Chapitre 21
— On dit que tu fais de mauvaises affaires, est-ce vrai ?
Madame Brazenyi, couchée sur sa chaise longue, dans son boudoir japonais, observait Dornemont entre les franges de ses cils baissés.
— Moi ! fit-il, quelle idée ! Qui est-ce qui t’a dit ça ?
— Je ne sais pas ; c’est un propos que j’ai entendu quelque part.
Valéry, qui jouait avec le gland d’un fauteuil, tira dessus si fort, que le gland lui resta dans la main.
— Ce sont mes ennemis qui font courir ces bruits-là, dit-il avec colère. Ah ! si je pouvais les attraper…
— Cela ne te servirait à rien, répliqua assez sagement madame Brazenyi. Pour deux qu’on attrape, on s’en fait vingt nouveaux, qui étaient les amis de ceux-là. Laisse-les donc tranquilles. C’est l’envie qui les fait parler. N’es-tu pas l’heureux Dornemont ?
Un pli d’amertume traversa le visage de Valéry. Rosa, qui l’observait toujours, continua sa petite guerre. Elle voulait en avoir le cœur net.
— Est-ce vrai que tu as pris des hypothèques sur tes deux maisons ?
Cette fois, Dornemont se leva et, se redressant de toute sa hauteur, prit son air le plus officiel.
— Je ne te parle jamais de mes affaires, de peur de t’ennuyer, ma chère, dit-il d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Je te prie d’avoir la bonté de faire de même pour le même motif.
Elle s’était mise sur son séant et le regardait d’un air surpris.
Elle se figurait le connaître à fond, l’avoir dans ses mains comme un pantin dont elle connaissait toutes les ficelles, et voici qu’il se permettait de témoigner de la résistance ?
Ce n’était pas exact qu’il ne lui eût jamais parlé de ses affaires. Plus d’une fois, au contraire, il avait énuméré complaisamment devant elle les bénéfices de telle ou telle spéculation ; c’était de ses pertes qu’il ne lui parlait point, mais qu’importaient ces pertes passagères ! Est-ce que la vie des affaires n’est pas faite de ces succès et de ces revers ? L’important, c’est que les succès dominent.
Il y avait donc un coin de Dornemont qu’il prétendait garder pour lui seul. C’était pour Rosa à la fois un danger et une offense. Elle prit à son tour un air fort digne, et tous deux gardèrent le silence.
Dornemont boudait très volontiers. Il trouvait commode le procédé qui consiste à ne rien dire, pendant que les autres font leurs petites réflexions et s’ennuient de ce silence prolongé. De plus, cela lui donnait le temps de digérer sa mauvaise humeur. En revanche, il ne pouvait souffrir la bouderie des autres, qu’il trouvait blessante d’abord, inquiétante ensuite. Aussi, en voyant que Rosa ne disait rien, il se leva et chercha son chapeau.
Elle ne broncha point.
Arrivé sur le seuil, il se retourna.
— Au revoir, dit-il.
— Au revoir, répondit-elle.
Il espérait qu’elle allait lui sauter au cou, car il se croyait adoré ; en voyant qu’elle restait insensible, il eut peur. Est-ce qu’elle ne l’aimait plus ? Est-ce que ces bruits de ruine l’avaient détachée de lui ?
À cette pensée, l’égoïste Dornemont sentit tout à coup ses yeux s’emplir de larmes. Quoi ! Il pouvait avoir tout donné à cette femme, pour qu’elle cessât de l’aimer au moment où il s’était le plus compromis pour elle ! Cette ingratitude avait quelque chose de désespérant. Comme tous les êtres très jouisseurs, Dornemont ressentait cruellement les atteintes à son bonheur moral, à ce qu’il se figurait être son bonheur moral. Il oublia complètement qu’un mois auparavant il s’était demandé sérieusement s’il ne pourrait pas quitter Rosa, et ne vit plus que l’horreur de la pensée qu’elle avait eue peut-être de le quitter. Si elle y avait songé, c’était abominable !
Toutes ses réflexions avaient passé très vite dans le cerveau de Dornemont ; au lieu de refermer la porte sur lui, comme le commandait la dignité, il revint sur ses pas.
— J’ai oublié mon portefeuille, dit-il, et il passa dans sa chambre à coucher.
Rosa n’était point la dupe de cette innocente supercherie, qui lui livrait désormais son amant pieds et poings liés. Il n’avait pas le courage de s’en aller sur une brouille ; donc, il tenait à elle. Au fond, elle aussi tenait à lui, dans la mesure de ses forces, à condition qu’il fît tout ce qu’elle voudrait.
Il reparut aussitôt, le portefeuille à la main, et passa devant elle sans la regarder.
— Valéry, dit-elle.
Il s’arrêta.
— Tu es bien nerveux, aujourd’hui ! Pour la plus simple question, tu prends la mouche. C’est un prétexte, bien sûr ! Et la vérité, c’est que tu ne m’aimes plus ! Si c’est cela, il faut le dire ! Je n’ai jamais voulu être à charge à personne ; nous pouvons rompre sur-le-champ.
Il se tenait immobile au milieu du boudoir, dont les splendeurs lui rappelèrent tout à coup ce que cette femme lui avait coûté. Vouloir rompre, lui, lorsqu’il l’aimait plus que tout ! Excepté lui-même, bien entendu, mais il n’en savait rien.
Ses nerfs vaincus se détendaient, et de grosses larmes roulèrent sur sa moustache ; mais il se détourna pour qu’on ne les vît point.
— Je ne te comprends pas, dit-il d’une voix contenue, en déguisant son émotion sous une gravité extraordinaire. Tu as certainement quelque motif pour me tourmenter. Je n’ai jamais eu la pensée de te quitter, – il était sincère en parlant ainsi, car il croyait à ses propres paroles, – je t’aimais plus que jamais, et c’est mal à toi de me causer des ennuis, précisément lorsque tu viens de te laisser dire que j’en ai d’autres.
Rosa courut à Valéry, lui jeta ses bras autour du cou et le força à montrer son visage sur lequel se voyait le sillon récent de deux larmes.
— Mon cher ange, lui dit-elle, tu ne m’as pas comprise du tout. Ce que j’ai dit, c’est parce que j’étais chagrine de la pensée que tu me cachais quelque chose. Est-ce que les ennuis et les joies, tout ne doit pas être commun entre nous ? Penses-tu que c’est pour ton argent que je t’aime ? Ne sais-tu pas qu’au contraire, si tu étais dans des embarras d’affaires, je me reprocherais de t’y avoir entraîné, en acceptant tout ce que tu m’as donné ?
Valéry se laissa conduire auprès de Rosa au bord de la chaise longue, et toute son énergie s’ébranla devant ces manifestations de tendresse. Il ressentit quelque chose d’analogue à ce qu’il avait éprouvé cinq ans auparavant, lorsque la beauté de Célie avait détendu ses nerfs irrités par la fuite de madame Brazenyi. De même qu’alors, son esprit, torturé par des soucis qu’il ne pouvait révéler, se ploya entièrement. Seulement, autrefois, c’était sa femme qui l’avait consolé de la trahison de sa maîtresse ; aujourd’hui, c’était sa maîtresse qui le consolait des trahisons de la fortune.
— Vois-tu, dit-il en appuyant sa tête sur l’épaule de Rosa, la vie que je mène est horrible. N’être jamais sûr du lendemain, se dire qu’une chose dont on n’a pas l’idée et qui se passe au bout du monde peut arrêter toutes vos affaires et vous mettre dans l’impossibilité de sortir du pétrin, cela vous casse bras et jambes à de certains moments. Suppose une guerre, une épidémie, je ne sais quoi encore, il n’y a plus moyen de rien faire ! Les gens qui sont là-bas ne vous paient plus, et ceux qui sont ici veulent être payés. Vraiment, c’est un métier de galérien !
Rosa le consola avec quelques banalités, des vérités de La Palisse qu’on trouve toujours pour venir en aide à un homme qui se désole. Au fond, ce qui importait à Dornemont, c’était la musique de l’air, plus que les paroles. Il voulait être choyé, caressé, bercé ; ce grand enfant avait besoin de tendresse ; elle lui en donna tant qu’il en voulut.
— Eh bien, dit-elle, quand il se fut apaisé et qu’elle lui eut essuyé les yeux avec son mouchoir brodé, puisque les affaires vont mal, sais-tu ce qu’il faut faire ?
Il la regardait attentif.
— Il faut faire des économies. Tu as un train de maison trop considérable ; trop de chevaux, trop de voitures, trop de domestiques, il faut réduire tout cela. Vois ici, je vis avec une cuisinière, une femme de chambre et un cocher. Es-tu bien sûr qu’il n’y ait pas de coulage dans ta maison ?
Valéry ouvrit de grands yeux. Pour cela, il n’en savait absolument rien. Célie s’arrangeait à sa guise. Il lui avait toujours donné autant d’argent qu’elle en voulait.
— Il faudrait voir à cela, reprit la bonne conseillère. Je suis sûre que, si tu voulais, tu réaliserais de sérieuses économies.
Dornemont ne répondit rien, et Rosa n’insista pas. Elle connaissait la force de la semence abandonnée à elle-même dans un terrain fertile.
Trois jours après, Célie frappa à la porte du cabinet de travail de son mari. Elle avait eu soin de s’assurer d’abord qu’il était à la maison, précaution utile, car désormais on ne l’y voyait guère.
Il fumait un excellent cigare, en pensant aux étrennes qu’il allait donner à cette bonne Rosa.
Elle était vraiment bonne, – du moins il le croyait ; il se demandait de temps en temps comment il avait pu la croire mauvaise, et à ce propos se sermonnait lui-même au sujet des idées préconçues qui vous faussent l’entendement. Sur la foi d’un parfum, ne s’était-il pas imaginé qu’elle avait été présente lors de l’agonie de Maxand Louvelot, qu’elle avait eu la cruauté de se défaire du pauvre bonhomme frappé à mort, comme on se défait d’un créancier importun… Vraiment on se fait des idées, parfois, et l’on ne sait pas pourquoi !
Elle avait été bien gentille avec lui, cette bonne Rosa, l’autre jour, quand il avait mal aux nerfs, et cela méritait une récompense : qu’est-ce qu’il lui donnerait bien pour ses étrennes ?
C’est à ce moment que Célie entra, les mains pleines de factures de toutes les couleurs. Dornemont se redressa et prit un air très digne, quoique souriant, comme il convient à un chef de famille.
— Voici la fin de l’année, mon ami, dit la jeune femme, et je viens vous soumettre mes comptes. Nos dépenses ont beaucoup augmenté depuis deux ans ; la vie est devenue plus chère, et Bébé grandit… Et puis je trouve qu’il se consomme à l’écurie une quantité d’avoine vraiment prodigieuse. Je n’aime pas à vous déranger, vous le savez, mais je voudrais pourtant vous prier de vérifier vous-même.
Elle présentait à son mari un compte sur lequel il n’eut besoin que de jeter les yeux. Son fournisseur ordinaire, – chargé de pourvoir à l’écurie de madame Brazenyi, – avait tout mis sur la même note, par distraction ou par bêtise.
Ce petit contretemps ennuya Dornemont, mais il n’en parut que plus digne et plus assuré.
— Il y a une erreur, c’est évident, dit-il ; j’y passerai, et j’arrangerai cela. Et ensuite…
Célie montra ses factures. Loin d’être prodigue, elle apportait au gouvernement de la maison une économie vraiment surprenante pour une femme qui n’avait jamais soupçonné la nécessité de se restreindre en rien. Si son mari avait voulu s’en rendre compte, il eût dû rendre justice à cette sagesse inspirée à Célie par une crainte vague de l’avenir qu’elle ne pouvait calmer, malgré les efforts de sa raison.
Mais Valéry avait un petit sermon à placer, et il tenait à le placer sur-le-champ. Rosa le connaissait bien : la graine avait fructifié ; elle donna même une moisson magnifique.
Le petit sermon fut un chapitre d’économie intérieure, mêlé par-ci par-là d’économie politique et de leçons de morale ; enfin un peu de tout.
Célie abasourdie reçut cela comme on reçoit une douche, avec plus de résignation que de plaisir, mais sa surprise l’empêcha de trouver un seul mot pour répondre.
Elle n’avait pas compris du tout, mais, de peur de le voir recommencer, elle répondit docilement ;
— Oui, mon ami.
Le mari se dirigea alors vers son coffre-fort et remit à sa femme la somme nécessaire pour la liquidation de l’exercice courant, puis il ajouta une nouvelle somme, en disant :
— Il faut que ceci te fasse un mois.
— Vous n’y pensez pas ! dit Célie, plus abasourdie que jamais. C’est moins qu’à l’ordinaire, et c’est le mois des étrennes.
— C’est juste, fit Dornemont, en ajoutant généreusement un billet de mille francs à ce que sa femme avait dans les mains.
Malgré cet appoint, le total était notoirement insuffisant. Célie pensa que les affaires allaient mal. Plus d’une fois déjà elle avait eu de la peine à obtenir le nécessaire pour son ménage, mais d’ordinaire, aussitôt la chance revenue, Valéry lui remplissait les mains d’or, sans compter, avec sa prodigalité habituelle. Elle se dit qu’il en serait de même probablement bientôt, ce qui la rassura.
Elle avait cependant encore une demande à adresser, et bien que, dans les circonstances actuelles, cela lui coûtât un peu, elle le fit pourtant.
— Avez-vous touché les coupons d’Antoinette, mon ami ? dit-elle. Voilà le moment des étrennes, et elle a besoin de remplir sa bourse.
Dornemont tressaillit. Les coupons d’Antoinette ! C’était vrai ! Les actions avaient disparu, mais il fallait faire le service des coupons…
À ce moment, cet homme éprouva un vertige singulier.
Il lui sembla, pendant la durée d’un éclair, qu’il était un honnête homme, qu’il n’avait jamais joué, jamais perdu d’argent, jamais dépensé la dot de sa belle-sœur ; que tout cela était un rêve pénible dont il se réveillait avec la fraîcheur d’impression qu’on éprouve au matin l’été à la campagne, lorsqu’on sait que le jour qui commence est un jour de paix et de repos, dans un lieu paisible, avec des gens qu’on aime.
Cet état étrange était peut-être le rêve inavoué des heures de découragement de Dornemont. Il eût peut-être tout donné, et Rosa elle-même, pour le réaliser, et vivre tranquille comme un bon bourgeois… Mais cela ne lui durait jamais longtemps. D’ailleurs, il n’était pas question de cela. C’est du paiement des coupons qu’il fallait s’occuper.
— Je ne les ai pas encore détachés, répondit-il, mais peu importe. Voici deux cents louis que tu remettras à Antoinette ; je lui donnerai le reste quand j’aurai touché moi-même.
Tout ceci ne plaisait pas à Célie. Force lui fut cependant de l’accepter. Elle se retira avec trop peu d’argent pour elle, trop peu pour sa sœur et un sermon par-dessus le marché, ce qui n’ajoutait rien à ses ressources matérielles ou morales.
— Je crois mon mari gêné, dit-elle toute honteuse à Antoinette, en lui remettant les billets de banque. Cela ne durera pas ; en attendant, veux-tu être assez bonne pour l’excuser ? Moi-même, je n’ai pas reçu ma part habituelle.
— Veux-tu ? fit Antoinette en lui tendant l’argent qu’elle venait de recevoir. Je n’ai besoin de rien, moi ; permets-moi d’être ton banquier, en attendant.
— Non, répondit Célie. Il faut que j’apprenne à me tirer d’affaire toute seule, si les affaires continuaient à aller mal…
— Étourdie que je suis ! s’écria la jeune fille. Moi qui dépense sottement mes revenus à m’amuser, – ou à ne pas m’amuser ! Attends, petile sœur, tu vas voir comme je vais devenir économe. Je parie que, d’ici trois mois, je te rendrai des points.
Célie commença par en rire, et finit par s’en étonner. Sa sœur mit, en effet, une volonté si ferme à se refuser tout ce qui n’était pas indispensable à sa situation de jeune fille riche que le résultat en fut surprenant.
— Tu thésaurises ? disait madame Dornemont.
— Je m’exerce à vivre de peu, répondait Antoinette.
Son petit visage fin prenait alors une expression de contentement intérieur amusante et curieuse. Elle poursuivait en elle-même un plan inavoué que pour rien au monde elle n’eût confié à personne, pas même à sa sœur chérie, jusqu’au jour où elle serait assurée de le voir réussir.
— Mais enfin, lui dit un jour Célie, tu n’as pas besoin d’être aussi avare que cela !
— Tu crois ? répondit la jeune fille avec un sourire tendre et un peu troublé. Et si un jour il me fallait à la fois t’aider et vivre avec un mari qui ne serait pas riche…
Elle s’en alla brusquement sur cette phrase inachevée, et Célie, rappelant ses souvenirs, entrevit un rêve d’avenir pour sa sœur. – Mais elle n’avait le droit d’en parler à personne, pas même à Antoinette, puisque celle-ci gardait le silence.
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