Chapitre 16
Prendre Valéry Dornemont n’avait pas été chose facile ; mais le garder, voilà ce qui demandait de l’habileté.
Rosa le tenait bien. Le tiendrait-elle longtemps ? C’est ce que personne ne pouvait prévoir.
Sa fuite de Paris avait été un coup de maître, d’ailleurs combiné d’avance. Si Valéry avait pu retrouver la jeune femme, à toute heure, entre deux affaires, pour le dîner, au gré des mille hasards de la vie parisienne, il s’y fût certes moins attaché.
Obligé, au contraire, de faire quatre heures de chemin de fer pour la rejoindre, il ne s’arrachait d’auprès d’elle qu’avec difficulté, et l’absence lui causait assez d’impatience pour qu’il revînt vers elle avec toute l’ardeur d’un amour nouveau.
Madame Brazenyi connaissait bien la nature humaine, et elle avait étudié tout particulièrement celle de Dornemont. Elle savait qu’avec cet être, chez lequel les sens et l’amour-propre avaient à peu près atrophié tout le reste, elle devait avoir toujours quelque concession en réserve, afin de donner plus de prix à ce qu’elle se ferait pour ainsi dire arracher.
Au bout de huit jours, Valéry était amoureux fou. La fortune de Maxand Louvelot pouvait aussi bien n’avoir jamais existé. Où était la preuve que le vieux viveur ne l’avait pas dépensée tout entière depuis longtemps ? Et puis, qu’importait ?
Qu’importait l’argent ? L’argent n’avait de valeur, aux yeux de Dornemont, que lorsqu’il n’avait pas à sa disposition la somme nécessaire pour effectuer un paiement. Alors, les louis prenaient des proportions gigantesques ; les billets de mille francs devenaient de monstrueux écrans faits pour cacher la lumière du jour ; mais, aussitôt de l’équilibre retrouvé, l’or recommençait à rouler. N’est-ce pas pour cela que les Monnaies de tous les pays le jettent dans la circulation ?
Cependant Rosa ne pouvait pas s’éterniser à Dieppe, où les baigneurs commençaient à se montrer. Baigneurs précoces, peu intéressants, d’ailleurs ; familles nombreuses, décidées, puisqu’elles avaient fait une location chère, à respirer l’air de la mer, pour la valeur de leur argent ; Anglais ennuyés qui venaient se remettre de la season trop prolongée à Londres ; provinciaux qui ne savent pas plus à quelle époque on fréquente les plages, qu’ils ne se doutent des jours où l’on peut fréquenter les théâtres.
Tout ce monde-là n’amusait pas madame Brazenyi ; mais, pour le moment, elle ne tenait pas à s’amuser. C’était une de ces personnes qui savent s’ennuyer lorsque l’ennui peut leur rapporter quelque chose.
Ce qu’elle voulait, c’était avoir Valéry bien dans la main, comme on y a un cheval de sang. Elle voulait le connaître à fond, savoir ce qu’on pouvait risquer sans courir le danger de le perdre. Jusqu’alors, Rosa Brazenyi n’avait jamais pu se donner le plaisir de mener un homme, non par défaut d’aptitudes, mais parce que les circonstances s’y étaient malignement opposées. Elle avait eu des amants, mais ils ne lui avaient jamais appartenu que par un côté. Cette fois, elle voulait se donner le luxe d’en posséder un tout entier, de le dominer complètement, d’en faire sa propriété absolue. Dornemont était merveilleusement choisi pour cela, grâce à sa fortune et à sa situation, que ne gâtait pas sa réfutation d’homme de bonnes fortunes.
Et puis, elle l’aimait.
Elle l’aimait assurément, moins qu’elle-même, bien entendu ; mais combien peut-on compter sur la terre d’êtres qui aiment un autre être mieux que leur propre personne ? Rosa Brazenyi aimait Dornemont à sa façon : il lui plaisait, et elle voulait le garder tant qu’il lui plairait.
Après ?
Eh ! Qui s’inquiète de l’après, parmi ces sortes de femmes ? Pourvu que le présent soit agréable, l’avenir ne compte pour rien.
Dieppe devenant absolument insupportable, les amants résolurent d’aller ailleurs ; mais où ?
Rosa eut une inspiration lumineuse.
— Il n’est pas possible, dit-elle, que, du côté de Chantilly, il ne se trouve pas quelque petite maison à louer, pas loin de la Prée ; ce serait délicieux. Tu pourrais venir de Paris ou de ton château, au choix, et nous nous verrions tous les jours ; car, enfin, mon ami, il faut bien que tu donnes un peu de temps à ta famille.
Au fait, c’était vrai, Valéry n’avait pas beaucoup songé à sa famille depuis quelques semaines. Sauf le dimanche, qu’il passait régulièrement à la Prée, on ne l’y avait guère vu. Par compensation, il y envoyait souvent Moilly, qu’il y retrouvait quelquefois. Dans son idée, Moilly avait été créé et mis au monde pour faire ses commissions auprès de Célie, et puis pour devenir, dans la suite des temps, le mari d’Antoinette.
Dornemont s’informa des maisons à louer dans un rayon de quinze kilomètres autour de son château, et, pour tout résultat, apprit qu’il n’y en avait point.
En revanche, on lui indiqua un domaine à vendre, une véritable merveille.
C’était une maison moderne, assez élégante pour pouvoir justifier le nom de petit château que lui donnaient les gens du pays ; l’extérieur en était fort convenable, mais c’est à l’intérieur que l’architecte avait donné cours à sa luxueuse fantaisie.
C’était un vrai nid d’amoureux, que ne déparaient point quelques chambres supplémentaires, assez détachées pour que rien ne vînt troubler l’isolement des maîtres du lieu. Tout ce qui peut ajouter au bien-être de deux personnes avait été mis en œuvre pour faire de cette demeure un séjour délicieux. Le mobilier, pur Louis XVI, était bien en harmonie avec le reste. Une élégance suprême avait d’ailleurs présidé au choix de chaque objet, depuis les landiers de la cheminée du salon jusqu’au plus mince flacon du cabinet de toilette.
— Je ne veux pas acheter, répondit Dornemont, je veux louer pour une saison seulement.
L’intermédiaire se récria.
— Louer une semblable merveille ! C’était en rendre la vente impossible ! Qu’adviendrait-il de ce mobilier incomparable, si l’on en écornait la moindre boiserie ? La maison perdrait la moitié de sa valeur !
À cela, rien à répondre.
— Si monsieur voulait seulement la voir ? glissa doucement l’homme des affaires délicates, que Dornemont avait détaché en mission.
Dornemont consentit à la voir, et il n’y eut pas plus tôt mis le pied, que l’achat fut une chose décidée.
Comment se refuser le plaisir d’offrir à Rosa ce présent vraiment digne d’elle !
La seule chose un peu ennuyeuse était que, dans ce moment même, les affaires de Valéry n’étaient pas très brillantes ; mais chacun sait que les immeubles ne se paient qu’après quatre mois, délai légal pour la purge des hypothèques. Dans quatre mois, Valéry aurait mis la main sur quelque bonne affaire qui lui permettrait de payer sans gêne aucune.
Le prix était sérieux, et Dornemont fit la grimace.
Trois cent mille francs cette petite bicoque, entourée d’un méchant parc.
Oui, mais avec le mobilier, et quel mobilier ! Le mobilier seul avait coûté au-delà de cette somme, et le méchant parc dont monsieur voulait bien parler, en plaisantant, contenait quinze hectares, le tout clos de murs et d’un saut de loup ! Et tout au bout, les communs, avec les deux vaches qui étaient dans l’étable !
Jamais de sa vie Dornemont n’avait su résister à une fantaisie. Cette fois, l’occasion était par trop tentante ; ce joli domaine, situé à quatre kilomètres seulement de la Prée, une heure de marche, si l’on voulait n’être point remarqué en voiture ou à cheval, – c’était là une de ces choses qu’on ne peut se refuser. Valéry donna un denier à Dieu et une commission qui vidèrent ses poches ; et, au lieu de rentrer pour dîner à la Prée, comme il l’avait promis à sa famille, il repartit pour Paris, et de là, par le cher et mystérieux train de nuit, pour Dieppe, où sa chambre était toujours gardée auprès de celle de Rosa.
Celle-ci, couchée sur sa chaise longue, roulée dans un flot de dentelles, lisait paresseusement ; en l’entendant marcher dans la pièce voisine, elle se redressa tout à coup, car elle ne l’attendait pas ce soir-là.
— Qu’y a-t-il ? fit-elle presque effrayée en le voyant entrer.
Il prit sur le guéridon le plateau du verre d’eau préparé pour la nuit, y déposa un petit trousseau de clefs mignonnes, faites pour se dissimuler au besoin à l’intérieur du gant, et présenta le tout à la jeune femme, avec un de ces sourires orgueilleux qui donnaient à ce beau visage une expression si particulière.
— Voici les clefs de votre château, dit-il ; la terre, la maison et le porteur de ceci, tout vous appartient.
— Tu as acheté ? s’écria-t-elle avec un élan de joie où il entrait aussi vraiment de l’amour.
Il s’assit auprès d’elle, et elle lui sauta au cou.
— Oui, j’ai acheté un bijou de maison. Si tu n’es pas contente, c’est que tu seras difficile !
Elle l’embrassa de toutes ses forces, à vingt reprises, comme une enfant.
— C’est cher ? dit-elle ensuite.
Il fit une grimace significative, puis reprit d’un ton grave :
— Cela ne vous regarde pas.
— Bah ! fit-elle, avec moi tu n’as pas de secrets ! tu peux bien me le dire ! puis le notaire me le dirait, puisque c’est en mon nom ! C’est en mon nom, n’est-ce pas ?
— Certainement ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse, moi, d’une machine comme ça ? C’est tout au plus bon pour loger une jolie femme !
— Combien l’as-tu payé ?
— Trois cent mille.
— Ah ! que je t’aime ! fit Rosa en se pendant au cou de l’heureux Dornemont. Et nous irons ?
— Demain.
— Quel bonheur ! Mais, dis, c’est ta famille qui va trouver étonnant que tu aies pris tant de goût pour la Prée ?
— Qu’est-ce que ça fait ? répliqua-t-il en haussant les épaules.
q