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Chapitre 14

Un an se passa encore, pendant lequel la vie s’écoula dans la même succession de plaisirs plus prétendus que réels, unissant de plus en plus les deux sœurs dans la même adoration pour Bébé, qui était décidément un petit héros, doué de toutes les perfections.

Depuis qu’il jasait et qu’en son gentil langage il traduisait les petites émotions d’une âme toute fraîche, encore mal déplissée, comme certaines fleurs aux premiers rayons du matin, son père s’était mis à l’aimer beaucoup. Il l’appelait Monseigneur et le comblait de joujoux, prétendant qu’aux enfants de roi tout est dû.

C’est que Dornemont s’était pris à se considérer comme un des rois de ce monde. Bien que sa fortune eût eu bien des hauts et des bas, il n’en avait pas moins gagné, – et dépensé, prodigieusement d’argent.

Cet argent filait entre ses doigts mal fermés comme l’eau des sources qu’on se hâte de boire dans le creux de sa main, et dont les lèvres altérées ne saisissent que quelques gouttes.

Dornemont s’était pris de rage pour la grande vie, qu’il menait maintenant dans la plus large proportion, sans que rien lui vînt à la traverse.

Il s’était créé des relations amicales dans tous les mondes politiques, car il avait le scepticisme de la fortune, qui fait considérer les opinions comme de simples éléments auxquels il faut accorder quelque attention, mais qui n’ont pas une très grande importance après tout. Valéry voulait d’abord être l’ami de gens haut placés, parce qu’au moyen de ces amis-là il serait au courant des bonnes affaires. Il voulait être bien avec les gens de demain, – et, comme on ne sait jamais qui sera l’élu du lendemain, il avait dans tous les camps quelques-unes de ces bonnes connaissances qu’on appelle : mon cher ami, et dont on ne se soucie aucunement.

Comme il prêtait volontiers des sommes moyennes, de dix à deux cents louis, il était bien vu d’une quantité de gens qu’il avait obligés, et dont quelques-uns lui avaient rendu ses avances. On s’accordait à le dire bon garçon, et sur le boulevard, entre le Gymnase et la Madeleine, sur dix personnes qui parlaient de lui, il ne s’en trouvait guère que cinq pour lui lancer un brocard, – en son absence, – car, présent, il recevait de toutes parts cette familiarité affectueuse qu’on témoigne volontiers à ceux qui remuent beaucoup d’argent.

Il était toujours le beau Dornemont, encore qu’un peu épaissi par la vie débordante de félicités qu’il menait largement. Une seule chose avait changé en lui : il ne jouait plus.

Un homme très élégant, arbitre de la vie mondaine, dédaigneux des petites chances et des petites passions, avait dit un jour devant lui :

— C’est une faiblesse que de jouer ; un homme fort ne joue pas, – et d’ailleurs ce n’est pas correct.

Dornemont se l’était tenu pour dit, et, depuis, n’avait pas touché une carte. En effet, donner en spectacle à la galerie, affirmait-il depuis, le spectacle de sa perte ou de son gain, cela n’est pas correct. Un homme correct doit être impénétrable.

Mais éblouir cette même galerie, poser devant un cercle de badauds pour l’homme bien mis, qui donne le ton et crée les modes, inaugurer un chapeau, une couleur de gants, une coupe de veston, une façon de cravate, une nouvelle manière de porter sa canne plus incommodément que de coutume, avoir des chevaux hors ligne et des équipages hors de pair, et surtout jeter à pleines mains, jeter toujours l’argent par le plus grand nombre de fenêtres imaginables, inventer même des fenêtres pour cet usage, voilà ce qu’ambitionnait Dornemont.

Sa vanité glorieuse s’arrangeait de tous les compliments. Comme l’autruche, il ne trouvait point de morceau trop gros pour lui ; autant il se montrait sensible au moindre reproche, au moindre lardon, autant ses bons camarades, le plus souvent hébergés par lui, se faisaient un plaisir sûr et facile de lui faire avaler quelque immense flatterie, pour peu qu’elle fût assaisonnée d’une sauce convenable, car Valéry était intelligent et, si l’on se moquait de lui d’une façon trop évidente, il mettait facilement les rieurs de son côté.

Malgré cette vie brillante, certains plis s’étaient creusés sur le visage de cet heureux, quelques-uns de ces plis qu’on voit seulement sur la figure de ceux qui ont des soucis d’argent.

La première lutte de Dornemont avec le guignon, celle où il avait perdu six cent mille francs, le même jour que l’espoir d’une maîtresse ; cette lutte où il avait été vaincu sérieusement pour la première fois, lui était restée dans la mémoire comme un de ces jours dont le souvenir est tellement odieux, qu’on met ses mains sur ses yeux et sur ses oreilles pour s’empêcher d’y penser.

Depuis, il avait connu d’autres mécomptes ; d’autres pertes étaient venues après celle-là ; une débâcle fameuse l’avait un moment réduit à regarder le sort en face, et à lui dire : Encore un coup, et tu seras le plus fort !

Mais aussitôt ces alertes passées, Dornemont se précipitait avec d’autant plus de fougue dans la grande vie qu’il menait de haut, comme il conduisait ses quatre chevaux.

Il la sentait dans sa main, et si elle regimbait, il ne lui ménageait pas les coups de fouet. Son attelage, un instant cabré, reprenait vite sa puissante allure, et du haut de son siège, le fouet au repos, Dornemont regardait le monde cheminer autour de lui. Il les dépassait tous, et c’était sa grande joie intérieure. Aucun sentiment n’était chez lui plus fort que celui-là, et il le sentit dans toute sa plénitude, lorsqu’un jour de grand prix, il descendit l’avenue des Champs-Élysées conduisant ses quatre juments isabelle, qui valaient la fortune d’une honnête famille de rentiers.

En passant auprès du refuge où, quatre années auparavant, il n’avait pu empêcher sa femme d’apprendre comment il la trompait, Dornemont fronça le sourcil. Toutes les fois qu’il passait là, il y rencontrait ce souvenir désagréable.

On n’aime pas à être pris en faute ; même lorsqu’au moyen de sophismes habiles on s’est prouvé à soi-même qu’on est dans son droit, on ne l’a pas pour cela prouvé aux autres, et ces autres se permettent de vous juger, ce qui est fort sot, mais inévitable… Dornemont pressa l’allure de ses bêtes.

Bon gré, mal gré, on se rangeait devant lui ; il le voyait, et son orgueil lui montait aux lèvres en un sourire qu’il ne pouvait tout à fait comprimer.

— Je n’ai pas quarante ans, pensa-t-il, la vie est à moi !…

Il se rappela soudain qu’il avait dit la même chose le jour où la signature de son contrat de mariage avec Célie lui avait ouvert toutes grandes les portes de la spéculation. – Que de chemin franchi depuis lors ! Il se souvint de ses équipages d’alors, de son mobilier qui paraissait à présent rétrospectivement mesquin, presque pauvre, et sa poitrine se gonfla d’orgueil à l’idée des deux grands flamants en émail cloisonné du Japon qui relevaient de leur bec tendu les portières de son cabinet de travail actuel.

C’étaient deux pièces incomparables ; on avait dit au marchand qu’il ne les vendrait pas, parce que personne à Paris n’était assez riche pour les acheter. Informé de ce propos, Dornemont se les était fait envoyer sans les voir, et les avait payés comptant.

C’est par de semblables procédés que l’heureux homme s’était créé cette réputation au-dessus de laquelle pour lui il n’y avait rien.

À la hauteur du palais de l’Industrie, il fut obligé de s’arrêter, à cause de l’encombrement ; pendant qu’il regardait à droite et à gauche, dans la masse enchevêtrée des voitures, aussi bien que dans la haie épaisse des spectateurs assis au bord de l’avenue, il aperçut un visage étrange, qu’il connaissait bien, et dont la rencontre lui donna un grand coup dans la poitrine.

La secousse fut si forte que ses juments frémirent, croyant qu’il leur rendait la main. Il les retint, et ses yeux cherchèrent à retrouver madame Brazenyi ; mais la masse bigarrée avait opéré un mouvement, et la jeune femme n’était plus à la même place.

Un instant après, cependant, il revit le beau visage, un peu empâté peut-être par les années, mais aussi beau que jadis, quoique différent.

Il la regardait avec une furieuse persistance, et elle ne paraissait point s’en apercevoir. La file d’équipages s’ébranla, des vides se firent, et Dornemont dirigea son attelage vers sa belle ennemie.

Au moment de déboucher sur la place de la Concorde, ils étaient assez près l’un de l’autre ; tous les regards étaient fixés sur l’équipage de Dornemont ; la jeune femme tourna nonchalamment la tête du même côté, et leurs yeux se rencontrèrent.

Valéry se sentait plein de rage ; s’il l’avait osé, il aurait lancé ses quatre bêtes de toutes leur vigueur sur la petite victoria de remise et l’aurait réduite en poudre avec la femme qui s’y trouvait. Ses yeux foudroyèrent la criminelle, mais il ne fit pas mine de vouloir la saluer.

Elle ne parut point troublée. Comme s’ils s’étaient vus la veille, elle lui adressa un signe de tête amicalement railleur avec un sourire délicieux.

Interdit, Dornemont porta machinalement la main à son chapeau, et madame Brazenyi, toujours belle et tranquille, reçut avec dignité le salut de l’homme qu’elle avait volé.

— Elle pense peut-être que je vais courir après elle, comme j’ai eu la bêtise de le faire une fois, dit Valéry ; elle verra bien que je ne tiens pas tant à elle.

Les quatre juments isabelle montèrent le boulevard Haussmann, pendant que madame Brazenyi s’en allait du côté des grands boulevards.

Valéry dormit très mal cette nuit-là. Au matin, il s’éveilla fiévreux, avec l’impression qu’on avait à lui annoncer quelque catastrophe, comme le jour où l’on était venu le chercher pour assister à l’agonie de Maxand Louvelot.

Quelques secondes suffirent pour le remettre ; il se trouva debout en un instant, et passa sous la pluie rafraîchissante de sa douche, après quoi il demanda son déjeuner et se mit à réfléchir.

Quelque chose lui disait que cette fois il n’aurait pas de peine à retrouver la femme qui s’était jadis dérobée. Dans le salut qu’il avait reçu, Valéry avait senti le désir de le revoir.

Que devait-il faire maintenant ?

Attendre, évidemment.

Dornemont se dit qu’un jour ou l’autre, le hasard le mettrait en présence de madame Brazenyi, ou que peut-être elle lui écrirait. Quelle joie il éprouverait alors à la tenir dans sa main, à l’humilier de toute façon, à la briser !

Il sentait monter à ses tempes la flamme d’une haine féroce, et la pensée qu’il pourrait la satisfaire le grisait, comme les vins de Bourgogne, qui cassent la tête.

L’aurait-il pour maîtresse ? Pourquoi pas ? Ce serait une satisfaction de plus.

La prendre, et puis la quitter brusquement, grossièrement, de façon qu’elle se sentît à jamais marquée au fer rouge de son dédain… C’était là un ragoût de vengeance qui portait en lui un parfum peu ordinaire.

Mais, pour en jouir à son aise, il fallait que Valéry fût très prudent, que rien dans sa manière d’être ne pût faire soupçonner à la belle étrangère qu’il lui en voulait sérieusement. Un moment, il se demanda si la rechercher ouvertement, tout simplement, ne serait pas encore la meilleure politique.

C’était très tentant. Dornemont avança le doigt vers le bouton électrique, prêt à envoyer son valet de chambre aux renseignements… ; puis il se retint, repoussa violemment son fauteuil et se mit à marcher furieusement dans la vaste pièce.

— Aussi ridicule, aussi sot, aussi enfant qu’un lycéen à sa première passion, se disait-il en mordant sa moustache. Je me croyais bien tranquille, bien débarrassé d’elle, et voilà qu’au fond je ne cherche que des prétextes pour la retrouver ! Une seule chose est vraie, bien vraie… Oui, je la hais, je veux la briser, la broyer ; mais, d’abord et avant tout, je la veux !

Il s’arrêta et se regarda dans la glace. Sa belle tête de vainqueur, pâle, les lèvres un peu animées par la colère, les yeux bleus embrasés d’un feu sauvage, était toujours une des plus belles qui se pussent voir au-dessus d’un collet de veston.

Les quarante ans tout proches étaient plus une promesse qu’une menace ; Valéry sentait en lui toutes les convoitises de la vingtième année, plus les moyens de les satisfaire, et la science de la vie, qui met dans la main de ceux qui la possèdent ce que d’autres s’efforcent en vain d’atteindre pendant toute leur existence.

— Qu’importe ! se dit-il, en souriant à son image ; je suis fort maintenant que j’ai vu clair en moi-même. Si je m’étais embarqué dans cette affaire sans m’apercevoir du vrai motif qui m’y poussait, je n’aurais fait que des écoles. À présent, je suis invulnérable !

Il sortit et alla à ses affaires ; tout lui réussit ce jour-là. On eût dit que la destinée l’avait pris à gré et qu’elle prodiguait à lui seul ses plus insolentes faveurs, afin d’humilier les autres. Il passa chez son banquier et en sortit les poches pleines de billets de banque ; il avait besoin de dépenser beaucoup d’argent. Celui qu’il venait de gagner lui semblait de trop dans sa vie ; c’était une sorte de prime de la chance, un de ces bénéfices pour ainsi dire par-dessus le marché, que les gens du tempérament de Dornemont considèrent volontiers comme non avenus, sauf pour le plaisir immédiat qu’ils peuvent acheter.

Il invita à dîner tous ceux de ses amis qu’il rencontra. Un fond de bohème persistait sous l’attitude correcte de ce grand garçon ; il ne se sentait que vingt-cinq ans ; en réalité, son jugement et son esprit n’avaient guère davantage. Quand il était content, il avait des gamineries d’enfant. Sa rencontre avec madame Brazenyi et la bonne journée qu’il venait de faire lui avaient fouetté le sang et l’humeur.

À sept heures, il rencontra Moilly sur le boulevard des Italiens.

— Qu’est-ce que vous faites ce soir ? lui dit-il en l’arrêtant.

— Pas grand-chose, répondit le jeune homme.

— Eh bien, venez dîner avec nous.

Valéry indiquait au-dessus de leur tête, à travers le feuillage des platanes, les fenêtres de la Maison d’Or.

— Qui cela, vous ? pas madame Dornemont ?

Valéry éclata de rire.

— Non, mon cher, pas madame Dornemont. Rien que des hommes. Tous gens d’esprit. Vous voyez bien que vous ne pouvez pas vous dispenser de venir.

— Soit, dit Moilly, après une courte hésitation ; je viendrai.

— C’est dit, dans une demi-heure, là-haut…

Les deux hommes se séparèrent. Au même moment, madame Brazenyi passa dans une voiture découverte. Valéry leva les yeux et l’aperçut. Aussitôt, il lui adressa un salut irréprochable, où se montrait toute la roideur de l’homme joué jadis, qui s’en souvient. Elle sourit avec une grâce calme, et sa voiture s’engagea dans la rue Laffitte.

— Parbleu ! pensa Valéry, elle est retournée à son ancien gîte !

Il s’en assura par lui-même, cinq minutes après. En effet, madame Brazenyi, toujours sous le même nom, habitait la même maison meublée, mais, cette fois, son appartement était au premier.

Monsieur Brazenyi ?

La concierge ne savait pas : ce n’était plus la même qu’autrefois. Madame avait loué l’appartement en son nom.

Dornemont sortit enchanté. Tout allait à souhait. En montant les marches du restaurant où ses amis l’attendaient pour dîner, il ressongea au gain prodigieux, inespéré, de sa journée, et se dit :

— Pourquoi diable m’étais-je figuré qu’elle m’apportait le guignon ?

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