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Chapitre 12

— Nous n’allons pas habiter là ! fit Célie avec terreur, quand son mari lui annonça, non sans amertume, que, cette demeure étant tout ce qui leur revenait, il avait l’intention de s’y installer sur-le-champ.

— Si bien ! répondit-il du ton de sultan qu’il savait prendre, quand sa femme faisait mine de discuter un de ses caprices.

— Mais cela va doubler notre train de maison.

— Eh bien ! quoi ? on le doublera.

Célie leva ses yeux inquiets sur son mari.

— N’allons-nous pas un peu vite ? dit-elle de sa voix douce et musicale où vibrait une sorte de crainte. Il ne faudrait pas compromettre l’avenir de Bébé.

Dornemont répondit par un sourire olympien.

— Bébé sera riche, fit-il avec condescendance. Cependant, puisque tu ne comprends pas à demi-mot, il faut que je t’explique mes plans. Si ton oncle nous avait laissé une fortune réelle, nous aurions pu garder notre modeste petit train-train d’existence, et personne ne s’en fût inquiété. Nous vendions l’hôtel, on en plaçait l’argent sur la tête de Bébé, et tout allait pour le mieux, puisque je me lançais dans les grandes affaires avec le reste de l’héritage. Mais nous n’avons eu que l’hôtel ; si nous le vendions, je n’aurais que cela pour spéculer, et alors, pas de surface, pas d’apparence, pas d’immeubles, pas de crédit. On nous croit beaucoup plus riches que nous ne sommes, il faut continuer à paraître riches, sans quoi l’on n’aurait plus confiance en moi. Comprends-tu ?

Célie ne comprenait pas du tout ; elle hasarda une observation.

— Je comprends, dit-elle, que vous désiriez conserver un immeuble qui représente un capital considérable. Mais alors, pourquoi ne pas le mettre en location ? ou bien l’échanger contre une maison moins somptueuse, mais d’un rapport assuré ?

— Dornemont fit un geste dédaigneux.

— Ma chère, dit-il, tu n’entends rien aux affaires. Repose-toi sur moi. Je m’y entends, et tu n’auras point à t’en repentir.

Célie vit passer devant elle la vision du soir où son mari, affaissé sur son épaule, lui avait avoué la perte de six cent mille francs. Elle aurait pu lui rappeler cet épisode de leur vie et s’en prévaloir pour conseiller une prudence dont Valéry s’était départi plus qu’il n’en convenait.

Mais, comme toutes les âmes délicates, Célie avait presque honte d’être dans son droit ; il lui semblait que c’était une impolitesse, et à coup sûr un manque de tact ; elle garda donc le silence pendant un instant. Valéry, la voyant muette et non convaincue, éprouva un moment d’humeur.

— Quoi ! dit-il, tu n’es pas contente ?

— J’aurais préféré, répondit-elle bravement, vivre au-dessous de nos revenus comme de simples bourgeois et mettre de l’argent de côté. Mais vous avez raison de dire que je n’entends rien aux affaires. Cependant, si la malchance voulait que vos affaires prissent un tour fâcheux, avec cet énorme train de maison, comment ferions-nous ?

— Eh bien, et le crédit ! fit Dornemont avec un geste superbe. On baisse et l’on remonte, c’est la vie !

La jeune femme étouffa un soupir et prit un air placide. Elle sentait que la discussion ne mènerait à rien, et voulait conserver au moins la paix domestique.

Comme consolation, elle eut bientôt la société de sa sœur. Antoinette et sa dot furent remises aux mains de Valéry nommé tuteur par l’unique disposition testamentaire de Maxand Louvelot.

Entre sa sœur et son petit garçon, Célie se trouva plus heureuse qu’elle ne l’aurait cru dans la somptueuse demeure qui d’abord lui avait paru trop vaste.

Et puis, on s’accoutume si facilement au luxe ! Les choses inutiles deviennent si vite une nécessité ! Tel, qui ne possédait que la demeure la plus modeste et le bien-être le plus restreint, ne peut bientôt plus vivre sans tout l’attirail encombrant du superflu.

Célie avait vécu d’une vie large et facile ; elle prit promptement à gré l’opulence et les satisfactions d’amour-propre qui l’accompagnent. Jadis, rien n’était trop bon pour Bébé ; maintenant, rien ne fut assez beau.

Le petit garçon, heureusement, ne s’en aperçut pas. Il adorait sa mère, qui ne le quittait guère que pour la nuit. Contrairement aux usages des maisons riches où les enfants sont le plus souvent abandonnés aux mains de serviteurs plus ou moins élevés en grade, mais à peu près égaux dans l’infériorité des sentiments et de l’intelligence, Bébé ne reçut ses premières notions d’éducation que de sa mère.

Célie le regardait parfois avec une sorte de mélancolie.

— Pauvre petit ! disait-elle.

— Pourquoi le plains-tu ? lui demanda doucement Antoinette, n’est-il pas vraiment heureux ?

Vêtu d’une robe de broderie anglaise, enceinturé de moire ponceau, un grand chapeau de fine paille d’Italie doublé de rouge éclatant placé en auréole sur ses cheveux noirs et souples, frisottés naturellement comme ceux de Célie, Bébé faisait des tas de sable dans l’ajoupa de la Prée.

Une large ouverture au plafond du toit de chaume, qui recouvrait un vaste espace sablé, laissait tomber une nappe de lumière au milieu de l’ajoupa, meublé çà et là de hamacs suspendus aux poutrelles, de tables et de chaises disséminées au gré de la fantaisie de chacun. Célie, couchée dans un des hamacs, se balançait imperceptiblement en regardant les jeux de l’enfant. Antoinette, qui faisait un bouquet de fleurs cueillies au hasard de la promenade dans le parc, approcha sa chaise et sa table volante, et s’assit tout près de sa sœur.

Antoinette venait d’avoir seize ans. Grande, plus grande que Célie, mince mais robuste, elle avait la grâce et la santé d’un cabri. Quand elle courait dans le vaste jardin, emportée par un vent de folie encore enfantine, elle avait les attitudes souples et résolues d’une jeune faunesse.

Pour celle-là la vie ne paraissait pas devoir présenter d’incertitudes. Son esprit droit allait devant lui. Il fallait faire ce qui est bien, ne pas faire ce qui est mal, voilà la certitude : le reste venait après.

Son beau-frère, amusé par le ton assuré de cette sagesse toute neuve, la taquinait souvent ; elle ripostait avec l’élan d’une conscience sans tare et sans ambiguïté, si vivement parfois, que Dornemont en restait tout décontenancé. Dans les affaires, on n’est point accoutumé à résoudre si promptement les difficultés.

Il se taisait, avec un sourire qui contenait bien des réticences, pendant qu’Antoinette, pleine du sentiment du devoir accompli, mêlé à une sorte de drôlerie native qui lui faisait trouver le côté comique de toute chose, étouffait une fugitive envie de lui rire au nez, en le regardant de ses yeux clairs où nulle ombre de doute n’avait encore jeté de voile.

Tout en arrangeant ses fleurs, la jeune fille adressait de temps en temps un coup d’œil à Célie. Célie n’avait pas répondu à la question au sujet de l’enfant, et, absorbée en apparence par les constructions de sable qu’échafaudait laborieusement son fils, elle ne voulait point lever les yeux.

Enfin, Antoinette prit une branche de roses dont elle effleura doucement la main de sa sœur, pendante hors du hamac.

— Sœur, pourquoi appelles-tu Bébé pauvre petit ?

— Parce qu’il est trop heureux ! s’écria brusquement Célie, qui fondit en larmes. Trop heureux, trop riche, trop aimé… et si quelque jour tout cela allait lui manquer ?

Les grands yeux d’Antoinette restèrent fixés sur ce spectacle extraordinaire, inouï : Célie en larmes !

— Qu’est-ce que tu as ? dit-elle, traduisant ainsi sa première impression de surprise à la vue de cette douleur, nécessairement causée par quelque motif tout simple.

Célie secoua la tête ; d’un geste rapide et élégant, elle se trouva assise sur le bord du hamac, les deux pieds à terre ; puis elle essuya ses yeux et répondit d’une voix brève :

— Je n’ai rien ; il n’y a rien. Seulement Bébé est trop heureux. J’ai peur qu’un jour il ne le soit moins, et cela m’effraie pour lui. Je voudrais pouvoir l’élever plus simplement, presque pauvrement, afin que la pauvreté, plus tard, ne pût pas le surprendre.

— Célie, s’écria Antoinette, tu perds la raison ! Est-ce que nous ne sommes pas riches ? Est-ce que Valéry ne fait pas les plus belles affaires du monde ?

— Eh ! oui. J’ai tort, c’est clair, répondit la jeune femme avec un mouvement d’impatience. Je suis nerveuse, n’en parlons plus.

Antoinette laissa tout à coup tomber ses roses qui jonchèrent le sol à ses pieds, et, sans souci des épines, elle se précipita à genoux devant sa sœur, les bras tendus vers elle.

— Je t’ai fait de la peine ! lui dit-elle avec une incomparable tendresse dans la voix et dans le geste. Je ne suis qu’une petite fille pas très bien élevée, et je dis tout ce qui me passe par la tête, mais tu ne m’en veux pas, dis ?

Les larmes de Célie coulèrent alors avec plus de douceur ; elle s’inclina vers la jeune fille et baisa le front délicat qui se présentait à ses lèvres.

— Vois-tu, chérie, lui dit-elle, on parle quelquefois des pressentiments… Je ne crois pas beaucoup aux pressentiments, mais je crois aux souvenirs. Notre oncle Louvelot, qu’on croyait si riche, a laissé relativement peu de chose… Je me demande si la fortune de mon mari n’est pas aussi incertaine, et parfois cela me tourmente, non pour moi, mais pour Bébé.

Antoinette réfléchissait profondément. C’était là un raisonnement qu’elle pouvait comprendre et qui allait droit à son esprit pratique. Tout à coup, elle releva la tête d’un air de triomphe.

— Au bout du compte, dit-elle, nous avons nos dots ! Et, avec cela, nous ne mourrons jamais de faim, ni toi, ni moi, ni Bébé…

Après un instant de méditation, elle ajoute en riant :

— Quant à Valéry, je ne sais pas… Il a les dents si longues… Mais on trouvera toujours moyen de le nourrir… Il est bien gentil, ton mari, reprit-elle, en suivant une nouvelle pensée. Je ne l’aimais pas beaucoup autrefois, mais je présume que c’était de la jalousie. Maintenant je le trouve très gentil. Tu es heureuse, avec lui, n’est-ce pas ? Il a de si jolies galanteries pour toi !

Célie sourit ; une autre plus âgée qu’Antoinette eût vu de l’amertume dans ce sourire ; mais la jeune fille n’y prit point garde. Fidèle à son habitude d’exiger une réponse à chacune de ses questions, elle répéta :

— Tu es heureuse avec lui, n’est-ce pas ?

— Certainement, répondit Célie, pendant que son cœur, fondu de tendresse douloureuse, se portait vers le cher enfant qui faisait toute sa joie.

Antoinette ramassa ses roses en silence et se remit à les grouper en bouquet, ce qu’elle faisait avec un goût exquis ; puis soudain elle leva ses yeux vers sa sœur.

— Je ferai bien attention à mon choix quand je me marierai, dit-elle, et tu ne me contraindras pas ; n’est-ce pas, chérie ? Je voudrais être heureuse, et il me semble que, dans la vie, le bonheur dépend tellement du choix du mari, que j’ai presque peur d’y penser.

— Tu ne feras que ce que tu voudras, répondit Célie avec toute la chaleur de son âme affectueuse.

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