Chapitre 17
Les grandes chaleurs de juillet avaient accablé à peu près tout le monde, à la Prée, si bien que peu d’entre ses habitants se hasardaient pendant le jour à quitter la fraîcheur des pièces intérieures pour affronter l’air embrasé du dehors.
Célie seule ne se plaignait point de la température. Toujours frileuse, elle trouvait qu’il ne faisait jamais trop chaud ; aussi était-on sûr de la trouver, vers deux heures, sous l’ajoupa, couchée dans un hamac, ou assise sur une chaise basse, avec un livre, souvent abandonné pendant que son petit garçon, presque nu, dans son élégant costume d’été, jouait seul dans le sable doré.
C’est là que Moilly la trouva un dimanche après-midi.
Après avoir traversé l’espace ouvert qui séparait le château de l’ajoupa, il sentit une fraîcheur délicieuse sous le toit de chaume ; l’air jouait de tous côtés à travers le treillage rustique recouvert de plantes grimpantes, faisant flotter les rubans de la robe de madame Dornemont ; mais le jeune homme sentit que l’impression de fraîcheur ressentie par lui venait bien moins des choses environnantes que de Célie elle-même.
Vêtue d’une étoffe claire et soyeuse qui formait autour d’elle mille plis artistement chiffonnés, la jeune femme avait salué du sourire et du geste. Une rougeur flottante avait un instant animé ses traits, puis le doux visage fin et délicat était revenu à sa placidité habituelle.
Bébé, quittant à la hâte la forteresse qu’il élevait dans le sable, vint voir son ami et s’appuya à son genou pendant une longue minute, ce qui était la preuve d’une affection extraordinaire ; puis il retourna à ses bastions, qui mettaient une obstination héroïque à ne pas vouloir s’élever.
— Dornemont est arrivé ce matin ? demanda Moilly, en regardant avec une sensation de grand bien-être la verte muraille percée de jour qui les environnait.
— Non, reprit Célie : il ne viendra pas aujourd’hui, j’ai reçu une dépêche tout à l’heure.
Le papier bleu à demi froissé était en effet sur la table auprès d’elle.
— C’est singulier, dit Moilly ; hier soir, il a couru après moi sur le boulevard pour me dire de venir aujourd’hui sans faute…
— Il aura changé d’idée, répliqua doucement la jeune femme. Cela lui arrive souvent.
Elle avait dit cela sans intention amère ou railleuse, comme la constatation d’un fait qui n’avait rien de nouveau. Moilly la regarda pour s’en assurer ; elle ne s’en aperçut même pas.
— Vous dînerez avec nous seules, reprit Célie ; justement plusieurs de nos amis nous ont manqué de parole, et, sans vous, nous nous serions trouvées réduites à notre propre société. À moins que le prochain train n’amène quelqu’un…
— J’espère bien que non ! allait dire Moilly : il se retint brusquement. À quel propos aurait-il prononcé cette phrase absurde, qui ne signifiait rien ? Moilly se tança lui-même intérieurement pour être encore si peu raisonnable, si gamin, à son âge.
— Mademoiselle Antoinette va bien ? demanda-t-il pour continuer la conversation.
— Merci ; elle va à merveille. Elle est enchantée depuis hier. Elle a encore évincé un soupirant…
— Pauvre homme ! fit Moilly en riant.
Célie se mit à rire aussi.
— Quel drôle d’effet cela vous produit à tous ! dit-elle en reprenant son sérieux, quand on vous dit qu’un monsieur s’est vu refuser la main qu’il convoitait, cela vous donne presque toujours envie de rire ; et, cependant, rien n’est moins charitable ni moins raisonnable, car, enfin, ce n’est pas gai pour lui d’abord, et puis cela peut arriver à tout le monde ! Je pense même que cela est arrivé à tout le monde…
Elle regardait Moilly d’un air à la fois interrogateur et innocent. Cette honnête créature ne cherchait de dessous, ni n’en mettait à aucune pensée.
— Je suppose, dit Moilly, que cela doit en effet arriver souvent. Pour ma part, je ne sais pas ; je n’ai jamais essayé.
Tout à coup, il s’aperçut que ses paroles, rigoureusement vraies, n’étaient cependant pas tout à fait l’expression de la réalité. Si on ne lui avait pas accordé sept ans auparavant la main de la personne qu’il avait sous les yeux, c’est peut-être parce que Dornemont s’était pressé plus que lui… Qui sait, en ces sortes de choses, ce que vaut une avance de quelques heures ?
Cette pensée le troubla légèrement, et évoqua devant sa mémoire une foule de souvenirs fugitifs, semblables maintenant à des rêves.
Il avait très sincèrement souhaité d’épouser Célie, et, pendant plusieurs années, il s’était senti une tristesse en la voyant la femme d’un autre. Cette sorte de jalousie mélancolique s’était adoucie avec le temps, et il n’y avait plus songé que comme on songe à un de ces airs de musique, aimés autrefois, dont l’oreille s’est désaccoutumée.
Lorsque Dornemont s’était repris soudain pour Moilly, devenu très riche, d’une de ces amitiés pratiques et peu encombrantes que les gens à qui l’argent peut manquer un jour témoignent volontiers à ceux qui pourraient leur venir en aide au besoin, Moilly s’était senti un peu dégoûté d’abord, et puis il s’était laissé faire, attiré dans la maison par le charme intime et persuasif de Célie, auquel il ne pouvait résister.
Il n’avait pas songé une minute à se poser en soupirant ; les soupirants ne paraissaient point avoir de chances dans cette demeure, où la coquetterie jouait juste le rôle nécessaire pour être de la politesse. Mais se trouver souvent près, de cette aimable femme était pour lui un de ces vifs plaisirs du cœur et de l’intelligence que seuls peuvent comprendre ceux qui ont le goût des choses élevées.
Un rapide examen de conscience lui prouva que tout était tranquille dans son âme, et c’est avec un sourire qu’il ajouta, après le silence d’ailleurs très court pendant lequel il avait agité toutes ces idées :
— Je crois bien, du reste, que je ne m’exposerai pas à une semblable épreuve.
— Pourquoi ? demanda simplement Célie.
— Parce que je ne songe pas à me marier. La vie est bonne telle qu’elle est.
Célie, songeuse, regarda son petit garçon qui déployait toute son adresse, doublée de toute sa force, pour élever une tour gigantesque, d’au moins trente centimètres de haut.
— Il y a les enfants pourtant, dit-elle…
— Oui, répondit Moilly avec un soupir ; il y a les enfants ; c’est bien gentil, c’est dommage…
La question du mariage se trouva ainsi réglée entre eux et sans qu’aucune allusion fût faite à la femme qui aurait pu être la mère de ces enfants congédiés avec un léger soupir par le jeune homme, et tous deux se sentirent fort aises.
Célie, cependant, descendit à son tour au fond de sa conscience, afin de s’assurer que tout y était en ordre.
Rien ne paraissait troubler cet intérieur paisible et rangé, où, dans la douceur d’une atmosphère grise, sans trop de clartés, vivaient les sentiments les plus honnêtes : l’attachement au devoir, l’amour maternel, la tendresse pour Antoinette, et une sorte d’amitié qu’on eût pu nommer simplement fidélité pour l’ingrat mari qui ne viendrait pas ce jour-là.
Tout était à sa place dans la conscience de Célie. Elle n’en fut que plus aise, et le bruit monotone d’une conversation à demi-voix, sans éclats et sans silences trop prolongés, reprit dans l’ajoupa, semblable au babillage perlé d’un ruisseau qui descend, sous les feuillages, une pente douce et bien ménagée.
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