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Chapitre 13

Dès l’hiver suivant, Antoinette se vit fort recherchée. Sa dot eût suffi pour lui attirer des prétendants, et, de plus, elle avait le charme de sa beauté originale unie à un esprit aussi solide que brillant.

Elle ne se laissa pas troubler par ces hommages plus ou moins intéressés ; sans se montrer brusque ni déplaisante, elle évinça peu à peu les uns et les autres ; mais elle sut s’y prendre avec tant de tact, que les poursuivants, avertis en quelque sorte avant de s’être trop avancés, restèrent pour la plupart les amis de la maison.

L’immense cercle de relations de Dornemont rendait la tâche de Célie assez délicate.

À Paris, comme à la Prée, c’étaient des fêtes continuelles ; à l’époque de la saison des chasses, le petit château Louis XIII s’était montré tellement insuffisant qu’il avait fallu faire construire une vaste annexe, où se réunissait une société plus ou moins bruyante et choisie.

Les amis de Dornemont n’étaient pas tout à fait les mêmes que ceux de sa femme, et la présence d’Antoinette, au lieu de réunir les deux camps, accentuait la différence. C’était toujours Valéry qui faisait les invitations ; Célie se réservait uniquement le droit de convoquer quelques femmes, parmi lesquelles madame Haton, dont les cheveux blancs et la gravité souriante lui paraissaient un chaperonnage indispensable au milieu de cette cohorte d’hommes qui n’étaient pas tous bien élevés.

Mais parmi ceux qui gardaient de bonnes relations avec Dornemont, il s’en trouvait qui le faisaient pour madame Dornemont. On n’est pas jeune et belle, comme l’était Célie, sans provoquer des convoitises ; la situation de femme à peu près abandonnée, que lui faisait son mari, n’était pas de nature à décourager les concurrents.

Tant qu’elle avait été seule avec Bébé, elle avait pu se garantir contre l’invasion, avec un peu de froideur et de ce que plus d’un appelait pruderie. Mais lorsque la venue d’Antoinette, ouvertement annoncée comme demoiselle à marier, eut ouvert les portes, la retraite fut coupée à Célie.

Plus d’un, venu ostensiblement pour faire sa cour à la jeune fille, n’avait eu en réalité d’autre but que de s’attaquer à la jeune femme. Avec son esprit clairvoyant, Antoinette ne fut pas longtemps avant de s’en apercevoir.

— Confie-moi le soin de faire le tri, dit-elle à sa sœur. Je te débarrasserai bien vite de ceux qui ne sont pas venus pour le bon motif.

Avec ceux-là, en effet, elle ne garda point autant de ménagements qu’avec les autres. Roquelet, dont les cheveux étaient devenus rares, mais dont l’esprit était resté jeune, l’appelait quelquefois en riant : l’exécuteur des hautes œuvres. Et vraiment la jeune fille prenait les choses de si haut, avec une sérénité si naturelle, que les plus malins s’y laissaient prendre et ne savaient que lui répondre lorsque, sans malice apparente, elle leur retirait tout prétexte pour prolonger une situation mal définie.

Parmi les hôtes assidus de Paris autant que de la Prée, se trouva tout à coup Moilly.

Il n’avait jamais complètement cessé de se montrer dans la maison, mais ses visites étaient assez rares. Deux ou trois fois par an, Valéry l’invitait à un dîner de cérémonie ; au jour de l’an, Célie recevait de sa part quelque plante rare ou magnifique, et c’était tout. Évidemment, l’air de la maison ne lui plaisait pas.

Moilly se trouva tout à coup hériter d’une grande fortune de la part d’un parent éloigné, et, bien qu’il fût précédemment dans une situation fort honorable, cette nouvelle prospérité lui fit de nombreux amis, en même temps qu’elle lui attachait plus fortement les anciens. Valéry ne fut pas des derniers à se montrer affectueux envers cet ami négligent, et, la même année, il l’invita à chasser chez lui.

Au grand étonnement de Célie, Moilly accepta, revint ensuite, et se montra désormais un des familiers de la maison.

— Tu l’as apprivoisé, dit un soir Célie à sa sœur.

— Je ne sais pas, répondit Antoinette, sans cesser de regarder le gravier du chemin. Je ne suis pas sûre…

— De quoi ? demanda Célie, voyant que la phrase restait inachevée.

Antoinette rougit.

— De l’avoir apprivoisé, répondit-elle en riant ; mais son rire était un peu embarrassé, et elle ne reparla plus de cet incident.

Madame Haton, qui passait presque tout l’été à la Prée, surprit fort les deux sœurs, un jour, en leur annonçant qu’elle allait les quitter pour le reste de la saison.

— Qu’est-ce qui vous prend, grand-mère ? lui dit Antoinette en badinant. Vous n’avez pas le droit de quitter vos petites filles comme cela !

— Pas même pour un petit-fils ? répliqua l’excellente femme.

— Quelle plaisanterie ! Vous n’avez jamais eu d’enfants !

— J’en conviens ; mais ma sœur en a eu, et, si je n’ai pas de petit-fils, j’ai un neveu.

— Quel âge a-t-il, monsieur votre neveu ? demanda Antoinette avec sa curiosité d’enfant. Elle pensait, en comparant l’âge de madame Haton avec celui de cette sœur inconnue, que le neveu d’une personne aussi respectable devait avoir environ cinquante ans.

— Il doit avoir vingt-cinq ans, si je sais compter, monsieur mon neveu, répondit la vieille dame.

Antoinette sursauta d’étonnement.

— Et vous nous l’avez caché jusqu’à ce jour ! fit-elle sur le ton du plus vif reproche.

— Je te l’ai si peu caché, fillette, qu’il a dîné avec nous le jour du mariage de ta sœur… tu l’as oublié ?

— Ah ! s’écria Antoinette, je sais, un lycéen qui avait des manches trop courtes à sa tunique, ou qui avait des bras trop longs à lui tout seul, comme il vous plaira ; – et des mains rouges et un grand nez… et qui n’a pas dit un mot, mais qui a mangé comme quatre. Oui, je m’en souviens, mais je l’avais à peine vu ; je n’ai fait que de pleurer tout le temps.

Célie éclata de rire.

— Pas mal observé pour une petite fille qui n’a fait que pleurer, dit madame Haton qui riait à gorge déployée. Eh bien, c’est lui que je vais retrouver. Il vient de l’École des mines, et il a besoin de se refaire, car il a, paraît-il, travaillé un peu trop…

— Eh bien ! dit inconsidérément Antoinette, amenez-le ici.

— Pas avant de savoir quel garçon il est devenu, répondit madame Haton d’un air sérieux. Je ne l’ai guère vu qu’à la volée, depuis bien longtemps, et, avant de le présenter à mes amis, je veux le connaître moi-même.

Antoinette rougit et embrassa sa vieille amie.

Les lettres de celle-ci apprirent bientôt aux deux sœurs que les vieux jours d’une femme excellente, de tout temps dévouée à ceux qui avaient besoin d’elle, ne seraient pas empoisonnés par des chagrins immérités.

« Ce n’est pas un neveu que j’ai, disait-elle, c’est le fils le plus attentif et le plus tendre. Le pauvre enfant, qui n’a presque pas connu sa mère, prétend qu’il se rattrape de sa vie d’orphelin sans joies. Et, moi qui n’ai pas eu d’enfant, je me figure par moments que mon vieux cœur a toujours pratiqué la maternité. »

— Dis donc à ton mari de l’inviter, fit Antoinette, après la lecture de cette lettre.

L’invitation fut faite ; mais Sylvain Brice venait d’accepter un poste dans la haute Italie, et force lui fut de décliner.

— C’est dommage ! fit Antoinette ; j’aurais aimé à le voir, ce garçon !

— Ce sera pour une autre fois, dit philosophiquement Célie.

— Une autre fois ! Plus tard ! nous avons le temps ! s’écria Antoinette, moitié riant, moitié boudant. Vous autres, vieux, on dirait que ça ne vous fait rien d’attendre ! Mais à mon âge, c’est plus difficile !

À l’idée que sa sœur la comptait au nombre des « vieux », Célie fut prise de fou rire.

Depuis quelque temps déjà, ses belles gaietés d’enfant commençaient à lui revenir, et c’est en toute vérité qu’Antoinette, en mettant un bouquet de coréopsys dans ses cheveux noirs, vers l’heure du dîner, déclara que jamais elle n’avait été si jolie.

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