Chapitre 24
Le lendemain matin, Célie, levée de bonne heure, attendit le lever de son mari. Elle voulait lui annoncer le choix qu’avait fait sa sœur, afin de supporter seule le premier choc, si, comme elle le pensait, Valéry se montrait peu disposé à un mariage qui n’avait rien de brillant sous le rapport de la fortune.
Dornemont n’était pas rentré ; c’est ce qu’elle apprit par le feint embarras du valet de chambre.
— Quand monsieur sonnera, vous me préviendrez, dit-elle.
Il était plus d’onze heures lorsqu’on vint la prévenir que monsieur venait de sonner. Quoique le cœur lui battit, elle se dirigea dans ce cabinet de travail où elle n’était plus entrée depuis le jour de l’an.
Valéry, blême, les yeux bouffis, les traits tirés, assis à sa table de travail, mettait en ordre des papiers ; en la voyant, il fit une grimace. Bien sûr, elle venait lui demander de l’argent. – On lui demandait toujours de l’argent à présent ! Tout le monde lui demandait de l’argent !
— Je ne vous dérange pas ? dit Célie avec un sourire forcé.
Elle sentait dans l’air le je ne sais quoi des heures décisives, des catastrophes inévitables, et, malgré son courage, elle savait bien qu’elle était toute pâle.
— Que veux-tu ? demanda-t-il, comme un homme pressé qui souhaite d’en avoir fini.
Elle s’assit, posa le bout de ses doigts sur le rebord de la table, et dit de sa douce voix altérée par l’émotion :
— Antoinette veut se marier.
Dornemont frappa des deux poings sur la table avec un juron de palefrenier, et se leva plus blême encore.
Célie s’était levée aussi, en tressaillant d’effroi, et le regardait épouvantée.
— Avec qui ? demanda-t-il, soudain apaisé par la pensée que peut-être, au lieu de les déranger, ce mariage arrangerait les choses.
— Avec Sylvain Brice.
Valéry retomba dans son fauteuil ; par un de ces efforts surhumains qu’il pouvait faire de temps en temps sur lui-même, il prit une attitude correcte, et plia méticuleusement deux ou trois papiers.
Célie, inquiète, le regardait, sans oser parler.
— C’est parfait, dit-il d’un ton calme. Elle est libre de se marier à son gré.
Célie attendait, suspendant sa respiration, sachant bien qu’il avait autre chose à dire. Il ne dit rien.
— Je sais, fit alors la jeune femme en hésitant, que ce mariage n’est pas, au point de vue de la fortune, ce qu’on pouvait souhaiter ; mais le mérite de ce jeune homme… et puis, ils s’aiment.
Dornemont gardait le silence.
— Il a dix ou douze mille francs de rente, continua Célie s’enhardissant ; madame Haton lui en laissera à peu près autant… Il peut par lui-même, un jour, gagner beaucoup d’argent… Je sais bien qu’Antoinette est beaucoup plus riche, mais cette considération…
Elle s’arrêta ; son mari la regardait d’un tel air, que dire un mot de plus devenait impossible. Enfin il parla.
— Il sera toujours plus riche qu’elle, dit-il d’une voix dure et cassante, quoiqu’il parlât presque bas. Antoinette n’a plus le sou.
Célie poussa un cri de douleur, mais elle sentit en même temps qu’elle n’était point surprise.
— Antoinette n’a plus le sou, répéta Dornemont avec une sorte de satisfaction perverse. Tu n’a plus le sou, Lucien n’a plus le sou. Nous sommes ruinés, ma chère.
Célie ne dit plus rien.
— Nous sommes ruinés. La Prée est hypothéquée pour deux fois sa valeur, cet hôtel est vendu ; nous en ferons la livraison au 1er juillet. Le mobilier aussi est vendu, oui, ma chère, le mobilier aussi. Il n’y a que tes bijoux qui ne le soient pas ; mais cela viendra, sois-en sûre. Je dois deux millions et demi, pour mon compte personnel. Quant aux affaires, ça doit être complet ! Heureusement, je n’ai pas fait mes comptes, ni, d’ailleurs, n’ai l’intention de les faire.
Il parlait d’un ton calme et débitait comme un boniment ce compte rendu de sa ruine.
Célie eut peur de ce sang-froid, et, par un mouvement irréfléchi, se jeta au-devant de lui. Il lui prit les deux mains, qu’il baisa avec galanterie ; il la reconduisit à sa chaise.
Elle eut horriblement peur.
— Si mauvaise que soit la situation, dit-elle timidement, un homme comme vous n’est pas perdu pour cela… on trouve de l’argent.
Dornemont haussa les épaules.
— Oui, dit-il, on en trouve quand on n’en a pas besoin. Tu sais où il y en a, toi, de l’argent ; trouves-en donc !
Il lui parlait avec dépit, presque avec insolence. Ni lui ni elle n’eurent un instant l’idée qu’elle avait le droit de se dresser et de lui demander compte de sa dot à elle, de l’avenir de l’enfant, gaspillés, perdus, jetés au vent, pour payer les plaisirs et les folies de l’heureux Dornemont.
— Vous avez des amis, reprit-elle ; vous avez du crédit, vous êtes jeune encore ; les fortunes défaites se refont ; il faut vous y remettre…
Il la regardait, surpris de l’entendre parler avec tant d’autorité.
— Vous avez un fils, Valéry, continua Célie ; il faut en faire un homme. Voyons, je comprends que vous ayez été abattu…
Tout l’orgueil de Dornemont se réveilla et retourna cet être versatile.
— Abattu, moi ? Jamais de la vie ! J’ai seulement voulu te dire que ta sœur prenait mal son moment pour réclamer sa dot. Si Brice la veut, qu’il la prenne telle qu’elle est ; plus tard, quand j’aurai remonté sur ma bête, je lui referai le capital avec les intérêts. Il consentira ; ce n’est pas un garçon intéressé.
Ce n’était plus le même homme. Tout à l’heure, il semblait indifférent, si détaché de toute chose, que Célie avait eu peur pour lui. Maintenant, c’était Dornemont, l’heureux spéculateur, momentanément embarrassé, qui congédiait ce nouveau créancier, comme il en avait congédié nombre d’autres… Célie se sentit congédiée.
— Qu’allez-vous faire ? dit-elle en se dirigeant vers la porte.
— Chercher de l’argent, dit-il du même ton dégagé. Toi-même, cherches-en, tu connais tant de monde…
Était-ce ironie, insouciance, bravade ? Elle n’en sut rien, et se retira.
Dans sa chambre, elle trouva Antoinette, qui attendait son retour avec impatience.
À la vue de ce jeune visage, où les émotions se montraient comme à travers une glace sans tain, la pauvre femme sentit tout à coup tomber sur elle le poids de son malheur, suspendu jusque-là par l’excès de l’horreur.
Ce n’était pas seulement son avenir à elle et celui de son enfant qui étaient en question ; c’était le bonheur de sa sœur aimée, presque sa fille. Elle n’eut pas le courage de mentir ; d’ailleurs, Antoinette avait l’âme assez haute pour pouvoir tout entendre.
— Tu es ruinée, ma sœur, dit Célie ; mon mari a joué ta dot et l’a perdue. Il voulait l’augmenter, je pense.
Cette idée s’était suggérée d’elle-même à son esprit pendant qu’elle parlait ; c’était peut-être vrai ? Et, en ce cas, Valéry n’était-il pas plus excusable ?
Antoinette regarda sa sœur d’un air inquiet, puis son visage se couvrit de rougeur.
— Oh ! Célie, dit-elle, qu’ai-je fait ! Tant que j’étais riche, c’était à moi de l’encourager ; mais maintenant…
Elle fondit en larmes et s’appuya sur l’épaule de la jeune femme. Que pouvaient-elles se dire ? Le silence n’était-il pas encore la meilleure chose ? Étroitement enlacées, pleurant ensemble, elles se comprenaient mieux qu’en de longs discours.
Lorsque leur chagrin se fut épuisé de lui-même, lorsqu’elles purent échanger des idées, Antoinette se montra intraitable sur un point.
— Il faut, dit-elle, que je voie M. Brice aujourd’hui même, et que je lui rende sa parole. Ce que j’ai fait hier était à peine excusable au point de vue des convenances ; s’il ignorait une heure de plus que les circonstances ont changé, j’aurais l’impression que je l’ai entraîné dans un guet-apens.
Elle voulait écrire elle-même, Célie l’en empêcha. Un domestique fut envoyé chez le jeune homme pour le prier de venir aussitôt qu’il serait rentré.
Il se présenta vers six heures, et trouva au salon Antoinette, qui avait voulu le recevoir seule, malgré les instances de Célie.
— Laisse-moi faire, avait-elle dit, c’est moi qui ai commis la folie, c’est à moi de la réparer.
Le sentiment qui l’agitait en réalité, mais pour rien au monde elle n’eût voulu en convenir devant sa sœur chérie, c’est qu’elle voulait épargner à celle-ci l’humiliation d’entendre dire devant elle que leur ruine provenait de l’imprudence de Dornemont. Quelle que fût la ténuité du lien moral qui attachait dorénavant Célie à son mari, elle n’en portait pas moins son nom, et Antoinette ne voulait pas l’exposer à rougir devant un étranger, cet étranger fût-il un ami.
Brice vint, plus joyeux qu’inquiet. Le billet de Célie, écrit en termes vagues et laconiques, ne lui avait rien fait pressentir de la vérité.
Le visage d’Antoinette lui apprit aussitôt qu’un malheur allait le frapper. Il courait à elle, lorsqu’elle l’arrêta du geste.
— Monsieur, dit-elle avec effort, car ses lèvres avaient peine à former des mots ; monsieur, hier au soir, je vous ai parlé comme une fille riche, qui se croyait autorisée à vous témoigner de l’affection… aujourd’hui, tout est changé… ma sœur vient de m’apprendre que…
Elle s’arrêta, ne pouvant poursuivre ; une crainte horrible venait de traverser son esprit. Elle avait fait courageusement, avec l’héroïsme de son âge, le sacrifice de son amour et de son avenir, mais elle n’avait pas eu un instant la pensée que ce sacrifice pouvait être accepté sans un déchirement de la part de celui qu’elle aimait. Son devoir à elle était de l’imposer : elle ne pouvait pas être un obstacle dans la carrière de Sylvain, mais ils auraient au moins la triste joie de souffrir tous les deux de cette séparation nécessaire.
Et s’il l’acceptait sans regrets ? Après tout, ils se connaissaient depuis peu de temps… Ce doute rapide était tellement horrible qu’Antoinette ne put le supporter.
— Je suis ruinée, monsieur, dit-elle rapidement ; mon beau-frère a perdu ma dot en même temps que sa propre fortune. Vous ne pouvez plus songer à moi. Voilà ce que je voulais vous dire ; adieu.
Elle se détournait pour le quitter ; il la saisit par les deux mains, la jeta plutôt qu’il ne l’attira sur sa poitrine, et l’y retint dans ses bras noués autour d’elle.
— Eh bien ! tant mieux, dit-il à voix basse. Tant mieux ! je pourrai vous aimer sans arrière-pensée, et vous ne vous croirez pas épousée pour votre dot. Nous vivrons modestement, Antoinette, mais nous aurons l’un dans l’autre une confiance éternelle.
Où étaient les belles résolutions de la pauvre enfant ? Le sacrifice, l’abnégation… tout cela s’était envolé à la première parole de Sylvain, et là, sur ce cœur qu’elle sentait battre, elle sentait bien qu’elle ne pourrait jamais plus renoncer à lui.
Célie entrait, Sylvain se retourna sans quitter Antoinette.
— Elle a pu croire une minute que cela me ferait quelque chose ! dit-il. Voilà ce qui me fait de la peine.
— Je ne l’ai pas cru, dit Antoinette en relevant la tête et en fixant sur lui ses yeux débordants de larmes.
— Bien sûr ?
— Je ne l’ai pas cru : seulement, un instant, j’ai eu peur… Je vous en demande pardon.
Quand ils se furent calmés, Célie voulut raconter à Brice ce que son mari lui avait dit le matin ; mais, à mesure qu’elle avançait dans son récit, elle le trouvait de plus en plus difficile à continuer.
Excuser Dornemont était impossible. Roquelet, philosophe par tempérament, pouvait trouver des raisons pour sa conduite ; mais les êtres ruinés par lui ne savaient comment expliquer cet aveugle égoïsme, qui avait tout sacrifié à la satisfaction de ses instincts.
— Ce qu’il y a de certain, dit Célie, voyant qu’elle n’en sortirait pas, c’est que la situation est presque désespérée, et qu’il va falloir changer notre train de vie. Pour le reste, je ne sais absolument rien.
Sylvain songea à l’hôtel de madame Brazenyi, aux dépenses qu’elle faisait sans compter, à un somptueux dîner donné par elle la veille encore, dont un journal, familier de ces célébrités-là, rendait compte dans son numéro du matin même, et une rage amère le saisit contre Dornemont et sa maîtresse.
Incapable de dissimuler, il aima mieux s’en aller.
— Je reviendrai demain faire ma demande, dit-il aux deux femmes qui le pressaient de rester pour le dîner. En ce moment, je ne pourrais parler à Dornemont comme je dois le faire ; demain j’aurai trouvé ce que j’ai à lui dire.
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