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Chapitre 3

Après la réception qui suivit la cérémonie, à l’hôtel de Maxand Louvelot, Célie monta dans sa chambrette afin d’y revêtir son costume de voyage. Son petit cœur battait un peu, mais elle ne se livra à aucun des épanchements chers aux âmes sensibles, interdits aujourd’hui par les lois du bon ton. En quittant l’hôtel de son oncle, Célie n’abandonnait pas « l’asile de ses premières années », elle quittait simplement une maison plus somptueuse qu’hospitalière, où depuis six mois, sous la direction d’une vieille dame, mi-institutrice, mi-demoiselle de compagnie, elle avait vécu, apprenant à monter à cheval le matin, et de temps en temps, le soir, vers minuit, allant à quelque bal avec le vieux financier, que cette corvée ennuyait fort.

— Il faut pourtant que je la marie, disait-il avec une résignation ironique.

Célie, qui était une personne délicate de sentiments et fine de perceptions, avait senti qu’il serait extrêmement impoli de sa part de ne pas se marier le plus vite possible, afin de ne pas imposer plus longtemps un tel surcroît de devoirs à un homme déjà si occupé.

Elle accepta donc, non pas le premier prétendant qui se présenta, car Maxand Louvelot avait reçu plus de dix demandes sans même juger opportun d’en faire part à sa nièce, mais le premier qu’il eût jugé digne d’être proposé à l’examen de la jeune fille.

Pourquoi le rusé brasseur d’affaires avait-il pris à gré son jeune émule ? Probablement parce qu’il avait retrouvé en lui quelques-unes de ses propres qualités, et peut-être de ses défauts. Nous aimons assez les gens qui nous ressemblent : s’ils ont des vertus, cela nous flatte ; s’ils ont des défauts, eh ! mais, cela nous justifie !

C’est donc par sympathie personnelle que Louvelot fit son neveu de Dornemont. Quant à Célie, elle trouvait Valéry beau garçon, aimable, amusant. Une sorte de réserve instinctive l’avertissait pourtant qu’il n’aurait guère avec elle de côtés communs dans l’esprit, mais tout cela n’est que billevesées sentimentales, et dans la maison de son oncle chacun était fort en garde contre ces rêveries romanesques, ces prétextes à déclamations, dont les poètes et les romanciers, gens pratiques, tirent d’ailleurs de bons écus sonnants, mais qui sans cela n’auraient point de raison d’être.

Pendant que Célie terminait sa toilette de voyage, sa petite sœur Antoinette, blottie au fond d’un canapé, la regardait les yeux gros de larmes. C’était une fillette de douze ans, grande pour son âge, élégante et mince, aux bras trop longs, aux jambes trop maigres, mais tout cela deviendrait un jour gracieux et souple. Vêtue de bleu pâle, ses grosses boucles cendrées emmêlées et brouillées sur ses épaules, elle rongeait son petit mouchoir pour étouffer ses sanglots.

— Antoinette, chérie, ne pleure pas comme cela, dit la jeune mariée en se tournant vers elle ; ce n’est pas raisonnable ! On dirait que tu conduis mon deuil ! Si tu n’es pas plus aimable, comment veux-tu que je demande à mon mari de te faire sortir pour les vacances ?

Antoinette se jeta au cou de sa sœur.

— C’est que je me rappelle le chagrin que j’ai eu quand tu as quitté le couvent, et que j’y suis restée seule ! Il faut que j’y retourne à présent ! Si tu crois que c’est gai !

Célie embrassa maternellement la petite fille.

— Eh bien, tu y retournes ; nous y sommes retournées ensemble bien des fois, j’en suis sortie, je suis mariée ; un jour, tu feras comme moi, et nous aurons toute la vie pour être heureuses !

Antoinette sourit à cette perspective.

— La voiture de madame est avancée, dit la femme de chambre.

Madame Haton entra.

— Allons, Célie, il faut descendre. Antoinette, je t’emmène finir la journée avec moi. Ton oncle y consent. Tu trouveras mon gamin de neveu, et, si tu pleures, il se moquera de toi, car tes larmes ne sont pas celles d’une grande fille déjà raisonnable.

Les deux sœurs jetèrent à leur vieille amie un regard de reconnaissance, et Célie sentit son cœur soulagé. Ses yeux firent une dernière fois le tour de la chambre en désordre, puis, sans regret, mais sans impatience, elle descendit l’escalier d’un luxe royal. Les embrassades furent bientôt terminées, et la voiture des nouveaux mariés quitta le perron. Célie, se penchant encore, vit à la fenêtre du premier salon Antoinette, son mouchoir à la main ; mais le bon visage de madame Haton se montrait tout auprès, et le dernier coup d’œil de la jeune femme fut récompensé par deux sourires.

Le but du voyage de noces n’était guère éloigné. C’était le petit château de la Prée, dans les environs de Chantilly. Deux excellents trotteurs eurent vite franchi la distance. Appuyée contre un coussin dans la moelleuse Victoria, Célie n’eut guère le temps de voir autre chose que les arbres dont les branches grêles se détachaient sur le ciel capricieux d’avril.

Un peu de soleil, les ombres rapides de quelques nuages courant sur les prés semés de boutons d’or, des feuillages jaunes encore et timides, frisottant sur le réseau délié des rameaux, voilà ce que regardaient les yeux de la jeune mariée. Le bruit des roues sur le sol ferme, le claquement régulier des fers des chevaux, parfois un cliquetis de harnais, voilà ce qu’entendaient ses oreilles. Elle sentait bien tout près d’elle un homme assis, qui était son mari, mais ce voisinage l’inquiétait.

L’inquiétude, une inquiétude croissante, telle était en effet la sensation qui dominait toutes les autres dans l’esprit de Célie. Elle se sentait emportée par un irrépressible courant vers des choses qui lui inspiraient une sorte d’effroi. Sa bravoure instinctive l’empêchait de témoigner aucun trouble : elle se roidissait contre elle-même, de peur de laisser deviner sa frayeur réelle, et s’efforçait de paraître indifférente.

Son mari lui parlait, mais peu, et de choses banales. Le cocher et le valet de pied, assis sur leurs grandes livrées soigneusement pliées, qui retombaient du siège, devaient avoir l’oreille tendue aux paroles de ces nouveaux mariés, et pour rien, rien au monde, Dornemont n’eût voulu prêter à rire aux plaisants de l’office.

Ils arrivèrent enfin ; le petit château Louis XIII était tout à fait avenant dans son décor d’arbres toujours verts, aux masses imposantes, et de feuillages légers, encore à peine déroulés. Le personnel rangé au bas de l’escalier s’inclina sur le passage de madame, et Célie monta les quinze marches de pierre au bras de son mari, avec la sensation d’une chose déjà vécue. Était-ce dans les livres ou dans ses rêves qu’elle avait vu monter ainsi vers l’inconnu, comme dans une glorieuse apothéose, les jeunes femmes mariées le matin même ?

L’ameublement était coquet, trop neuf, et visiblement frais émoulu des mains du tapissier. La Prée était une propriété presque neuve, où l’on n’avait point demeuré pour ainsi dire ; elle avait passé de mains en mains sans qu’aucun acheteur eût eu le temps d’en jouir et de s’y plaire. Les arbres et le parc s’en étaient bien accommodés jusqu’au jour où Dornemont, songeant à se marier, s’était réservé comme une bague au doigt cette prime sur une vente considérable.

Le dîner fut rapidement servi, et pour ainsi dire exécuté. Dornemont, très gourmet, et même gourmand d’ordinaire, sentait l’appétit lui manquer : la gracieuse petite personne qui lui faisait vis-à-vis lui imposait une sorte de réserve presque gênante. Il ne savait trop, sans s’en rendre compte, s’il pouvait se mettre à son aise, comme chez lui, ou si, pour ce premier jour, son devoir était de ressembler à un homme qui dîne en ville. Pendant qu’il touchait du bout des dents aux mets qu’on lui présentait, sa mémoire lui rappelait méchamment, avec une fidélité désespérante, une interminable série de tête-à-tête dans les cabinets particuliers de tous les restaurants à la mode.

En avait-il vu défiler, de ces minois, et dans des décors à peu près semblables, qui ne différaient guère qu’en ce que la porte était à gauche ou à droite ! Presque pareils aussi, les minois ! Ils avaient beau être réguliers ou chiffonnés, possesseurs d’yeux bleus, gris ou noirs, les cheveux pouvaient être jaunes, cendrés ou bruns, c’était toujours, au fond, la même poudre de riz, les mêmes frisons cachant le front et raccourcissant le visage pour lui donner le même air de bestialité impudente ; c’étaient des femmes différentes, mais c’était toujours à peu près la même espèce de femmes.

Elles n’étaient pourtant pas toutes des déclassées, celles qui avaient dîné ou soupé avec Dornemont dans les cabarets de toute espèce : parmi celles-là, plus d’une s’était glissée en tremblant sous la porte banale, voilant son visage pâle de terreur et redoutant toute rencontre.

Dornemont avait eu des succès dans bien des mondes, et les petites bourgeoises n’avaient point manqué de charmes à ses yeux ; scrupuleux à sa façon, d’ailleurs, il ne s’attaquait point aux femmes de ses amis. Si l’on eût creusé au fond de cette vertu paradoxale, on eût trouvé ceci : les amis de Dornemont lui étaient tous utiles, car il n’eût point embarrassé son existence d’amitiés improductives, qui prennent du temps et sont superflues ; ce jeune sage s’attachait aux hommes qui pouvaient lui donner du lustre. Or, n’eût-ce pas été tout à fait inexcusable et ridicule que de compromettre des relations si profitables, soit par une querelle avec le mari, soit, quand il aurait rompu, par la haine de la femme abandonnée ? Et puis, trahir un ami, fi donc ! Un ami qui vous rend service, horreur ! Aussi, les amis de Dornemont l’invitaient-ils volontiers à dîner.

Mais envers ceux qui n’étaient point ses amis, il se croyait dégagé de toute retenue, et l’avait prouvé. C’est pourquoi, pendant cette heure solennelle de son dîner de noces, en tête-à-tête avec l’épousée du matin, Valéry voyait défiler dans sa mémoire imperturbable tant d’yeux de toutes couleurs, tant de bouches de toutes formes. En ne se laissant interrompre ni par le service muet et correct du valet de chambre, ni par les quelques paroles timides de la nouvelle mariée, ce défilé finit par rendre Dornemont nerveux. Le dessert terminé, il se leva, avec une sorte de hâte, et emmena la jeune femme dans le petit salon où le café fut aussitôt servi.

Pendant que, sous la lumière discrète et douce des bougies d’un lustre, Célie opérait gracieusement les petits mouvements de la maîtresse de maison qui offre du café, son mari la regardait et se demandait ce qu’il allait lui dire.

Une vraie jeune fille ! Point une de ces coquettes de profession, que dix ans de salons ont rendues aussi habiles que l’est un bon tireur après dix ans de salle, et qui savent aussi bien riposter que parer. Point une fausse ingénue, éclairée par l’expérience des autres sur les points obscurs de la vie des femmes, et plus versée dans la connaissance des hommes que ne le sont souvent des aïeules dont la vie se serait écoulée à l’ombre paisible des devoirs de la famille ; mais une vraie jeune fille, qui, si elle avait eu le malheur de perdre sa mère avant d’avoir douze ans, avait eu, comme compensation, l’inestimable bonheur de n’avoir point d’amies.

Point d’amies, pas de confidences, pas de curiosités perverses de petites filles, pas de chuchotements le soir dans les corridors, loin des oreilles des surveillantes ; rien que la routine des classes et les rêves innocents d’une âme qui s’éveille toute seule, sans que rien la fasse dévier, et qui s’en va dans l’azur comme ces fumées qui montent le soir, sur les grèves, en une colonne bleue toute droite, et qu’aucun souffle de vent ne rabat ni ne disperse.

L’âme de Célie était toute droite et montait naturellement vers les hauteurs ; c’est pour cela peut-être que Dornemont, sans rien deviner, d’ailleurs, se demandait ce qu’il allait lui dire.

Le cœur de Célie battait bien fort, elle attendait avec une impatience bizarre les paroles qu’il allait prononcer ; ce beau garçon, c’était son mari, celui qu’il lui était non seulement permis, mais ordonné d’aimer. S’il voulait l’aimer, elle, comme elle l’aimerait !

Elle sentait en elle des trésors de tendresse prêts à s’épancher. Si elle eût osé, elle lui eût parlé la première ; elle croyait bien avoir à lui dire des choses toutes nouvelles, que bien sûr il n’avait jamais entendues ; libre pour la première fois d’ouvrir son cœur sans contrainte, elle était obligée de se retenir pour ne pas laisser s’échapper tout ce qui s’était amassé pendant si longtemps dans le silence ; et puis, elle espérait… quoi ? L’amour ?

Ces joies délicieuses, ces émotions divines dont les poètes lui avaient parlé, c’était à elle ! elle allait tenir tout cela dans ses mains enfantines ; en y pensant, elle se sentait si heureuse qu’elle avait envie de pleurer.

Dornemont la regardait, et soudain le malaise qu’il éprouvait se changea en une grande secousse de passion. Ce petit être charmant était à lui ; on le lui avait donné, on ne pouvait plus le lui reprendre.

À un moment où, dans ses allées et venues par le salon, Célie passait près de lui, il la saisit par la main et l’attira sur le canapé où il s’était assis. Elle céda à son mouvement, et il garda dans la sienne la main glacée et un peu tremblante qu’il avait prise. Ils restèrent ainsi silencieux pendant un instant, elle, détournant son visage où la rougeur avait monté tout à coup ; lui, les yeux fermés, savourant une émotion intense qu’il n’avait jamais ressentie.

Et pendant ces courtes secondes, uniques dans leur vie, Célie sentait son cœur, son être tout entier se fondre dans la main qui tenait la sienne ; il lui semblait être suspendue par un fil très ténu entre le ciel et la terre et se rapprocher lentement du ciel, attirée par cette main toute-puissante. Elle n’eût pu définir les sensations qui la parcouraient et qui lui faisaient peur, mais cette frayeur était délicieuse, et la jeune femme se disait qu’après tout elle était mariée, et que c’était cela, l’amour.

— Célie ? dit son mari en l’attirant plus près, tu m’aimes ?

Elle ne put répondre, mais elle le regarda, et il vit dans ces yeux troublés qu’elle serait, s’il le voulait, son esclave. Alors, perdant la tête, il la baisa violemment, brutalement sur ses lèvres entrouvertes.

Elle prit peur, et jeta un cri. La commotion trop forte l’avait glacée, et elle s’était rejetée en arrière avec une sorte de frayeur, comme si elle avait subi le choc d’une rencontre avec une bête monstrueuse. Valéry, dégrisé, la regarda surpris ; elle avait eu vraiment peur, et se tenait debout, tremblante.

— Imbécile que je suis, pensa le jeune homme. Comme si je n’avais pas tout le temps ! – Voulez-vous faire un tour dans le parc, ma chère ? dit-il d’un ton calme ; la nuit n’est pas encore bien noire…

Il sonna et fit apporter le manteau de madame avec une mantille pour lui couvrir la tête, et ils sortirent tous deux.

La nuit, en effet, n’était pas bien noire, et ils marchèrent pendant une heure environ. Valéry avait regagné tout son sang-froid et su trouver maint sujet de conversation agréable et facile. Célie l’écoutait, tremblante encore, se demandant comment il pouvait être si calme, alors qu’elle était si bouleversée, ne comprenant plus rien à ce qui se passait au dedans comme au dehors d’elle-même.

Vers neuf heures, ils rentrèrent. Dornemont pria sa femme de lui faire un peu de musique ; elle s’assit sans mot dire, et joua son petit répertoire ; ensuite ils regardèrent des gravures, et enfin dix heures sonnèrent à la pendule Louis XVI.

— Vous devez être fatiguée, ma chère Célie, dit le jeune marié. Ne serait-il pas temps d’aller vous reposer ?

Soumise, comme toujours, elle se leva et monta l’escalier, tendu d’étoffes curieuses ; il montait derrière elle, un sourire aux lèvres. Devant la porte de sa chambre, elle s’arrêta indécise ; toujours souriant, il lui baisa galamment la main, et la quitta pour se rendre dans son appartement.

Elle entra chez elle et fit sa toilette de nuit, toujours préoccupée, passa un peignoir, puis congédia sa femme de chambre et s’assit près du feu qui flambait dans l’âtre.

Une grande mélancolie avait remplacé l’attente inquiète et joyeuse de ce jour ; elle semblait regarder en elle-même l’écroulement de quelque rêve fragile qui n’avait même pas été édifié jusqu’au bout, et une grande lassitude lui tomba sur le cœur.

Soudain elle pensa à sa petite sœur, qui avait tant pleuré en la voyant partir, et il lui parut qu’elle n’avait jamais montré à cette enfant combien elle l’aimait, pour elle d’abord, et puis pour leur mère envolée, qui les avait laissées orphelines. Sa pensée s’arrêta ensuite à cette mère, si peu connue, mais si tendrement regrettée.

— Ah ! si je l’avais encore, pensa la jeune mariée, elle m’apprendrait ce qu’il faut dire, ce qu’il faut penser…

Deux larmes roulèrent sur le peignoir blanc, et Célie les essuya lentement.

La porte s’ouvrit alors derrière elle, et son mari apparut.

— Ma petite femme à moi ! dit-il en la prenant dans ses bras pour l’emporter, pendant qu’il dévorait de baisers le jeune visage soudainement pâli.

Célie ferma les yeux et sentit une tristesse amère, insurmontable, s’étendre sur elle comme un linceul.

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