‹ Le mors aux dentsChapitre 18 sur 27 · Chapitre 18

Chapitre 18

La pluie d’orage frappait les vitres avec cet acharnement que connaissent ceux qui voyagent l’été, lorsque madame Haton fit son apparition dans le salon de la Prée, suivie d’un grand garçon mince, portant toute sa barbe, auquel un grand air d’ingénuité prêtait un charme particulier, à cause du contraste.

— Ma bonne amie ! s’écria Antoinette en bondissant de son siège.

Son ouvrage, les ciseaux, le dé, les pelotes de laine et de soie roulèrent de tous côtés, ce que voyant, le jeune homme barbu se mit en devoir de courir après.

Madame Dornemont s’était levée et serrait affectueusement les mains de la vieille dame.

— Je vous amène mon neveu, comme vous me l’aviez ordonné, répondit celle-ci ; mais où est-il donc ?

Au même moment, Sylvain Brice et Antoinette, lui à quatre pattes, elle agenouillée sur le tapis, se trouvaient nez à nez, séparés seulement par un tabouret en bois sculpté, à la recherche du même peloton.

— Oh ! pardon, mademoiselle ! fit le jeune homme en rougissant sous sa barbe.

Une idée folle traversa l’esprit de la jeune fille, pendant qu’ils se trouvaient ainsi vis-à-vis l’un de l’autre.

— Monsieur Sylvain Brice, dit-elle en appuyant ses deux mains sur le petit meuble, mademoiselle Antoinette Louvelot. Et maintenant que les présentations sont faites, relevez-vous, monsieur, voilà le dernier paleton fugitif sous votre genou gauche. Veuillez me le donner ; merci, monsieur.

Tout cela s’était fait si vite, que les spectateurs n’avaient pu dire un mot.

— Oh ! Antoinette ! fit Célie en riant malgré elle.

Sylvain s’était relevé, et, dans une tenue absolument correcte, il saluait maintenant la maîtresse de la maison. Moilly souriait de bonne grâce à cette singulière entrée en relation. Le visage et les manières du nouveau venu lui avaient plu sur-le-champ.

Au bout de deux minutes, tout le monde causait joyeusement.

— Et Dornemont ? demanda madame Haton en regardant autour d’elle.

— Il viendra pour le dîner, je pense, répondit Célie.

Un petit silence se fit. C’était bien la vingtième fois depuis un mois que la jeune femme faisait la même réponse, sans que Dornemont parût pour cela. Bébé fit une heureuse diversion en entrant. Il s’arrêta devant Sylvain et le regarda avec une attention toute particulière ; après quoi, lui tendant la joue :

— Bonjour, monsieur, embrasse Bébé ! lui dit-il gravement.

Brice ne se fit pas prier. Il enleva sur son genou le sérieux petit personnage et lui raconta sur-le-champ des choses qui le firent pouffer de rire et se renverser en arrière avec cette joie exubérante des enfants heureux qui se savent aimés.

— Tu vas rester, dis ? fit Lucien en montant tout debout sur les genoux de son nouvel ami, non sans le meurtrir un peu au moyen de ses fermes petits talons. Tu ne vas pas t’en aller ? Ça n’est pas déjà si drôle ici, quand mon ami Moilly n’y est pas… avec lui, cela va bien.

Tout le monde éclata de rire. Moilly seul se contenta de sourire. Il avait de longtemps le sentiment qu’à la Prée tout le monde le considérait comme le bienvenu, mais cette parole innocente et sans malice lui causait un plaisir extraordinaire. Les yeux de Célie se reportèrent sur lui pour s’assurer, en maîtresse de maison bien avisée, que l’hôte n’était point blessé de cette franchise enfantine.

Non, il n’en paraissait point blessé ; son sourire n’avait ni politesse conventionnelle, ni mécontentement inavoué. La jeune femme se remit à causer avec madame Haton.

La pluie faisait rage au dehors, et par moments les roulements d’un tonnerre lointain dominaient le bruit des arbres échevelés, secoués avec violence par l’ouragan.

— Mon mari ne viendra pas, dit Célie après un nouvel assaut de la tempête.

La grande pendule sonna six coups. Vraisemblablement, en effet, Dornemont ne viendrait pas, car l’heure du train était passée.

— Avec le temps qu’il fait depuis ce matin, cela n’a rien d’étonnant, répondit madame Haton. Si nous n’avions pas été décidés depuis longtemps, Sylvain et moi, à venir aujourd’hui, coûte que coûte, nous aurions choisi notre journée.

Le cliquetis très connu d’un attelage se fit entendre au bas du perron.

— Papa ! cria Lucien en se précipitant au bas des genoux de Sylvain.

Célie devint un peu pâle. Si c’était Dornemont, cette arrivée, en de telles circonstances, ne présageait pas grand-chose de bon. Elle se leva et souleva le rideau de la fenêtre.

C’était vraiment Valéry ; debout sous la pluie, il donnait ses ordres à son cocher. Mais l’équipage ne semblait pas fatigué de la longue course, comme il eût dû l’être s’il était venu de Paris. Quelques taches de boue maculaient à peine le vernis éclatant de la caisse, et le cheval, loin d’être couvert d’écume, semblait impatient d’aller plus loin.

Célie poussa un léger soupir et se retourna vers ses hôtes.

— C’est mon mari, en vérité, dit-elle : il mérite quelque récompense pour être venu de si loin par ce temps.

Elle avait laissé tomber les mots « de si loin » comme si sa bouche reculait devant le mensonge. Moilly la regardait ; elle détourna la tête.

— Bébé, dit-elle, va embrasser papa.

L’enfant courut à la porte, et son père le reçut dans les jambes au moment où il entrait.

— Fais donc attention, petit ! lui dit-il avec un peu d’humeur.

Il se pencha néanmoins pour l’embrasser et distribua ensuite des poignées de main autour de lui. Célie inclina la tête pour recevoir un baiser sur le front, et Antoinette présenta hardiment ses deux joues.

— Tiens, fit Valéry en apercevant Brice, vous voilà ? Charmé de vous voir enfin chez nous. Beaucoup de mérite, ce garçon-là, dit-il à Célie, beaucoup, et de la modestie. Et puis un drôle de caractère ! Il travaille sans y être forcé ! C’est ca qu’on ne voit pas souvent !

Sylvain rougit. Madame Haton, glorieuse, rayonnait comme une pivoine épanouie.

— Penseriez-vous, monsieur, dit le jeune homme, que ce soit honorable de ne rien faire, lorsqu’on a reçu l’éducation nécessaire et qu’on a le goût de la science ?

— Honorable ou non, mon cher, c’est ce que fait presque tout le monde. Du diable si je travaillerais, moi, si je pouvais rester à ne rien faire.

Il passa la main sur son front et regarda autour de lui d’un air harassé.

— Pourquoi travaillez-vous ? demanda madame Haton ; riche comme vous l’êtes, vous avez bien le droit de vous reposer !

— Riche !… s’écria Dornemont avec amertume. Est-ce qu’on est jamais riche dans les affaires ? Aujourd’hui, cela monte ; demain, cela descend, comme les bennes d’une mine ; et si l’on n’était pas toujours là pour surveiller les hauts et les bas, ce serait du propre ! Il n’y a que dans le commerce, voyez-vous, qu’on peut se retirer, comme disent les Petites Affiches, après fortune faite ! Mais dans les affaires, ce n’est pas cela…

Il parlait fiévreusement, presque avec rage. Célie connaissait bien cet état d’esprit-là. C’est celui qui suivait les grandes pertes à la Bourse, ou qui précédait des dépenses absurdes qu’elle avait tant de fois vainement essayé d’enrayer. Depuis longtemps elle se taisait, ayant reconnu que toute intervention de sa part avait pour résultat d’exagérer la disposition de Valéry à faire d’éclatantes et coûteuses folies.

Pendant le dîner, Dornemont parla haut et beaucoup. On eût dit qu’il voulait se griser de ses propres paroles, et, par une étrange infraction à ses manières ordinaires, si réservées sur le sujet de ses entreprises, il parla de ses affaires.

— Il y a une mine d’or, dit-il, dans un endroit que je connais des Pyrénées ; si l’on pouvait trouver de l’argent pour l’exploiter, ce serait un rendement magnifique…

— Donner de l’argent pour avoir de l’or, hasarda Sylvain Brice, il me parait que c’est une spéculation de nature à tenter les gens.

Dornemont daigna sourire.

— Naturellement, répondit-il avec une bienveillante condescendance ; mais le diable, c’est que depuis quelque temps il s’est formé tant de sociétés, tant de commandites, de spéculations de tout genre, que le public ne distingue plus les mauvaises des bonnes.

— À quoi, en effet, pourrait-on les distinguer ? demanda Moilly.

Dornemont n’avait pas entendu ; Brice répondit à demi-voix :

— Les bonnes affaires sont celles qui font gagner de l’argent à ceux qui les ont lancées : les autres sont mauvaises.

Moilly regarda le nouveau venu avec une curiosité amusée. Ce garçon n’était vraiment pas le premier venu ; et puis, ne fallait-il pas un certain courage pour parler ainsi de corde dans la maison d’un pendu ? Mais Dornemont n’y avait pas pris garde ; Antoinette venait d’engager avec lui une de ces guerres de menues taquineries qui avaient le don de secouer l’humeur maussade de ce beau-frère inégal.

L’escarmouche terminée au milieu d’un rire général, on passa au salon pour prendre le café, et Dornemont emmena les jeunes gens dans le fumoir.

— Voilà, mon cher ! dit-il en allumant un cigare. Je ne comprends pas qu’on s’amuse à vivre piètrement de ses rentes à quatre pour cent, lorsque avec un peu d’audace et d’énergie on peut si facilement tripler son capital… S’il n’y a pas d’indiscrétion, Moilly, peut-on vous demander dans quoi sont vos fonds ?

— Des immeubles principalement, répondit l’interpellé ; j’ai quelque part une forêt qui me rapporte, bon an, mal an, une cinquantaine de mille francs de rente, et ne vous en déplaise, je ne la troquerais pas pour n’importe quelles actions. C’est honnête et fidèle, la terre ; pourvu qu’on la serve un peu comme elle le désire – et, encore, si peu !… elle vous donne tout ce qu’elle a de meilleur, sans marchander.

— Oui, fit Valéry, cela, en effet, c’est solide. Mais une forêt qui donne cinquante mille francs de coupes, quel joli capital ! avec cela, on monterait une société superbe…

Moilly se mit à rire tranquillement, d’un beau rire tranquille, où n’entrait ni menace ni dédain, mais seulement le plaisir qu’éprouve un honnête homme à voir passer chez son voisin le bout de l’oreille, mal couverte.

— C’est un bien patrimonial, dit-il ; j’ai juré moralement à feu mon vieil oncle qui m’institua son héritier de n’y laisser entrer la main de l’homme qu’avec une hache de bûcheron.

— Vous n’avez pas que cela ? fit Dornemont en fronçant un peu le sourcil.

Il était absorbé par son idée au point de ne pas s’apercevoir de ce que son insistance pouvait offrir de déplacé.

— J’ai des valeurs mobilières, au porteur, répondit nettement Moilly. Ma fortune est ce qu’on appelle une fortune équilibrée. Tant en terres, tant en valeurs ; comme cela, on est à l’abri des coups du sort, autant du moins qu’on peut jamais s’y croire. Vous devriez faire comme moi, Dornemont. Un jour que la chance vous aura favorisé, vous devriez acheter des terres, pour votre fils ; ce serait l’avenir. Et – je vous demande pardon de m’immiscer dans vos affaires, mais vous venez de me donner l’exemple de la confiance – vous devriez constituer à madame Dornemont un capital, quelque chose de sûr, afin que, si vous étiez atteint par quelque revers – ce que je ne vous souhaite pas, vous le savez – votre famille fût à l’abri.

Valéry resta un instant silencieux. L’idée d’un revers l’avait frappé comme un glas funèbre, parce que, depuis quelque temps, il y songeait fréquemment.

À certains moments de la vie, tout semble vous sourire ; à d’autres, tout tourne contre vous. La chance qui avait protégé les nouvelles amours de Dornemont s’était brusquement métamorphosée, non pas en un guignon bien avéré, mais en une période d’incertitudes plus pénibles peut-être qu’un coup franchement redoutable.

C’étaient depuis quelque temps, au lieu de certitudes, des promesses vagues ; au lieu d’entreprises bien déterminées, c’étaient des propositions basées sur rien, ou à peu près rien. Et, comme pour narguer l’heureux Dornemont, qui continuait à porter ce surnom flatteur, à côté de lui, il y avait des gens qui faisaient des affaires d’or.

— Des affaires d’or, pensait-il, et ils sont malhonnêtes ! Et ils empochent l’argent, sachant très bien qu’ils s’enrichissent de la ruine prochaine de ceux qui ont confiance en eux ! Tandis que moi, qui agis loyalement…

La conscience de Dornemont ne releva point cette parole. Il avait jusque-là agi loyalement, en effet, autant qu’on peut le faire dans une lutte où il s’agit de vaincre ou de périr.

Tout à coup, l’écho des paroles de Moilly vibrant encore à ses oreilles, il s’éveilla comme d’un rêve, sans se rendre compte du temps pendant lequel il avait gardé le silence et qui lui paraissait horriblement long.

— L’épargne, dit-il d’un air distrait ; oui, vous avez raison, ce serait prudent ; j’y songerai.

Moilly sourit, en secouant la tête négativement.

— Et vous ? fit Dornemont en se tournant vers Sylvain Brice.

Ah ! si l’un ou l’autre avaient pu deviner combien cet homme avait besoin d’argent en ce moment précis ! Quel intérêt énorme il eût donné pour le prêt de quelques poignées de billets de banque ! Après avoir brassé des millions d’affaires, sur lesquelles il avait des commissions de plusieurs centaines de mille francs, Dornemont se trouvait actuellement empêché de payer des sommes dérisoires à des gens qui en avaient besoin et qui insistaient maladroitement, avec acharnement. – Et puis cette maison, qu’il avait achetée à madame Brazenyi, et dont le paiement se rapprochait…

— Moi ? fit Sylvain, je n’ai pas grand-chose, et, cela étant, j’ai si peur de le perdre, que je n’ose pas y toucher. Dix ou douze mille francs de rente, ce n’est rien dans votre monde. Enfin, j’espère m’enrichir quelque jour. Si vous arrangez votre affaire des mines d’or, employez-moi, Dornemont, je vous fais serment d’être un bon ingénieur.

— Très bien, c’est entendu, répondit Valéry en reprenant son sourire olympien.

Les angoisses qui l’avaient déchiré depuis plusieurs jours venaient de se dissiper tout à coup : son parti était pris, il irait de l’avant.

Lorsque les hôtes se furent séparés, Dornemont accompagna Célie jusqu’à sa chambre, et referma la porte derrière eux.

C’était cette même chambre où, le soir de leur mariage, la jeune femme avait évoqué le souvenir de sa sœur Antoinette encore enfant, et qui lui était si chère.

— Vous restez ce soir à la Prée ! dit Célie en voyant Dornemont s’approcher de la cheminée, comme un homme qui s’installe.

La pensée qu’il allait rester là lui était extrêmement désagréable ; elle ne pouvait admettre que cet éternel voyageur, toujours absent, fût le maître de lui imposer sa présence, parce qu’une fois par hasard il n’avait rien de mieux à faire, n’étant pas réclamé ailleurs. Depuis quelque temps, elle lui avait su gré de se faire plus rare ; étant donné ce qu’elle savait, cette discrétion de la part du mari infidèle lui paraissait chose correcte et digne. Allait-il perdre ainsi la considération toute relative qu’elle s’était mise à lui accorder ?

— Je reste ce soir, répondit Valéry ; j’avais l’intention de m’en retourner, mais j’ai changé d’idée.

Célie le regarda avec un peu d’inquiétude, et un soupçon très vague traversa son esprit, le soupçon d’une chose qu’elle n’avait pas même entrevue, qu’elle ne voulait pas effleurer de sa pensée… Dornemont jaloux ? De qui ? Pourquoi ? Jaloux ! Quelle plaisanterie ! Il n’en avait aucun droit. Jamais Célie, de près ni de loin, n’avait donné prise à la jalousie.

Et cependant, le sang lui monta au visage, colorant d’un rose vif de carnation délicate et l’embellissant encore. Mais Valéry n’y prit point garde ; il regardait droit devant lui une fleur du tapis qu’il ne voyait pas davantage.

Il releva la tête et posa une question bien nette.

— Moilly s’est expliqué ? demanda-t-il.

Le rose disparut des joues de Célie, qui devint d’une pâleur de cire.

— Que voulez-vous dire ? je ne comprends pas, fit-elle.

Valéry réprima un geste d’impatience.

— Depuis le temps qu’il vient ici, vous devriez pourtant savoir à quoi vous en tenir, fit-il d’un ton brusque, bien près d’être brutal. Qu’est-ce qu’elle en dit, Antoinette ? Lui plaît-il ?

Soudain, Célie se rappela qu’en effet – oh ! qu’il devait y avoir longtemps de cela, pour qu’elle l’eût à ce point oublié ! – on avait dit que Moilly venait pour Antoinette… Comment cette chose si simple lui était-elle sortie de l’esprit ? C’était la faute de Moilly, qui n’avait certes pas l’air d’un prétendant à la main de la jeune fille.

La jeune femme se sentit le cœur soudainement soulagé, et le trouble qu’elle venait d’éprouver s’envola comme un nuage emporté par un coup de vent.

— Je ne sais pas si Antoinette plaît à M. Moilly, répondit-elle ; en ce qui concerne ma sœur, elle a pour lui beaucoup d’amitié, mais je ne pense pas que cela aille plus loin.

Célie examinait le visage de son mari, et une sorte de crainte la prit ; si devant cette affirmation, si peu précise pourtant, Valéry allait prier Moilly de faire ses visites plus rares ? Elle en éprouverait un grand chagrin, elle le sentait d’avance.

Au lieu de ce qu’elle prévoyait, le visage de son mari s’éclaircit.

— Pas de demande en mariage, alors ? dit-il d’un ton presque gai.

— Cela m’étonnerait beaucoup de sa part, d’après ce que j’en peux juger, répondit-elle.

Dornemont quitta la cheminée à laquelle il était accoudé et fit deux pas d’un air dégagé.

— En ce cas, dit-il, tout va bien.

Sa femme le regarda, étonnée.

— Eh ! oui ! tout va bien. Antoinette a le temps de se décider, n’est-ce pas ?

Célie cherchait, dans son esprit, une question mal définie et difficile à formuler.

— Est-ce que vous auriez appris, dit-elle lentement, quelque chose de défavorable sur le compte de M. Moilly ?

Dornemont parut tomber des nues, et il en tombait en effet. Entre le cours de ses idées et le cours des idées de sa femme, ils jouaient de bonne foi aux propos interrompus.

— Que diable veux-tu que j’aie appris ? dit-il.

— Mais votre question pouvait faire supposer…

— Ah ! oui… Eh bien, non, ce n’est pas cela du tout. C’est par rapport aux affaires… tu n’y entends rien, tu le sais bien, cela ne t’intéresse pas.

Il musa encore un instant, puis s’approcha de la fenêtre entrouverte.

— Il fait beau maintenant : la nuit est fraîche… Bonsoir, ma chère amie. Je te dis adieu tout de suite, parce que demain matin je serai parti avant que tu sois éveillée.

Il baisa la joue de sa femme et se dirigea vers la porte.

— Et Bébé ? dit-elle.

— Ah ! oui… Bébé, j’ai peur de l’éveiller. Tu l’embrasseras pour moi.

Il s’en alla d’un pas alerte et gai, comme un homme déchargé du poids de ses soucis.

Lorsqu’il fut sorti, Célie resta un instant comme une personne qui vient de s’éveiller en sursaut.

Que signifiait tout cela ? L’attitude de Dornemont était bien étonnante, mais ce qui surprenait le plus la jeune femme était peut-être les impressions qu’elle avait éprouvées elle-même pendant cette courte conversation, si peu concluante en apparence, et qui cependant, elle le devinait, avait changé quelque chose dans l’atmosphère qui l’environnait.

— Je ne comprends pas, se dit-elle, pensive. Je ne comprends ni lui… ni moi… Aussi bien, cette vie de surprises perpétuelles me trouble l’entendement… Quand serons-nous tranquilles ? Quand pourrais-je m’endormir le soir avec l’assurance que rien ne sera changé le lendemain ?

Elle ouvrit doucement la porte de la pièce voisine, où dormait le petit Lucien ; dans l’ombre des rideaux, à peine éclairés par la veilleuse, il respirait paisiblement, dans ce sommeil admirable des enfants, fait de confiance et d’oubli.

— Pauvre petit ! pensa Célie, heureusement il ne sait pas, il ne s’inquiète de rien…

Elle le regarda pendant un instant, se privant du plaisir de l’embrasser, afin de ne pas l’éveiller ; bien des pensées allaient et venaient dans la tête et dans le cœur de la jeune femme, aussi confuses et aussi flottantes que les ombres projetées sur le mur par la flamme vacillante de la veilleuse. Tout à coup, un grincement de roues se fit entendre sur le gravier mouillé.

— Qui donc peut arriver à cette heure ? se demanda Célie, inquiète.

Elle alla à sa fenêtre et regarda au dehors sans l’ouvrir.

Deux brillantes lanternes de voiture décrivirent un demi-cercle en s’éloignant du château, puis l’équipage franchit la grille, qui se referma sans bruit.

Les lanternes filaient maintenant sur la route qui montait du côté opposé à la gare. Elles se dirigeaient à travers la nuit vers une maison que Célie n’avait jamais vue, mais qu’elle connaissait bien.

On ne peut pas empêcher les vérités odieuses d’arriver à ses oreilles. Si décidée qu’on soit à ne jamais permettre à un propos de ne pas franchir le seuil du logis respectable et respecté, on ne peut pas ignorer ce que tout le monde sait autour de vous.

On l’ignore longtemps, et puis, un jour le hasard vous met sur une piste. On se dit : Je ne veux pas penser à cela ; on n’y pense pas, et, malgré tout, un jour, la vérité éclate. Elle passe par une porte ouverte, que les causeurs croyaient fermée ; elle passe par-dessus un mur de jardin, un beau matin d’été, pendant que la châtelaine regarde les pêches de son espalier.

C’est ainsi que Célie avait appris l’existence du petit château Louis XVI ; c’est par les gros propos de deux aides-jardiniers qu’elle avait su pourquoi le cheval de Valéry n’était pas fatigué, alors qu’il passait pour venir de Paris.

C’est ainsi qu’elle avait reconnu madame Brazenyi dans cette femme « rousse, qui avait l’air d’une étrangère », décrite par des paysans sans malice. Et c’est pour cela qu’en voyant courir les lanternes sur la côte, Célie sentait son cœur se gonfler de colère et presque de rage.

Il s’en allait nuitamment, comme un voleur, après lui avoir annoncé qu’il resterait ; ses domestiques étaient dans le secret, et la trompaient, de concert avec ce bizarre mari !

Certes, si quelqu’un avait démontré à Valéry la singulière situation qu’il faisait à sa femme vis-à-vis de son personnel de serviteurs, il se fût fort trouvé penaud et se fût probablement mis en colère, ce qui, dans de semblables circonstances, parait-il, arrange tout. Mais il y a des situations dont on ne peut pas sortir de façon à contenter tout le monde et soi-même.

Il s’en allait vers la femme qui, pour lui, à l’heure présente, était l’incarnation de son rêve de plaisir ; rien de plus naturel, et Célie était trop accoutumée à ces aventures pour s’en formaliser. Mais dans ce voisinage si proche, il y avait quelque chose de particulièrement outrageant ; on eût dit que la maîtresse s’était volontairement placée ainsi en face de la femme légitime, pour mieux lui affirmer qu’elle la bravait sans scrupule !

L’air de la nuit souffla un peu de fraîcheur sur les joues de Célie, embrasées par l’indignation, et en même temps les deux lanternes disparurent au tournant d’un bois. C’était derrière cette colline que se trouvait la maison où Valéry était attendu.

— Qu’importe ? pensa la jeune femme. Celle-là ou une autre ?

Eh bien, non ! ce n’était pas la même chose. Celle-là était plus désagréable, plus insultante, plus difficile à supporter.

— Je n’y veux point songer ! se dit-elle, en fermant la fenêtre avec une décision bien arrêtée. Mais ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi il a changé d’humeur tout à coup, lorsqu’il a appris qu’Antoinette ne paraissait pas disposée à épouser M. Moilly. Qu’est-ce que cela pouvait lui faire ?

Elle chercha quelques instants, sans parvenir à trouver une explication ; puis elle se dirigea vers Bébé, pour le regarder encore une fois avant de s’endormir elle-même.

Bébé s’était retourné, et son joli visage se trouvait dans la faible lumière de la veilleuse. Ses cils noirs étaient si longs, que la jeune mère se pencha sur lui, croyant qu’il avait les yeux entrouverts ; deux ou trois fois elle se trompa de même, et son cœur se fondit de joie à la vue de son cher enfant, si beau, si bon, qui l’aimait tant…

— Ô mon enfant ! disait-elle tout bas, mordant le drap pour s’empêcher de crier tout haut, tu es tout pour moi ! Tu me tiendras lieu de tout ! tout ! tout ! Je n’ai que toi, mon fils, je n’aurais jamais que toi ! Rien dans la vie, rien pour moi, excepté ton amour ! Ô mon Lucien, tu aimeras ta mère, n’est-ce pas ? Tu l’aimeras assez pour la consoler de tout le reste, ta pauvre mère seule, isolée, abandonnée, aussi seule et aussi abandonnée que le serait un orphelin.

L’enfant s’éveilla tout à coup, et, avec une intuition étrange, fort au-dessus de son âge, mais moins rare qu’on ne le pense chez les enfants délicats très aimés de leur mère, il comprit qu’il ne devait pas avoir peur.

Se soulevant un peu sur le coude, il regarda la tête inclinée près de lui, dont il ne voyait que les cheveux noirs, et il étendit sa petite main sur les nattes soyeuses.

— Maman, dit-il, Bébé est là !

Qu’avait-il pensé en la voyant ainsi abîmée dans la douleur ? Quelque histoire de mère pleurant son enfant perdu avait-elle éveillé un écho dans sa petite tête ? Qui pourrait le savoir ? Mais il parla avec cet accent de protection, de consolation, qui paraît quelquefois si singulier dans la bouche des enfants de cinq ou six ans.

— Mon cher petit ! s’écria Célie, frappée de terreur, et se relevant à demi pour le prendre dans ses bras.

— Bébé est là, maman ! Pourquoi pleures-tu ? Est-ce que tu as eu peur ?

Oh ! les yeux de cet ange ! Des yeux d’enfant innocent, et presque des yeux d’homme protecteur ! Célie sentit, dans un emportement de passion maternelle, que l’enfant était sa sauvegarde contre les chagrins, les appréhensions, et… quoi encore ? Elle l’ignorait elle-même, mais sans savoir de quoi, elle se sentit sauvée.

— Tu as peur ? reprit le petit garçon en passant ses mains fraîches sur le visage baigné de larmes de sa mère.

— J’ai rêvé, répondit Célie en revenant à elle. J’ai rêvé qu’on m’avait pris mon petit garçon, et cela m’a fait de la peine ; mais c’est fini.

— Oui, c’est fini, répéta l’enfant en se laissant glisser sur son oreiller avec un peu de fatigue. Emmène-moi dans ta chambre, nous dormirons ensemble, et comme cela tu n’auras plus peur.

Sans répondre, Célie appuya ses mains sur le petit lit de fer, qu’elle roula facilement près du sien. Il avait raison, le cher petit, le sauveur, l’enfant ; qu’elle l’eût auprès d’elle, et cette chère présence chasserait tous les chagrins, tous les doutes, toutes les craintes.

Quelques instants après, bien embrassé, bien caressé, Lucien s’était rendormi.

Mais, depuis cette nuit, plus d’une fois il lui arriva de s’éveiller en sursaut, et, le coude appuyé sur l’oreiller, la tête levée, d’écouter dans le silence de la chambre close la respiration de sa mère endormie.

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