesse de la maison d’Ermont. Avant même de savoir si son généreux amant avait rendu le dernier soupir, elle s’était enfuie avec sa fortune. – Rien de plus naturel. Pourquoi s’en étonner ?
Dornemont n’était pas précisément étonné : il était furieux. Mais s’il avait bien analysé sa colère, il y eût trouvé autant de jalousie que d’intérêt frustré. Le même tour joué par une autre femme n’eût pas imprimé à son âme une blessure cuisante d’amour-propre froissé, de dépit concentré. Ses sentiments d’héritier dépouillé se multipliaient par la rage de l’amoureux bafoué.
— Si jamais je parviens à la rattraper ! disait-il entre ses dents serrées, qu’il entendait grincer avec un plaisir sauvage, – si je parviens à la rattraper, elle me paiera le tout ensemble. Et je la retrouverai, car, telle qu’elle est, elle ne pourra pas vivre longtemps loin de Paris.
En attendant l’heure de sa vengeance, Valéry résolut de cacher à tout le monde la déconvenue qu’il venait d’essuyer. Un de ses principes était qu’il faut toujours paraître beaucoup plus riche qu’on ne l’est réellement, afin d’inspirer plus de confiance. Personne, excepté le notaire de la famille, ne sut que l’héritage du riche Maxand Louvelot se bornait à peu près au magnifique hôtel du parc Monceau.
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