Chapitre 23
Ce matin-là, Antoinette se réveilla de bonne heure avec les impressions joyeuses d’une personne qui a beaucoup à faire, mais rien que des choses agréables.
C’est qu’elle avait pris une grande résolution pendant la nuit, et comme Antoinette était une personne très courageuse, elle s’était dit qu’elle la mettrait à exécution le jour même.
— Qu’as-tu donc ? lui demanda sa sœur en la voyant aller et venir avec un petit air sérieux qui lui allait à merveille, mais où l’on pouvait deviner une préoccupation secrète.
— Je te dirai cela ce soir, répondit la jeune fille avec un sourire tendre et fugitif qui amena un peu de rougeur à ses joues.
— C’est donc un mystère ?
— Le plus grand de tous les mystères connus, dit-elle en s’échappant.
Madame Haton dînait ce jour-là chez madame Dornemont avec son neveu, qui, dans ces occasions, ne la quittait plus du tout. Lui aussi avait depuis quelque temps un air mystérieux, mais, au rebours d’Antoinette, son mystère semblait lui assombrir l’esprit.
Le dîner fut plus solennel que de coutume. Roquelet vint avec Dornemont qui l’avait pêché sur le boulevard ; Moilly ne pouvait secouer une certaine tristesse qui le saisissait dès son entrée dans cette maison qu’il savait condamnée à la ruine. Deux ou trois spéculateurs de petite Bourse, invités par Valéry qui cherchait à faire flèche de tout bois, causaient peu et mal, dès qu’on les sortait du sujet habituel de leurs entretiens, et le maître de la maison n’avait pas envie de parler d’affaires à table, dans la crainte de voir s’échapper quelque parole imprudente au sujet de sa situation embarrassée, devant sa femme et sa belle-sœur qui l’ignoraient encore.
Presque aussitôt après le café, Dornemont disparut, emmenant ses invités. Moilly et Roquelet restèrent seuls avec madame Haton et Brice, qui n’avait aucune envie de se retirer avant minuit.
On causait dans le grand salon, pas avec beaucoup de chaleur ni de conviction, car Célie elle-même était préoccupée de sa sœur ; mais enfin on causait.
— Monsieur Brice, dit Antoinette de sa voix claire et musicale, je voudrais vous demander conseil sur un costume que je dois me faire faire pour un bal costumé ; les aquarelles sont dans le petit salon ; voulez-vous venir les voir ?
Sylvain se leva, aussi gauche, aussi emprunté qu’un lycéen de seize ans qui va recevoir son prix des mains d’un haut personnage. Antoinette l’avait précédé dans la pièce voisine et se tenait debout devant les albums ouverts ; elle lui indiqua un fauteuil où il se laissa choir. Le cœur lui battait si fort dans la poitrine, qu’il croyait l’entendre en dehors de lui-même.
Célie avait compris : sa sœur entendit s’élever sa voix de cristal, qui entamait un récit assez intéressant pour absorber l’attention des auditeurs.
La jeune fille resta debout, près d’un siège, et regarda un instant l’album devant elle ; tout dansait et se brouillait à ses yeux, elle allait faire quelque chose d’inouï. Et si elle s’était trompée ? Si le rêve, qu’elle choyait depuis six mois dans le nid le plus doux et le plus soyeux de son âme, allait s’écrouler en poussière ou s’envaler en fumée ?
Elle regarda Sylvain du coin de l’œil, et reprit soudain toute sa fermeté.
— J’ai lu un livre, monsieur Sylvain, lui dit-elle en s’appuyant légèrement d’une main sur la table ; c’était un livre bien étrange, un roman…
Elle s’interrompit. Sa main tremblait, et elle avait peur qu’il ne s’en aperçût. Elle s’assit, pour être plus maîtresse d’elle-même. Elle avait beaucoup pensé à ce moment-là : dans son rêve, c’était tout simple. Pourquoi, dans la réalité, cela devenait-il si difficile ?
— C’était un roman, reprit-il, ou une pièce de théâtre, je ne me rappelle plus très bien. Il y avait dedans un jeune homme qui… qui était…
La voix d’Antoinette s’étranglait dans sa gorge, et ne pouvait formuler sa phrase. Était-ce donc si difficile ? Elle reprit en se contraignant à paraître très brave, et força un peu le timbre pur de sa voix.
— …qui voulait demander une jeune fille en mariage, parvint-elle à dire.
Ici elle respira ; un pas dangereux venait d’être franchi. Elle leva la tête et regarda Brice, mais aussitôt elle se sentit forcée de baisser les yeux.
— Il aurait voulu demander cette jeune fille en mariage, reprit-elle, mais il ne pouvait pas, il n’osait pas… parce qu’elle était trop riche ; c’est-à-dire qu’elle était plus riche que lui.
Sylvain la regarda bien en face ; elle le sentit, quoiqu’elle ne pût le voir, et elle rougit, mais sans détourner son joli visage.
— Il avait tort, n’est-ce pas, monsieur Sylvain ? Il me semble, à moi, que ce n’est pas une raison, parce qu’une jeune fille est riche, pour qu’elle n’épouse pas un jeune homme, moins riche… s’ils se plaisent ?
Elle avait ajouté ces derniers mots très bas ; voyant qu’il ne répondait point, elle leva les yeux sur lui, en ajoutant :
— N’est-ce pas, monsieur ?
— On ne doit pas apporter à la femme qu’on aime les chances d’un avenir incertain, répondit la voix mâle de Sylvain, un peu tremblante.
— Mais si elle est riche, la femme qu’on aime, l’avenir n’est plus incertain, repartit Antoinette avec vivacité. De la part du jeune homme, c’est donc une pure affaire d’amour-propre.
— De dignité, peut-être, répondit Sylvain en baissant la tête à son tour.
— Non, monsieur, de l’amour-propre ! reprit-elle d’un ton sévère. Ce serait de la dignité s’il n’aimait pas, car on ne doit pas se marier pour de l’argent ; mais s’il aime… s’il préfère souffrir par amour-propre, c’est alors qu’il aime mieux son amour-propre que la jeune fille, et dans ce cas il ne l’aime pas assez… Je ne sais pas, moi, mais il me semblait que quand on aime vraiment, on ne doit pas tant s’occuper de ces questions de fortune ; l’affection passe avant tout… Il est vrai que si l’on n’aime pas…
La voix manqua à Antoinette ; elle se leva pour partir, mais elle resta debout comme tout à l’heure, avec l’étrange sensation d’un abandon immérité, qui tombait sur elle et l’enveloppait comme un long suaire…
— Quelquefois, dit Sylvain, on aime assez pour mettre sous ses pieds son amour-propre, même le plus légitime ; mais on a peur d’être mal jugé, – de se voir accuser, par les uns et les autres, de sentiments intéressés…
Antoinette fit un mouvement de fierté blessée. Il se hâta de reprendre :
— Ou bien l’on a peur de n’être pas aimé…
Il la regardait maintenant, honteux de lui-même, sentant qu’il ne parlait pas par conviction, mais par pure gourmandise d’amant qui veut s’entendre dire ce qu’il sait bien. Les yeux d’Antoinette se fixèrent sur lui avec une telle expression de reproche attendri, qu’il lui saisit la main en lui disant tout bas :
— Pardon, oh ! pardon !
Ils restèrent immobiles, pleins d’une émotion qui leur ôtait l’usage de la parole. Par leurs mains qui s’effleuraient à peine, cependant, leurs âmes semblaient passer l’une dans l’autre.
Antoinette retira doucement ses doigts, et ils échangèrent un sourire tendre et troublé comme l’état de leurs esprits ; puis un grand calme tomba soudain sur eux.
La jeune fille s’assit, et put parler avec enjouement.
— Vous êtes bien hardi, monsieur Sylvain, dit-elle, de vous faire raconter des histoires…
— Si vous saviez, répondit-il encore tout ému, ne pouvant encore comprendre le bonheur qui l’envahissait comme une marée montante ; si vous saviez combien ce serait dur pour un honnête garçon d’être soupçonné de sentiments bas !
— Qui donc vous soupçonnerait, monsieur Brice ? dit Antoinette avec un sourire orgueilleux. Pas moi, toujours !
Il la remercia du regard.
— Que faut-il que je fasse, à présent ? reprit-il. C’est par vos conseils que je veux me guider maintenant ; c’est vous qui avez la raison, le courage, la décision…
— Eh ! mais, il faut… il faut faire ce qu’on fait quand on désire obtenir une demoiselle en mariage… On la demande !
— À qui ?
— À sa sœur, – ou plutôt, non, pas à sa sœur : à son beau-frère.
— Et si l’on est refusé ?
Antoinette rejeta en arrière sa jolie tête, avec un mouvement de fierté.
— Je suis libre de ma personne, dit-elle. D’ailleurs, la demande d’un homme tel que vous honore une famille.
— Demain, alors ? dit-il en reprenant sa main.
— Si vous voulez… ou plutôt, non : laissez-moi demain pour en parler avec ma sœur, et voyez mon beau-frère après-demain.
Elle se tut un instant et reprit tout bas :
— Comme il va faire beau ce printemps à la Prée !
Elle se leva doucement, et se dirigea vers le grand salon où Célie, aidée de ses amis qui l’avaient comprise, avait soutenu brillamment la conversation.
— Avez-vous trouvé ce costume ? demanda madame Dornemont.
— Ce sera pour une autre fois, répondit Antoinette en allant s’asseoir tout près d’elle.
On causa encore, mais l’animation de Célie était tombée, et le silence heureux de Sylvain semblait gagner tout le monde. Les visiteurs se retirèrent bientôt, et madame Haton n’était pas encore montée en voiture, que son neveu lui racontait déjà l’étrange conversation de cette soirée, avec toute l’expansion d’un homme en possession d’un bonheur qu’il a longtemps écarté de son esprit comme inaccessible.
Antoinette avait suivi Célie dans sa chambre où dormait depuis longtemps le cher bébé. La femme de chambre qui le veillait se retira, et les deux sœurs s’assirent sur une petite causeuse.
— Eh bien ? disaient les yeux de Célie.
Antoinette lui passa les deux bras autour du cou.
— Il m’aime, ma sœur. Après-demain il me demandera à Valéry.
Célie la pressa longuement en silence sur son cœur, et, à la pensée de ce jeune bonheur, des larmes sans amertume montèrent à ses veux.
— Tu seras heureuse, toi ! murmura-t-elle en l’embrassant avec une tendresse toute maternelle.
— Je l’espère bien, répondit Antoinette. C’est un honnête homme, à coup sûr. Sais-tu que c’est presque moi qui l’ai demandé en mariage ? Si je ne m’en étais pas mêlée, il n’aurait, je crois, jamais rien dit !
— Pourquoi ?
— Parce que je suis beaucoup plus riche que lui. La belle affaire ! Comme si cela faisait quelque chose ! Est-ce drôle, Célie, qu’un homme délicat ne se croie pas le droit de demander la main d’une demoiselle riche, alors que les filles pauvres peuvent épouser des millionnaires sans que personne trouve rien à redire ?
— Tous les hommes ne sont pas si scrupuleux, dit Célie.
En entendant les deux voix qu’il connaissait bien, Bébé, réveillé, se souleva sur le coude, reconnut sa mère et sa tante, leur envoya un joli sourire d’enfant endormi, puis retomba sur l’oreiller et reprit ses rêves.
— Enfin, reprit Antoinette, ce qu’il y a de sûr, c’est que j’ai dû l’encourager, et beaucoup. Mais nous allons être heureux ! C’est étonnant, l’aplomb que ça vous donne, une belle dot ! Pense un peu : si je n’avais pas senti que la raison de son silence était uniquement qu’il me trouvait trop riche, jamais, jamais, ma sœur chérie, jamais je n’aurais osé… Je me demande encore comment j’ai eu le courage…
Elle riait et pleurait à la fois, embrassait sa sœur avec des gestes de caresse enfantine. Tout le calme qu’elle avait déployé dans la conversation qui était l’événement de la Prée s’évaporait en fumée joyeuse d’ivresse folâtre et tendre.
Tout à coup, sa joie tomba.
— Qu’as-tu ? dit-elle à Célie, qui essayait vainement d’arrêter ses pleurs, trop longtemps contenus. Tu n’es pas contente ?
— Je suis très contente, répondit madame Dornemont en lui souriant.
Mais les larmes la vainquirent, et elle cacha son visage désolé dans les coussins de la causeuse.
Avec sa douce autorité d’enfant aimée, qui ne peut déplaire, Antoinette releva la tête de sa sœur et la mit sur son épaule.
— Qu’as-tu ? il faut le dire, fit-elle d’une voix maternelle. Les rôles étaient changés : il semblait maintenant que la jeune fille était l’aînée.
Célie la serra sur son cœur avec angoisse.
— Tu seras heureuse, toi ! lui dit-elle ; toi !
Les yeux d’Antoinette, soudain dessillés, s’ouvrirent, pleins d’horreur.
— Tu ne l’as donc pas été ? fit-elle, épouvantée. Tu as donc souffert ?
Célie la serra plus fort contre elle.
— Tu as souffert ? Avec cet air calme, avec cette douceur constante ? avec ta patience inépuisable et ta bonne humeur que rien n’altère, tu as été malheureuse ? Ton mari ne t’aimait pas ? Dis ? Il ne t’aimait pas ?
Les propos qui avaient passé dans ses oreilles sans entrer dans son esprit ; les récits à demi-voix, interrompus à son approche ; des faits même rapprochés soudain les uns des autres par cette rapide intuition de l’esprit qui se révèle dans les grandes crises, tout un ensemble de vérités fut rendu tout à coup lumineux, et Antoinette comprit la vie de sa sœur comme si elle la voyait projetée sur un mur en une silhouette indélébile.
— Tu as été malheureuse, ma sœur, ma mère, et je n’en ai rien su ! J’ai vécu près de toi, comme une égoïste, sans même voir ce qui aurait dû m’aveugler… Me pardonneras-tu ?
Célie, soudain calmée, l’embrassa et la consola avec de douces paroles.
— Il ne faut plus s’occuper de moi, dit-elle. Ma vie est ce qu’elle est et sera ce que je pourrai. C’est toi qui dois être heureuse, et ton bonheur me consolera de mes chagrins… Et puis, vois-tu, Antoinette, avec un enfant, on n’est jamais tout à fait malheureuse…
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