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Chapitre 20

Gagner beaucoup d’argent, tout de suite ! Racheter des valeurs équivalentes, car il avait bien fallu vendre celles-là ; les racheter n’importe à quel prix ! Antoinette ne connaissait pas ses numéros ; qu’importait que les numéros fussent changés, pourvu que le compte fût le même ! Beaucoup d’argent tout de suite !

Le reste de la dot d’Antoinette y passa. Avec la frénésie des joueurs qui risquent leur va-tout, Valéry se risquait au hasard, comptant bien que sur la quantité d’affaires entreprises il s’en trouverait au moins une qui réussirait.

Il s’en trouva, en effet ; mais le résultat n’en fut pas meilleur pour cela. Lorsque Dornemont se voyait de l’argent dans les mains, à présent, il ne pouvait se priver du plaisir de le dépenser. La plupart des affaires de Bourse se faisant à terme, il était arrivé jusque-là à payer d’une main avec ce qu’il recevait de l’autre ; rarement des sommes considérables s’étaient accumulées chez lui. Désormais, il ne pouvait plus en garder : on eût dit que l’argent comptant le gênait, et qu’il tenait à s’en débarrasser le plus vite possible.

Or, chacun le sait, ce n’est pas cela qui est difficile.

L’automne arriva très vite, comme arrivent toutes les choses dont on n’a pas besoin. Malgré ses efforts pour retenir longtemps à la Prée sa famille, qui ne demandait qu’à revenir à Paris, Dornemont fut forcé d’avouer que l’humidité causée par les grandes pluies serait beaucoup plus supportable dans l’hôtel du parc Monceau que sous les ombrages dénudés du petit château. Lui-même n’était pas très friand de longs trajets à travers la campagne, en cette saison inégale. Bien qu’il eût pris l’habitude de venir par le chemin de fer, à partir du moment où Célie était retournée à Paris, il n’aimait qu’à moitié ces courses souvent battues d’impitoyables averses, qui, malgré tous les imperméables du monde, le glaçaient jusqu’aux os.

— Tu sais, lui dit un jour Rosa, je ne m’amuse pas prodigieusement ici ; quand rentrons-nous à Paris ?

— Quand tu voudras, répondit Dornemont en tambourinant sur les vitres.

— Quand je voudrai, c’est parfait, mais où ? Valéry s’était posé cette question, maintes fois, et ne l’avait pas encore résolue.

L’achat d’une maison de campagne avait été une imprudence, en ce sens que Rosa ne voudrait plus vivre dans un appartement ; c’était la chose la plus claire du monde.

Acheter un petit hôtel, pas loin du parc Monceau, voilà ce que Dornemont se devait à lui-même, et il ne devait pas moins à la belle maîtresse qui lui ferait tant d’honneur. Mais acheter c’était dur, étant donné les circonstances présentes…

Rosa s’assit sur une chaise, bien droite, la tête levée, les yeux mauvais.

— J’ai été à Paris, dit-elle d’un ton sec, et j’ai trouvé mon affaire.

— Ah ! fit Dornemont, qui resta, s’il est possible, plus glacé qu’elle-même.

— J’ai trouvé un petit hôtel, rue Legendre, à louer ou à vendre, pas cher.

Le visage de Valéry demeura immobile. De temps en temps il avait même avec elle des moments d’empire sur lui-même vraiment extraordinaires.

— À louer quinze mille ; à vendre deux cent cinquante mille. On l’aurait peut-être pour deux cents. Seulement il faudrait se presser : il y a plusieurs amateurs.

— Est-ce meublé ? demanda Valéry.

Elle haussa les épaules.

— Tu n’y penses pas ? fit-elle. Meublé, pour ce prix-là, à Paris ! Mais, mon cher, il faudrait qu’on l’eût volé !

— C’est juste, fit Dornemont. Avec écurie et remise ?

— Naturellement.

En ce moment elle avait l’air si agressif que son amant agita pendant deux secondes une résolution suprême : se débarrasser d’elle immédiatement, sous un prétexte quelconque, réaliser ainsi une économie prodigieuse et rentrer dans sa vie normale où les maîtresses de passage lui coûteraient assurément moins cher.

Il descendit au fond de lui-même et se demanda s’il pouvait se passer d’elle.

Il hésita, et finalement reconnut que c’était impossible.

— À quoi penses-tu ? lui dit Rosa, qui, tout impénétrable qu’il fût, se doutait de la vérité.

Il la regarda, et tous deux se mesurèrent. Tout à coup, il sentit qu’elle l’avait deviné, et cette idée lui fit l’effet d’une brûlure de vitriol. Pénétré, lui, Dornemont, au moment où il songeait à faire des économies ! Quelle honte ! c’était à ne jamais s’en relever s’il avait le malheur de donner la moindre apparence de raison à ce soupçon odieux.

— Je me demandais quel tapissier il fallait choisir pour l’ameublement de ton hôtel, dit-il ; après tout, je crois que tu ferais bien de prendre Goffin. C’est encore celui qui a le plus de cachet ; seulement ne t’en rapporte qu’à toi-même ; il y a quelque part, je te donnerai l’adresse, des étoffes du Japon, brodées or et soie, dont tu devrais tendre ton petit salon.

Les traits de Rosa s’éclairèrent.

— Vous êtes un prince, monseigneur, dit-elle en lui tendant sa main, qu’il baisa.

Dornemont tout entier était dans cette courte scène.

Il avait essayé de se défaire d’une chose onéreuse ; n’ayant pas réussi, il dépensait tout d’un coup, par bravade, le double de ce qui était nécessaire.

L’hôtel fut acheté. Cette fois il fallait payer comptant, mais Valéry ne fut pas embarrassé. La Prée était un joli domaine, vierge d’hypothèques, sur lequel il obtint presque toute la somme nécessaire ; le reste lui fut fourni par une petite affaire, qui promettait d’en amener d’autres. Quant au tapissier, on le paierait plus tard.

L’ameublement fut une merveille, le goût un peu exotique de madame Brazenyi ne put y trouver à redire : elle se rattrapa sur son salon japonais, qu’elle fit si somptueux qu’on avait peur de s’y asseoir.

— Pour qui ces meubles ? demandaient les visiteurs qui parcouraient les ateliers du tapissier avant que la livraison en fût faite.

— C’est pour une dame… Madame Brazenyi.

— Ah ! oui, Dornemont, disaient les initiés avec un sourire. Heureux Dornemont, il ne se refuse rien !

Le tout-Paris que Dornemont intéressait à ses faits et gestes sut bientôt qu’il avait acheté et meublé, pour la plus jolie femme de cet hiver-là, un hôtel fantastique, qui coûtait des sommes folles. Quelques-uns haussèrent les épaules ; la plupart en rirent, et les plus sages froncèrent le sourcil.

— Ça ne va déjà pas si bien, les affaires, dit quelqu’un. Il a essayé de remonter l’Alliance bourgeoise…

— Eh bien ? fit Roquelet qui contemplait du haut de sa philosophie les naufrages et les triomphes de la vie parisienne.

— Eh bien ! ça vivotait, il a voulu lui faire un sort ; ça n’a plus marché du tout. C’est tombé à plat, on n’en veut plus. Il y a encore perdu de l’argent, et pas mal. C’est étonnant comme il a du guignon cette année ! Il va trop vite aussi, il finira par se casser le cou.

Roquelet pensa à la jeune femme et au petit enfant qui ne se doutaient de rien, et qui vivaient tranquillement comme si leur sort était assuré.

— Si Dornemont se cassait le cou, qu’est-ce qu’ils deviendraient, ceux-là ? se demandait-il.

Poussé par une inquiétude qui, il le voyait bien maintenant, n’était pas nouvelle dans son esprit, il s’en alla vers l’hôtel du parc Monceau.

Toujours délicieuse, Antoinette, avec quelque chose de plus tendre, de plus doux, qu’elle n’avait pas autrefois. Toujours beau, fin et délicat, le bébé adoré. Toujours extrêmement jolie et distinguée, madame Dornemont, mais avec une expression singulière de trouble inconscient sur ses traits un peu amaigris.

— Elle sait tout, pensa Roquelet.

Après une demi-heure d’entretien, il fut persuadé qu’elle savait quelque chose, assurément, mais pas tout. Si elle avait su que la ruine pouvait être prochaine, elle n’aurait pas eu cette tranquillité aux choses matérielles. Non, l’orage était en elle, et point hors d’elle.

— Voyons, se dit le sage, elle ne peut être jalouse de son mari, à l’heure qu’il est ?

Il glissa une plaisanterie sur Dornemont. Elle n’en parut point troublée.

— Oh ! oh ! pensa alors Roquelet, c’est très grave en ce cas ! Je vais suivre cela de plus près.

Dornemont entra. Dans ce milieu élégant et choisi Roquelet constata ce qu’il n’avait pas remarqué dans l’atmosphère un peu lourde du boulevard : c’est que le beau Dornemont s’était étrangement épaissi, alourdi, pour ainsi dire avachi.

Il n’avait plus cette grâce à la fois câline, hautaine et conquérante avec laquelle, jadis, il gagnait aussi bien l’amitié des hommes que les suffrages des femmes ; sa plaisanterie était moins fine et sa démarche moins légère.

— Comme il a baissé vite ! remarqua Roquelet. Cette femme le mène grand train. Elle n’espère pourtant pas hériter de lui, que diable !

Invité à dîner, Roquelet resta. Cet intérieur dont il ne connaissait pas les dessous, et auquel l’attachait plus qu’un sentiment de curiosité, lui paraissait intéressant à plus d’un point de vue.

Vers neuf heures, madame Haton fit son apparition. Antoinette, en lui disant bonsoir, regarda derrière elle, et son joli visage s’allongea un peu en voyant la porte se refermer. Une demi-heure après, la porte s’étant rouverte pour laisser entrer Sylvain Brice, le joli visage s’éclaira, et la jeune fille devint tout à coup gaie et brillante, d’éteinte et silencieuse qu’elle avait été dans l’intervalle.

— Ah ! vous, mademoiselle ! se dit Roquelet, votre secret n’est pas bien compliqué. Eh mais, c’est gentil, d’aimer un monsieur qui n’est pas riche ! C’est très mignon, et cela mérite une récompense ! Vous l’aurez, s’il plaît au ciel, dans l’amour de ce brave garçon qui n’ose pas vous dire un mot autrement qu’en face, parce que vous êtes trop riche… Mais vous n’êtes pas d’une timidité ridicule, mademoiselle Antoinette, et je m’en rapporte à vous pour arranger les choses.

Son visage exprimait une approbation si béate, que la jeune fille, ayant par hasard levé son regard sur lui, faillit éclater de rire. Ce qu’elle vit dans les yeux de Roquelet l’arrêta soudain, et elle comprit, paraît-il, car elle rougit légèrement et vint s’asseoir sagement auprès de madame Haton, dont elle passa le bras sous le sien avec une tendresse filiale.

— Très bien, mademoiselle ! dirent les yeux de Roquelet. Mais, de toute la soirée, Antoinette n’osa plus les rencontrer.

Dornemont avait disparu, Moilly vint, très tard, entre deux actes d’opéra, disait-il.

En réalité il n’avait pas été à l’Opéra, comme Roquelet put s’en convaincre au moyen de la première question venue, insidieusement posée.

— Il lui faut des prétextes pour venir à celui-là ? se dit-il. Voilà qui est étrange.

Un examen attentif apprit au curieux que Moilly était fort sur ses gardes auprès de Célie. Pour celle-ci, elle n’y entendait pas malice. Aucun trouble, aucune rougeur. Seulement plus d’expansion discrète et affectueuse ; une sorte de rayonnement intérieur qui s’échappait d’elle, donnant à tout ce qui l’entourait un charme nouveau, une lumière attendrie.

— Elle ne s’en doute pas ! fut la réflexion du philosophe : pauvre femme, elle ne s’en doute pas ! C’est ça qui mène loin ! En l’avertissant, on lui rendrait service… et elle ne vous le pardonnerait jamais !… Et elle aurait raison, car on lui aurait ôté quelque chose de bien beau et de bien doux, sans lui donner rien à la place ! Ma foi, tant pis pour Dornemont ! Qu’il se gare. Et puis, avec cette petite femme-là, il ne court aucun risque… elle aimerait mieux mourir de chagrin… Si elle avait dû le traiter comme il le mérite, il y a beau temps…

Là-dessus la pendule sonna minuit, et tout le monde se retira.

Dans la rue, Moilly prit le bras de Roquelet.

— Les affaires de Dornemont vont très mal, n’est-ce pas ? dit-il, un peu nerveux.

— Je ne sais pas, répondit l’autre ; mais je présume que cela va abominablement.

— Pourquoi ?

— On n’a qu’à voir ce qu’il fait, parbleu ! Il n’est pas besoin d’autres renseignements.

Moilly fit quelques pas sans mot dire, puis, tout à coup, pressant le bras de son ami :

— Cette femme et cet enfant me fendent le cœur, dit-il. Saviez-vous qu’il a emprunté sur l’hôtel ?

— Sur la Prée, voulez-vous dire ? fit Roquelet en s’arrêtant.

— Non, sur l’hôtel que nous venons de quitter.

— Pas possible !

— Si fait, et en de mauvaises mains, les pires qu’on pût trouver !

— Allons, cela va bien ! reprit Roquelet. La Prée d’abord, ceci ensuite. Mais pourquoi s’en étonner ? Ça ne pouvait pas finir autrement.

Ils marchèrent côte à côte pendant un long moment.

— Que faire ? demanda Moilly ; non pour lui, mais pour eux, pour ces victimes innocentes…

— Rien ! répliqua Roquelet avec un geste qui coupa l’air comme un coup de fouet. Rien pour un homme qui n’a jamais eu beaucoup de sens, et qui a perdu le peu qu’il en avait.

— Mais pour eux, insista Moilly.

— Rien pour eux… tant qu’il est là ; il le leur prendrait.

— Oh !

— Parfaitement ! Il a pris le mors aux dents, rien ne l’arrêtera plus que la chute définitive, et elle est certaine. Vous savez, vous, homme de cheval, qu’on n’arrête un cheval emporté qu’en le lançant sur un obstacle où il se brise, à moins qu’il n’en sorte sans une égratignure, cela s’est vu. Mais il faut le coup fatal qui réveille ou qui tue. Laissez aller Dornemont ; ce ne sera pas long, allez ! Alors on pourra quelque chose peut-être. En attendant, rien !

— Vous êtes dur, fit Moilly.

— C’est que je connais les hommes, et celui-là en particulier.

— C’est cette misérable femme qui est cause de tout cela, reprit Moilly avec une fureur concentrée. Il se ruine pour elle…

Roquelet fit un signe de dénégation.

— Comment, s’écria Moilly, ce n’est pas elle ?…

— Non, répondit son ami avec une autorité qui n’admettait pas de réplique. Ce n’est pas elle qui a perdu Dornemont, c’est Dornemont qui s’est perdu lui-même, et sa perte ne date pas d’aujourd’hui. Ce n’est pas impunément qu’un homme, depuis le berceau, cède toujours à ses goûts, se fait des devoirs avec ses fantaisies, et ne veut reconnaître d’autre loi que celle de son caprice. Ce n’est pas une femme qui a perdu Dornemont ; ce sont toutes les femmes qu’il a fait passer dans sa vie, se créant ainsi un besoin factice d’excitation et de laisser-aller malsain. Voyez-le chez lui, il s’y ennuie, parce qu’il est obligé d’y garder une tenue extérieure… Eh bien, mon cher, il en est de même de la tenue morale ; il y a longtemps que celle-là a décampé, et ce n’est pas madame Brazenyi qui lui a ouvert la porte ! Le mal était fait avant elle ! Ce qui a perdu Dornemont, c’est son besoin effréné d’être riche, et surtout de le paraître. Si gloutonne que soit cette rongeuse-ci, elle n’aurait pas pu le dévorer s’il n’avait mis sa joie à la faire passer pour la femme la plus richement entretenue de Paris.

Autrefois, il affichait sa fortune sur les épaules de sa femme légitime ; maintenant, c’est la maîtresse qui lui sert de mannequin… C’est plus drôle, mais plus naturel, et, au bout du compte, ça n’est pas plus bête ! Ils s’étaient arrêtés pour parler, ils reprirent leur marche vers le boulevard.

— Comment cela finira-t-il ? demanda Moilly.

Roquelet fit un geste incertain.

— Il y a bien des manières de finir ; quelquefois, on en a vu faire un plongeon et reparaître… ça m’étonnerait de Dornemont, à cause de son amour-propre endiablé…

— Oh ! lui fit Moilly, ce n’est pas lui qui m’intéresse… Pensez que ces deux femmes n’ont ni parents ni amis sérieux.

— Il y a madame Haton.

— Mais elle n’est pas très riche…

— Et il y a vous…

Les deux hommes se regardèrent dans les yeux.

— Vous ne laisseriez pas ce petit sans une bonne éducation, n’est-ce pas ? Il aura toujours des maîtres, et le lycée, et tout ce qu’il faut pour devenir un homme. Eh bien ! cela suffit. Le reste s’arrangera sans vous.

Ils se serrèrent fortement la main, à deux reprises, et, sans avoir échangé un mot de plus, s’en allèrent chacun de son côté.

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