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Chapitre 22

L’hiver passa, de plus en plus menaçant pour Dornemont. C’était le moment où les sociétés financières, ébranlées dans leur crédit par l’écroulement retentissant de deux ou trois d’entre elles, luttaient héroïquement, pour crouler à leur tour, les unes après les autres, comme des murailles à qui manque l’assise.

Au milieu de toutes ces ruines, Dornemont avait l’air de se maintenir. Bien qu’il perdît partout, il faisait belle mine, étant de ceux qui ne reculent jamais.

Une seule chose dans ses habitudes annonçait un certain désarroi, au moins dans son esprit ; il s’était remis à jouer avec frénésie. Le joueur qu’il avait au fond de lui, ne pouvant plus se donner carrière sur des opérations extérieures, se rabattait sur les émotions du tapis vert.

Il jouait de toutes façons, et surtout les jeux de hasard, parce que cela va plus vite.

Depuis son entretien avec Célie, à la fin de décembre, il avait été pris d’une sorte de remords. Il avait compris que donner l’abondance à sa maîtresse, alors qu’il mettait sa femme à la portion congrue, était une sorte de lâcheté, et, pour réparer cette faute, un jour de chance, il avait distribué des deux mains les parts les plus larges dans l’une et l’autre maison.

Quelque chose avait changé dans celle qu’il avait royalement aménagée pour Rosa. Elle s’était mise à recevoir beaucoup de monde. Beaucoup d’hommes surtout, et des plus galants ; quelques femmes, pas des plus difficiles. Celles-là en avaient amené d’autres, pas difficiles non plus, et le tout formait désormais une de ces maisons que les hommes en quête de galanterie fréquentent avec un vif plaisir et la certitude de ne pas perdre leur temps.

Ce n’est pas la chose en soi qui froissait Dornemont, c’était de se voir relégué au second plan dans cette hospitalité, où Rosa tenait le premier.

Il eut avec elle plus d’une scène violente à ce sujet ; et, un jour, il eut, – car il n’était pas délicat avec les femmes qu’il honorait de ses bonnes grâces, – il eut un mot malheureux, qui lui coûta cher.

— En définitive, dit-il, c’est moi qui paie ici !

La flamme verte des passions mauvaises passa dans les yeux de madame Brazenyi, et elle fut bien près de le cingler d’une de ces paroles qu’on n’oublie plus.

Elle garda le silence, et Dornemont, ennuyé de sa violence, vint bientôt à elle, non pas précisément lui demander pardon, ce qu’il ne faisait jamais, mais lui faire comprendre qu’il désirait se réconcilier avec elle.

Elle accepta ses avances, continua son nouveau genre de vie, et Dornemont sentit qu’il s’était enfoncé au flanc une grosse épine qu’il ne pourrait plus s’arracher sans une commotion profonde de tout son être.

Dornemont commençait à être humilié. Certaines paroles se faisaient entendre plus haut qu’autrefois sur son passage. Certains regards se posaient sur lui avec une fixité désagréable. La phalange d’envieux, de mécontents, d’évincés, grossie de tous ceux auxquels Dornemont avait fait ou dit quelque impertinence, et le nom de ceux-là était légion, cette phalange osait murmurer tout haut. On voyait des hommes qui avaient dîné chez lui passer à ses côtés sur le boulevard en feignant de ne pas le voir, pour ne pas lui adresser un coup de chapeau. Non qu’il fût à ce point déconsidéré, mais il s’était donné trop souvent le plaisir d’ennuyer les autres au moyen du même procédé pour qu’à présent on ne lui rendit pas avec usure la monnaie de sa pièce.

Il en était réduit, maintenant, à apercevoir les autres le premier, à leur tendre la main, parfois à regarder fixement tel qui faisait semblant de ne pas le reconnaître, afin que, sur la fixité du regard, un signe de reconnaissance ne pût lui être refusé.

Dornemont n’y comprenait rien.

— Je n’ai fait de mal à personne ! disait-il, avec un véritable chagrin mêlé de beaucoup de colère. J’ai même fait beaucoup de bien.

— Oui, lui répondait Roquelet, mais as-tu jamais vu qu’on vous sût gré du bien que vous avez fait ? Le bien qu’on fait, ça n’a en général d’autres résultats que de vous faire fabriquer des ennemis !

Et, pendant ce temps-là, tout allait de plus en plus mal ; l’argent se faisait rare partout, et pour ceux qui n’en gagnaient pas, plus que pour les autres. Le jeu lui-même était capricieux et commençait à bouder. Seuls les paiements à faire étaient d’une régularité désolante. Vainement, grâce à son crédit, Dornemont se faisait reporter. Le moment viendrait où il faudrait payer, et il sentait bien que ce moment-là serait effroyable.

Ses cheveux se mirent à tomber avec une rapidité surprenante, son teint se plombait, ses yeux s’enfonçaient ; non qu’il maigrit, car, au contraire, une déplaisante bouffissure gonflait ses joues, leur communiquant une pâleur jaunâtre.

— Tu deviens laid ! lui dit un jour Rosa, qui le contemplait avec attention depuis une demi-minute.

Dornemont jeta un coup d’œil à la glace et redressa machinalement ses moustaches, toujours superbes.

— C’est vrai, dit-il. Je suis abominable ! Mais c’est un moment à passer. Lorsque les affaires reprendront et que je dormirai de bonnes nuits, tout ira bien.

En attendant, il passait les nuits au cercle, à jouer ; sa belle prestance elle-même avait disparu. Ses épaules se courbaient sous le poids de préoccupations lourdes, et, depuis peu, il traînait la jambe en marchant, comme si le boulet des forçats le retenait dans sa course effrénée vers la ruine.

— Vous devriez enrayer, lui dit un jour Moilly, qui sortait du cercle au moment où Valéry entrait. Vous avez mauvaise mine, Dornemont, et l’on dit que vous allez trop vite…

Valéry le regarda d’un air bourru, ne sachant s’il devait permettre cette familiarité ; mais il se tut. Moilly était riche. Qui sait si, en le menant bien, on ne parviendrait pas à lui extorquer un emprunt ?

— Je voudrais vous voir à ma place, dit-il enfin à demi-voix. Vous seriez bien embarrassé d’agir autrement, je crois.

— S’il faut vous parler franchement, répondit Moilly, je ne me serais pas mis à votre place, d’aucune façon… Que ne quittez-vous cette femme, qui vous dépouille et qui dépouille les vôtres ?…

Ils s’étaient écartés en parlant et se trouvaient seuls dans un petit fumoir.

— Rosa ? Mais c’est la seule personne au monde qui ait de l’affection pour moi ! s’écria Dornemont.

— Vous croyez ? fit Moilly, qui le regarda entre les deux yeux.

— J’en suis sûr ! répondit Valéry en le bravant du regard.

Moilly resta grave pendant un moment.

— Ce n’est pas à moi, dit-il enfin, de vous parler de votre famille ; évidemment, de ces choses-là, chacun n’en prend que ce qu’il en veut prendre ; mais, relativement à la femme dont nous parlons, vous êtes dans l’erreur si vous croyez qu’elle vous est sincèrement attachée.

Dornemont le regarda comme pour le foudroyer. Moilly posa tranquillement une main sur son bras.

— Cette femme est comme toutes les autres de son espèce ; elle n’aime pas les revers, – ni les siens, ni ceux des autres. Tenez-vous pour averti, Dornemont ; il m’en eût coûté de penser que personne ne s’intéressait assez réellement à vous pour vous parler de la sorte.

Il le quitta, sans que son ami eût eu le temps de lui parler ou de le retenir.

Avec un geste de rage, Valéry entra dans la salle de jeu : ce soir-là, sur parole, il perdit trois mille louis.

Peu lui importait maintenant : il allait de l’avant, ne vivant plus qu’au jour le jour ; après sa grosse perte, il rentra chez Rosa, pour se consoler au moins avec le philtre que lui versait l’enchanteresse. Pour la première fois, il trouva la porte de sa chambre fermée. Madame avait la migraine et avait défendu qu’on la réveillât.

Valéry ne dit rien et rentra chez lui, à pied.

C’était un beau matin de la fin de mars, car l’hiver avait passé au milieu de toutes, ces préoccupations, et les arbres, indifférents aux fluctuations de la Bourse, se couvraient de feuilles d’un vert tendre et fin.

Le soleil allait se lever dans le ciel gris de lin, pur et doux comme aux plus beaux jours d’été. Ce réveil du jour est extrêmement joyeux ou extrêmement triste, suivant la disposition d’esprit de celui qui le regarde. Pour Valéry, les teintes dorées qui se succédaient rapidement dans le ciel étaient lugubres comme un crêpe de deuil.

Si Moilly avait dit vrai, si Rosa ne l’aimait plus, que restait-il alors à celui qui avait été l’heureux Dornemont ? Sa fortune ? écroulée ! L’hôtel du parc Monceau ? vendu ! Car, ne pouvant payer ses emprunts, il allait être forcé de le laisser passer aux mains de ses prêteurs ; telle avait été sa folie inconcevable que cette condition draconienne n’avait même pas attiré son attention, lorsqu’il avait engagé son immeuble. La Prée ? hypothéquée au-delà de sa valeur, et là encore il aurait eu de gros désagréments, car cette manœuvre est de celles qui tombent sous le coup de la loi… Dornemont montra le poing au soleil levant, comme pour l’accuser de toutes ses fautes, et, tirant sa petite clef, rentra chez lui.

Près de son lit, il y avait un flacon de chloral. Il en versa dans un verre d’eau et s’endormit sur-le-champ.

Précieux don que celui de ce sommeil artificiel ! Au moins, pendant quelques heures, Valéry allait échapper à ses rongeurs habituels.

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