Chapitre 15
Huit jours s’écoulèrent ; Valéry tenait bon. Il n’avait pas de caractère, mais il était prodigieusement entêté. Il s’était juré qu’il ne compromettrait pas sa situation par une fausse démarche, et il se tenait parole. Enchanté, d’ailleurs, de tout ce qui lui arrivait ; jamais les affaires n’avaient été plus brillantes. Il avait fait un tour à la Prée, où il avait trouvé tout son monde en belle santé, de belle humeur, par un temps merveilleux, si beau, si doux, que Dornemont lui-même, qui n’était jamais à son aise loin du bitume, n’avait pu résister à l’envie de passer deux jours sous les ombrages du joli petit château.
Fort gracieux avec Célie, il lui avait apporté de coûteux colifichets et s’était fait décerner par Antoinette un brevet de fine galanterie.
— Tout à fait dix-huitième siècle, mon beau-frère, avait dit la rieuse.
Très dix-huitième siècle, en effet, sous le rapport du sens moral surtout ; mais cela ne paraît à la surface qu’à de rares intervalles, et Antoinette n’y avait point entendu malice.
Dornemont revint à Paris et fut tout étonné de s’y retrouver. Quelque chose lui paraissait changé dans l’atmosphère qui l’entourait. Il sentait un vide, une sorte de soif, une attente fiévreuse dans l’air, et ne voulait pas s’avouer combien le contraste lui semblait grand après la vie calme, distinguée, de bonne compagnie, qu’il avait trouvée à la Prée.
Cette impression ne fut pas de longue durée. Deux jours après son retour, il reçut un billet sur vélin, très court et mystérieux, d’une écriture qu’il ne connaissait pas encore :
« Venez donc, que je vous remercie. Gâter ainsi les gens et rester anonyme, c’est trop d’un. « Rosa Brazenyi. »
Valéry connaissait la vie, et pourtant il se frotta les yeux avant de relire.
— Tiens ! fut sa première remarque, je ne connaissais pas son petit nom ! C’est un nom qui n’est d’aucun temps ni d’aucun pays ; tout le monde s’appelle Rosa. Qu’est-ce que cela veut dire ? Quelle plaisanterie !
Il fronçait les sourcils, comme un homme qui n’entend pas qu’on se moque de lui. Tout à coup son visage s’éclaira.
— J’y suis ! se dit-il. Elle est décidément très forte. Elle a eu soin de ne pas donner son adresse, afin de mieux jouer sa petite comédie… On lui a dit que j’étais venu.
À la pensée de l’habileté de sa belle ennemie, Dornemont ne put s’empêcher de sourire. C’était plaisir que de lutter avec une telle adversaire. Mais il fallait jouer serré, sous peine de n’être pas le plus fort dans la lutte.
— J’irai, se dit-il pourtant. Je suis curieux de savoir ce qu’elle aura inventé.
Vers six heures, il sonna en effet à la porte de madame Brazenyi et fut introduit.
Elle était assise au bord de sa chaise longue, aussi calme, aussi souriante que s’ils avaient toujours été les meilleurs amis du monde. Au milieu du salon, banal comme celui d’autrefois, et presque pareil, s’étalait un bouquet merveilleux, énorme et composé de fleurs rares.
— Sapristi ! Il y en a pour cinq cents francs ! pensa Dornemont, qui s’y connaissait. Elle m’attribue de princières galanteries !
Il la regarda avec une certaine envie de rire, car, si elle avait cru le prendre à ce piège-là, elle s’était trompée. Les yeux de madame Brazenyi n’étaient pas moins railleurs que les siens.
— À deux de jeu, alors, se dit-il avec un retour de son ancienne irritation.
— Eh bien ! cher monsieur, fit-elle en lui tendant la main, vous ne vouliez donc pas être remercié ?
— En vérité, madame, je ne sais ce que vous voulez dire, répondit-il en serrant du bout des doigts ceux qu’elle lui offrait.
— Comment, vous niez ?
— De quoi me parlez-vous ? fit-il en la regardant bien en face.
Elle indiqua le bouquet d’un geste charmant.
— Ce n’est pas moi qui ai eu l’honneur de vous l’envoyer, répondit Dornemont.
À mesure qu’il entrait mieux dans la situation, il se sentait de plus en plus disposé à prendre les choses de haut.
Une lueur verte passa dans les yeux de la belle étrangère, mais Valéry la supporta bien, et se trouva très fort.
— Ce n’est pas moi, répéta-t-il, et, avec une galanterie compassée, plus blessante qu’une abstention, il ajouta : – Je le regrette.
— Ah ! c’est charmant ! dit madame Brazenyi en se renversant en arrière, pour mieux rire. Vous avez la discrétion prolongée, moi aussi ; mais le fleuriste a parlé. Je lui avais juré de ne pas le trahir ; mais, au risque de lui faire perdre votre clientèle, je vous l’abandonne.
— Il s’est trompé, répliqua Dornemont, ou bien quelqu’un s’est servi de mon nom. Vous voilà donc de retour à Paris ?
Madame Brazenyi pâlit un peu et se mordit imperceptiblement la lèvre. C’était ennuyeux de ne pas avoir réussi ; elle avait dépensé en pure perte, non cinq cents francs, car cette femme entendue savait où l’on trouve à moitié prix les choses les plus chères, mais assez pour n’être pas satisfaite de son invention.
Elle s’était dit que, tout au moins, ce bouquet, prêté par elle à Dornemont, serait attribué par celui-ci à un rival, et que de là naîtrait quelque jalousie éminemment favorable au développement de sa petite intrigue. Voilà que tout semblait s’évanouir, non pas même en fumée, mais en quelque chose d’invisible et d’insaisissable, un dédain auquel il était impossible de s’en prendre.
Rosa Brazenyi n’aimait pas à se voir dans l’embarras. Mais, si fort embourbée qu’elle eût jamais été, elle retrouvait pied sur-le-champ.
— Je suis ici depuis quelques semaines, dit-elle. Une maladie subite et grave de mon mari m’a forcée à quitter Paris tout à fait à l’improviste, il y a quelques années, vous en souvenez-vous ?
Dornemont acquiesça gravement d’un signe de tête. Certes, il s’en souvenait !
— Nous étions partis pour le Midi, continua-t-elle ; M. Brazenyi était tellement atteint que je ne pouvais le quitter d’une minute. En de telles circonstances, mon devoir était indiqué : je renonçai momentanément à tout ce qui m’avait intéressée jusqu’alors si vivement que ce pût être, afin de me consacrer uniquement à mon mari.
Elle leva sur Dornemont des yeux angéliques et coquins à la fois. Suivant la disposition d’esprit où il pouvait se trouver, il avait le choix entre croire et ne pas croire ce qu’on lui disait. Mais cette savante stratégie se trouva dépensée inutilement.
Le visage de Dornemont n’exprimait aucune espèce d’émotion. C’est ainsi que quelques-uns l’avaient vu, à la Bourse, les jours de grande perte.
— Ce fut long, reprit Rosa, avec une rage intérieure qui donnait à sa voix un très léger tremblement. Au cours de sa maladie, M. Brazenyi me supplia d’aller à Paris pour y chercher des valeurs qu’il avait laissées en des mains peu sûres, et je fis ce voyage, très en hâte ; à vrai dire, je ne fus que quelques heures à Paris, entre deux trains ; et je repartis sur-le-champ.
Voyant qu’elle attendait quelque chose, Dornemont fit d’un ton poli :
— Ah !
Et Rosa fut bien obligée de poursuivre :
— À mon retour, je trouvai mon mari beaucoup plus malade ; mes soins lui avaient manqué. La chaleur lui devenait insupportable. Nous fûmes obligés d’aller chercher des régions plus fraîches.
— Le bord de la mer ? insinua Dornemont. Elle fut un peu surprise ; mais, à mille lieues de se douter qu’il avait visité la maison de campagne, elle n’attacha pas d’importance à cette interruption.
— Le bord de la mer, et beaucoup d’autres endroits. M. Brazenyi, pour tromper ses souffrances, avait une fièvre de locomotion, qui lui faisait trouver insupportable tout séjour tant soit peu prolongé. Aussi nous avons mené, pendant assez longtemps, une vie de camp volant, bien désagréable, je vous assure. Enfin… enfin, M. Brazenyi mourut, conclut Rosa, avec un soupir, qui pouvait bien être un soupir de soulagement ; je me trouvai veuve et libre.
— Veuve ? insista Dornemont d’un air extrêmement officiel.
Elle fit un geste affirmatif.
— Après tout, pensa Valéry, elle est capable de l’avoir tué pour s’en débarrasser.
Cette réflexion l’empêcha de trouver le moindre compliment de condoléance ; ses lèvres se refusaient à formuler autre chose que des félicitations, et, malgré l’estime assez mince que lui inspirait la belle veuve, il ne pouvait pourtant pas lui dire combien, pour sa part, il serait aise de ne plus revoir le visage placide de feu Brazenyi.
Un silence régna dans le petit salon, rompu seulement par le bruit léger que firent en se déroulant quelques pétales de fleurs. Le bouquet sentait si bon que Valéry en avait mal à la tête ; mais le vertige qui le saisissait n’avait rien d’agréable. Un instant, il eut envie de prendre son chapeau et de s’en aller, ne sachant trop pourquoi il était venu.
Tout à coup, il sentit le ridicule d’abord et puis le danger de cette situation. Il passa la main sur son front et respira profondément, comme un homme qui s’éveille.
— Alors, vous allez définitivement rester à Paris ? dit-il.
Madame Brazenyi sourit.
— Pas en cette saison ! répondit-elle de l’air railleur qui lui seyait si bien.
— C’est juste, fit-il. Et où allez-vous ?
— Je n’en sais rien ; cela dépendra des circonstances.
Un nouveau silence se fit, puis elle reprit du même ton, comme pour affirmer la liaison perfide entre ses deux phrases :
— Je voudrais pourtant bien savoir, si ce n’est pas vous, qui m’a envoyé ce bouquet. C’est un galant homme…
— Ou un homme galant, tout bonnement, fit Dornemont.
Et elle sourit avec sa grâce de chatte câline.
— Vous avez toujours de l’esprit, dit-elle sans trop appuyer sur les mots. Vous n’avez pas changé, heureux homme, tout vous réussit !… Madame Dornemont va bien ?
— Très bien, je vous remercie, répliqua brièvement Valéry.
— Vous avez eu un fils, je crois, depuis que nous nous sommes rencontrés ?
— Un fils, oui, répondit-il avec une impatience nerveuse.
Elle le regarda dans les yeux avec un sourire énigmatique. Si quelqu’un au monde savait exactement la date de la naissance de cet enfant, c’était elle, et elle avait dû plus d’une fois en rire.
Valéry sentit la colère lui monter à la gorge.
— C’est Maxand Louvelot qui vous a tenue au courant de nos événements de famille ? dit-il les dents serrées.
En ce moment, si elle s’était moquée de lui, il l’aurait étranglée.
Elle le comprit si bien qu’elle chercha son mouchoir autour d’elle sur le canapé, d’un air indifférent, pendant qu’elle répondait :
— Oui, il était en correspondance avec mon mari… Il savait que je prenais grand intérêt à ce qui vous concernait.
Ceci avait été dit d’un ton si simple et si naturel, avec une telle nuance de regret dans la voix, que Dornemont ne sut plus que penser. Cependant, le souvenir du parfum de ce tiroir ouvert au hasard dans la petite maison d’Ermont lui revint brusquement. C’était une preuve, cela !
Comme pour le contredire, le mouchoir de madame Brazenyi roula à ses pieds ; il le ramassa et sentit un parfum tout différent de celui dont le souvenir l’agitait encore. Il remit ce petit morceau de batiste dans la main tendue pour le recevoir, et se leva.
— Déjà ? fit-elle en se levant aussi.
Tout son être semblait s’être assombri, comme lorsqu’un nuage passe sur le soleil, pendant les heures d’éclatante lumière.
— Vous reviendrez bientôt ? dit-elle de sa voix un peu rauque, à laquelle la tristesse prêtait un accent étrange et nouveau.
Ses yeux entrèrent jusqu’au fond de ceux de Valéry, et la réponse qu’il allait faire lui devint impossible.
— Vous ne vous doutez pas, reprit-elle, de tous les empêchements qui se jettent à la traverse de ce qu’on espère, de ce que l’on veut… Je ne sais pas si les hommes sont libres de faire tout ce qui leur plaît, – ils le prétendent, – mais, pour nous autres, femmes, il est bien rare que nous ne trouvions pas mille obstacles entre nous et le bonheur…
Elle avait baissé les yeux en parlant ; sa main gauche tournait sur son poignet droit un cercle d’or qui faisait valoir sa peau souple et nacrée. Son regard se releva sur Valéry, triste, caressant, presque humble.
Il l’examinait, depuis la ligne onduleuse des cheveux qui se relevaient en vagues d’or, au-dessus de sa nuque ambrée, jusqu’à la courbure de son pied posé sur un pouf de duvet, où il enfonçait à demi. Le dessin de ce corps superbe, harmonieusement penché en avant, se marquait sous la robe brillante et tendue de satin noir, semée partout de pendeloques de jais.
Elle fit un petit mouvement, et tout ce jais cliqueta avec un bruit léger. Valéry tressaillit, comme si ce frôlement eût été un coup de canon. Ils étaient face à face, comme le jour mémorable où ils s’étaient tenus serrés dans les bras l’un de l’autre… Tout à coup il lui prit les deux poignets et les serra à les briser. Elle ne frémit même pas.
— Pourquoi vous êtes-vous moqué de moi ? lui dit-il en approchant son visage du beau visage où venait de monter la rougeur. Pourquoi m’aviez-vous promis, si vous ne vouliez pas tenir ? Vous avez joué la comédie, pourquoi ? dites, pourquoi ?
Il serrait toujours dans ses mains vigoureuses les poignets, qui rougissaient aussi sous la pression. Elle ne disait rien et baissait la tête.
— Cela vous a semblé drôle, n’est-ce pas ? reprit-il en serrant les dents pour s’empêcher de la mordre, tant la tentation en était forte ; – c’est amusant de dire à un homme qu’on l’aime et qu’on va venir le trouver, et puis de s’en aller en pensant qu’il se morfond ? C’est drôle, n’est-ce pas ? Il écrasait sous ses doigts les poignets délicats avec une joie farouche et délicieuse ; à la tenir ainsi serrée, il lui semblait que la chair de cette femme pénétrait la sienne.
Tout à coup elle fit un mouvement qui la colla contre le corps de Valéry.
— Ah ! tu m’aimes toujours ! fit-elle de cette voix exquise qu’il avait entendue trois ans auparavant, dont la musique lui était restée dans les oreilles comme celle qu’on entend à des heures inoubliables, et dont le souvenir s’attache à l’âme ainsi qu’une impalpable tunique de Nessus.
Il ouvrit les mains, affaibli soudain, désarmé, et se trouva enlacé par les bras qu’il venait de meurtrir.
— Tu m’aimes toujours ! répéta la jeune femme en s’attachant à lui de telle sorte qu’il ne sentait plus rien en lui qui ne fût envahi par sa présence. Je savais bien que tu ne pouvais pas avoir cessé de m’aimer, alors que, moi, je t’aimais si follement !
Valéry essaya de lutter un instant, mais de se dégager, il n’en avait garde ; l’impression qu’il ressentait lui était trop douce pour qu’il s’exposât à la perdre ; mais il voulut reprendre son rôle d’homme fort, maître de la situation.
— Pourquoi, répéta-t-il, m’avez-vous trompé il y a trois ans ? C’est de cela qu’il s’agit, et non d’autre chose.
— Écoute, lui dit-elle en l’entraînant, près d’elle, sur le siège qu’elle venait de quitter, tu ne sais pas ce que cet homme horrible – Brazenyi – m’a fait subir. Il m’a contrainte à des choses que tu ne peux pas deviner, dont tu ne te douteras jamais ! C’est lui qui m’a enlevée, quand il a su que je t’aimais… Il m’aurait tuée, si j’avais voulu résister ; il m’a gardée à vue pour m’empêcher de t’écrire…
Tout en parlant, elle s’appuyait à l’épaule de Valéry et serrait dans les siennes les mains qu’il lui abandonnait, faisant passer en lui, avec la chaleur de ses paroles, une faible lueur de crédulité.
— Voyons, dit-il, en tentant un dernier effort ; tu ne vas pas me faire croire que c’est par amour que ton mari t’a enlevée. Je suis trop Parisien pour accepter cette histoire-là.
— Est-ce que je t’ai dit cela ? reprit-elle en haussant les épaules avec impatience. Tu sais bien ce qui en était !
Dornemont ne dit rien ; c’était à elle de lui expliquer « ce qui en était ».
Ne sachant pas jusqu’à quel point il pouvait être éclairé, Rosa hésita un instant, et faillit perdre ainsi ses avantages ; mais elle s’en aperçut et reprit sur-le-champ, avec une cruauté passionnée :
— Tu sais bien la triste vérité ! Tu sais bien que Brazenyi avait des intérêts d’affaires avec Maxand Louvelot ; tu sais bien à quoi il m’a, de tout temps, contrainte pour protéger ses intérêts ! Tu le savais, quand tu m’as dit que tu m’aimais ! Ne fais pas semblant de l’ignorer, à présent ! Ce ne serait pas d’un galant homme !
Cette fois, Dornemont était battu sur son propre terrain. Un peu de rancune lui restait pourtant au sujet de la fortune de l’oncle Louvelot ; mais le moyen d’en parler à cette femme adorable, qui tout à l’heure, sombre, presque tragique, lui parlait avec une véhémence irritée, et qui, maintenant, blottie contre lui, les yeux levés vers son visage, lui souriait avec un charme irrésistible ?
Tendre et avisé à la fois, Valéry se dit que l’affaire Maxand Louvelot se réglerait plus tard. Pour le moment, le plus sage était de cueillir ce beau fruit mûr qui s’offrait à sa main.
— Cette fois, dit-il en la serrant étroitement, je ne m’en irai pas ! Il ne sera pas dit que tu m’auras joué deux fois. Je ne sors plus d’ici !
— Y pensez-vous ! fit-elle avec un sourire de sirène ; que dirait-on ?
— C’est ça qui m’est égal ! s’écria Dornemont avec l’accent de la plus sincère conviction.
— Mais cela ne m’est pas égal, à moi ! répliqua madame Brazenyi en se levant. Voyons, Valéry, laissez-moi sonner ma femme de chambre et…
— Et quoi ? demanda-t-il, déjà morose devant la perspective des mille incidents qui pouvaient surgir.
— Et nous allons partir sur sur-le-champ pour quelque endroit tranquille, pas loin, d’où vous pourrez revenir à Paris demain, afin de ne pas négliger vos affaires.
— Voilà une chose dont je ne comprends pas bien la nécessité, grommela Dornemont.
— Je la comprends, moi, insista Rosa avec son sourire le plus diaboliquement angélique. Voulez-vous que demain tout le monde dise, en me voyant passer : Voici la nouvelle maîtresse de l’heureux Dornemont ?
— Eh ! eh ! fit celui-ci, flatté dans sa vanité, cela ne me déplairait pas !
— J’ai quelque chose à ménager, moi, dit Rosa en sonnant.
La femme de chambre parut : ce n’était plus celle de jadis. Rosa Brazenyi devait changer de femme de chambre en même temps que de séjour. La belle veuve demanda une petite valise, un nécessaire de voyage et une voiture.
Peu d’instants après, les objets demandés firent leur apparition : la voiture était en bas. Dornemont et l’objet de sa flamme n’avaient pas échangé dix paroles pendant ce court laps de temps.
— Où allons-nous ? demanda-t-il ; cet homme énergique n’avait déjà plus de volonté. Pris dans l’emportement d’un désir qui lui revenait avec toute la folie d’autrefois, augmentée des sentiments bizarres et contradictoires accumulés dans l’intervalle, Valéry ne se souciait plus maintenant que d’une chose : ne pas quitter Rosa avant qu’elle eût tenu sa promesse.
— Dans une heure, dit-elle, il y a un express pour Dieppe. En attendant, dînons quelque part.
Il fallait bien dîner, en effet ; Valéry fut forcé de l’avouer. Il allait nommer un restaurant à la mode, elle le prévint.
— Pas d’endroit connu, dit-elle ; autant vaudrait rester ici.
Résigné à tout, le beau Dornemont se laissa conduire comme un chien en laisse. Il mangea un dîner fort passable dans un restaurant de petits bourgeois, dont il eût été embarrassé de connaître l’existence deux heures auparavant, mais que sa compagne ne semblait pas visiter pour la première fois, et, à huit heures cinquante, il se trouva seul dans un coupé avec madame Brazenyi, qui lui souriait mystérieusement à travers son voile.
Le train s’ébranla avec fracas sur les plaques roulantes, à travers les sonneries électriques, les sifflets d’appel ; il franchit les ponts sous un dernier rayon de jour pâlissant, et enfin les emporta dans la nuit embaumée de juin, qu’éclairaient d’instant en instant de plus nombreuses étoiles.
Après minuit, ils descendirent sur le quai de la gare à Dieppe, éblouis, étourdis, montèrent dans une voiture, et bientôt se trouvèrent dans une grande chambre, d’où le bruit régulier de la mer semblait le balancier du temps, comptant les heures que le sort leur accordait.
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