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Chapitre 19

Dans la nuit, sous les branches mouillées, qui laissaient tomber de temps en temps sur lui une pluie serrée de grosses gouttes froides, Dornemont s’en était allé vers la maison de madame Brazenyi.

Le cheval allait vite, pressé par l’heure et aussi par le froid, peut-être un peu épeuré à la vue de son ombre sur la route, dans la grande clarté des lanternes brillantes. Parfois, il avait envie de faire un écart violent, tant cette course nocturne inquiétait ses nerfs tendus ; mais la question du fouet le retenait, faisant passer sur son échine polie de petits frissons qui secouaient ses harnais.

La main qui tenait les rênes était nerveuse aussi ; seul, le groom assis derrière Valéry, les bras croisés, se tenait impassible, doucement bercé, sous sa gravité apparente, par une irrésistible envie de dormir.

La main de Dornemont retenait le cheval ou lui donnait carrière avec moins d’attention à la route, peut-être, qu’il ne l’eût fallu. Ce n’était pas son œil qui cherchait dans les ténèbres épaisses le meilleur chemin à suivre, c’était son cerveau surmené qui serrait ou lâchait capricieusement le mors de la bête ombrageuse.

Dornemont ne pensait ni à la demeure qu’il venait de quitter, ni à celle qui allait le recevoir : il pensait à une chose impalpable, nuisible, un fantôme semblable à tous les fantômes en cela qu’il éveille les plus cuisantes terreurs, qu’il existe sans exister, et que, création de l’imagination humaine, il est devenu plus terrible que les plus horribles monstres existants : c’était l’échéance.

L’échéance, depuis plusieurs jours et plusieurs nuits, avait été la pensée constante, implacable, de Dornemont. Pour la première fois de sa vie, il s’était trouvé dans l’impossibilité de faire face à ses engagements.

Jusque-là, grâce à des compromis, des atermoiements, grâce surtout à la chance inouïe qui avait fait de lui l’heureux Dornemont, Valéry n’avait pas connu d’une façon sérieuse et réelle le souci de l’échéance. Cette fois, il n’y avait pas à dire, l’heure était venue, il fallait payer.

Avec quoi ?

Que de fois, en des circonstances à peu près semblables, quoique moins lourdes, Dornemont s’était promené sur les boulevards, son stick à la main, ne sachant aucunement de quel côté lui viendrait le secours, mais pleinement convaincu que le secours viendrait !

Et il était venu, de la façon la plus imprévue ; drôle parfois à faire éclater de rire en même temps celui qui l’attendait et celui qui l’apportait ; parfois sérieux comme le notaire cravaté de blanc qui l’avait dans sa serviette de maroquin ; parfois honteux et embarrassé comme l’ancien camarade qui confiait timidement à Dornemont ses petites économies, en le priant de leur faire rapporter quelque chose.

Il était venu de partout, ce secours mystérieux, comme si une providence joueuse elle-même l’eût poussé à point nommé vers un joueur préféré, et il était venu toujours.

Cette fois, rien, et l’échéance était dans trois jours.

Dornemont s’était senti touché au fond de son être, comme si l’impassible sonde d’un chirurgien s’était introduite froidement dans sa chair blessée. Quoi ? la chance l’abandonnait ? Est-ce qu’il allait être obligé de pourvoir lui-même à ses besoins, alors que jusque-là la chance s’en était chargée si bonnement ?

Lorsqu’il avait quitté Célie, il croyait avoir pris son parti d’une chose qu’il était résolu à faire. Les circonstances aidant, cela lui avait paru tout simple. Et puis, dans la nuit, c’était devenu plus difficile. On ne franchit point certains pas sans un peu de trouble ; avant de commettre une action blâmable, on trouve de bonnes raisons pour se prouver qu’elle ne l’est pas. Ce que voulait faire Dornemont lui avait paru tout naturel, une demi-heure auparavant… maintenant, à la réflexion, il n’en était plus de même.

Et puis, qui sait ? encore trois jours… d’ici trois jours, le secours viendrait peut-être. Que de fois il était venu à la dernière heure !

Oui, mais alors Valéry avait eu confiance dans son étoile, et maintenant il se voyait enguignonné ! C’était Rosa qui lui portait malheur. Cela, il le savait à n’en pas douter. Du jour où elle était rentrée dans sa vie, ses affaires avaient commencé à aller mal, il s’en était aperçu tout de suite.

Avec toute autre femme, les choses n’eussent pas tiré en longueur. Sans se donner même la peine d’être galant ou seulement poli, Dornemont eut envoyé un souvenir avec un adieu, l’un portant l’autre ; mais celle-ci, il l’aimait. Et puis, elle avait parfois une manière de parler qui l’inquiétait.

Le beau, l’heureux Dornemont, avait trouvé son maître. Lui qui se vantait de n’avoir jamais attendu près d’une belle, lui qui se faisait une loi d’éviter tout ce qui pouvait ressembler à une liaison sérieuse, lui enfin qui proclamait hautement n’avoir jamais aimé, parce que, disait-il, aimer, c’est faire dépendre son bonheur de l’existence ou de la volonté d’autrui, et le bonheur ne doit dépendre de personne, il avait par instants peur de n’être pas aimé. Il sentait que cette femme lui était nécessaire, et il avait peur qu’elle s’en allât ; il n’était jamais bien sûr de la retrouver après l’avoir quittée ; elle avait une façon de l’embrasser en lui disant au revoir, qui lui faisait toujours craindre que cet au revoir ne fût un adieu.

Il avait essayé de se dégager. Il n’avait pu. Toujours prudent, et au fond très rusé, il avait prétexté un voyage indispensable, et il était resté quatre jours sans la voir.

Alors, affolé à la pensée qu’elle avait peut-être profité de cela pour s’en aller, il était revenu, indifférent en apparence, mais au fond saisi, mordu, broyé par la force irrésistible de cette charmeresse. Non qu’elle fût plus belle, plus intelligente que nombre de femmes qui n’avaient pu le retenir, mais d’un amour inférieur, sensuel, le seul qu’il pût connaître, il l’aimait !

C’est pour cela qu’il la comblait de cadeaux et de prévenances. Après bien peu de jours, lorsqu’ils avaient senti qu’ils pouvaient ne pas se gêner l’un devant l’autre, il avait vite trouvé le fond de cette nature perverse, pareille à ce qu’il en avait deviné, et c’est précisément parce qu’il ne pouvait compter sur aucun sentiment élevé, sur aucun dévouement, qu’il essayait désespérément de l’attacher à lui.

Les affaires allaient mal, c’était vrai ; mais si Dornemont avait mis dans ses affaires tout l’argent qu’avait englouti le petit château Louis XVI, avant même qu’un seul louis eût été versé sur le prix de l’immeuble, Dornemont n’eût point été tourmenté avant la question de l’échéance, et peut-être même point pour celle-ci.

La maison endormie n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres, lorsqu’un coup de vent passa dans les sorbiers qui dépassaient le mur du parc, et fit pleuvoir un véritable torrent d’eau glacée sur la croupe du cheval.

Celui-ci, déjà nerveux, se jeta de côté, si inopinément, que Valéry eut à peine le temps de le retenir. Irrité de toute marque d’insubordination, il prit le fouet et en cingla vertement le flanc de la bête effrayée, qui se cabra deux fois, et prit un galop enragé. Devant la grille fermée, le cheval recula si malheureusement, qu’une roue alla heurter la borne ; après deux ou trois faux mouvements, la pauvre bête finit par tomber à deux genoux sur un lit de cailloux placé là le jour même.

— Je parie qu’il s’est couronné, dit Valéry avec un juron ; prenez-le par la bride et entrez avec lui, ajouta-t-il en sautant à bas et en aidant le domestique à le relever. Vous viendrez tout à l’heure me dire ce qu’il en est, mais je parie bien qu’il s’est couronné.

Il passa vivement par la petite porte, dont il avait la clef, et entra dans la maison.

— C’est toi ! fit Rosa en se soulevant un peu de son oreiller, pour le voir. Tu as donc réussi ?

— Oui et non, répondit-il. Nous en parlerons plus tard.

Elle s’assit sur son séant avec un mouvement d’impatience.

— As-tu l’argent ? demanda-t-elle.

— Non.

— Eh bien, alors ?

— Je sais où en prendre.

— Sans frais ?

— Sans frais.

Il avait l’air sombre, mais elle savait comment s’y prendre pour le distraire.

— Allons, viens dormir. Tu as l’air fatigué ! dit-elle en se laissant retomber.

Le domestique gratta discrètement à la porte. Valéry alla ouvrir.

— Eh bien, quoi ? dit-il sur le seuil : couronné ?

— Oui, monsieur.

— Très bien ; ça fait deux cents louis de perdus. Vous pouvez aller vous coucher. Vous direz qu’on m’éveille demain à sept heures. Je vais à Paris avec la jument baie.

— Il faut que tu ailles à Paris de si bonne heure ? demanda Rosa d’un ton câlin, quand elle le vit revenir vers elle après qu’il eut fermé la porte.

— Parbleu ! avec une bête qui fait ses deux lieues à l’heure, comme un cheval de fiacre… Décidément, je n’ai pas de chance.

— Mais si, grand nigaud, puisque tu n’avais pas d’argent et que tu en as trouvé. Allons, viens, il est tard.

Le lendemain matin, entre dix et onze heures, Valéry ouvrit la porte de son cabinet de travail, dans le vaste hôtel du parc Monceau, peuplé de pousses blanches qui avaient l’air de fantômes.

Après avoir soigneusement fermé la porte, il avait fait quelques pas, lorsqu’il se ravisa et donna un tour de clef ; ensuite il se dirigea vers son coffre-fort, dont il fit jouer les ressorts.

Il y avait beaucoup de papiers dans ce coffre-fort, et Valéry en toucha quelques-uns d’une main distraite.

— Tiens, dit-il, l’Alliance bourgeoise ; ça n’avait pas donné grand-chose dans le temps, on pourrait peut-être le reprendre ; il faudrait voir à cela. Le vieux Maxand Louvelot avait dit que c’était une valeur de tout repos… Le fait est que ça n’a pas bougé…

Il ouvrit un tiroir où se trouvaient quelques billets de banque et deux ou trois rouleaux d’or. C’était tout. Depuis des années, il n’avait pas vu sa caisse si peu garnie.

Avec un geste de rage il referma le tiroir, puis il resta un instant immobile. Enfin, avec beaucoup de lenteur, comme pour se prouver à lui-même qu’il agissait en toute sécurité de conscience, il ouvrit un autre compartiment et prit un portefeuille qu’il soupesa dans sa main, et le déposa sur son bureau.

Il ouvrit ensuite un coffre-fort et le ferma, puis, retournant au portefeuille, il le regarda sans l’ouvrir.

Il en connaissait bien le contenu ; il savait quelles bonnes valeurs renfermait ce pli de maroquin. Il savait à vingt louis près ce qu’elles rapportaient annuellement, car c’était lui qui en détachait les coupons. Il savait aussi qu’on pouvait s’en servir comme d’argent comptant, et qu’elles feraient honneur à celui qui les recevrait comme à celui qui les donnerait.

Il resta là quelques secondes, pesant dans son esprit bien des choses contradictoires ; un instant même il fit un mouvement vers le coffre-fort, comme s’il venait y remettre ce qu’il venait d’y prendre, puis tout à coup il saisit le gros portefeuille, le mit sous son bras, enfonça son chapeau sur sa tête et se dirigea vers la porte.

— Qui donc m’a enfermé ? fit-il en secouant le bouton avec colère. Ah ! je sais, c’était moi…

Il sortit, l’air gourmé, plus roide, plus impassible qu’on ne l’avait encore vu.

Ce qu’il emportait sous son bras, c’était la dot d’Antoinette.

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