Chapitre 25
Après son entretien avec sa femme, Dornemont avait passé une étrange journée.
L’aplomb avec lequel il avait parlé du rétablissement probable de sa fortune lui avait fait monter au cerveau de nouvelles fumées d’ambition ; au moment où il atteignait le perron de la Bourse, il avait déjà édifié un système d’opérations par lequel l’empire des millions devait revenir en ses mains.
Il fut un peu dégrisé par l’état réel de ses affaires, et aussitôt son esprit surmené, surexcité, enfourcha un autre dada. Si bon que fût son système, il fallait une base d’opérations. À qui s’adresser pour trouver de l’argent ?
Oh ! cette question, toujours la même, qui revenait, avec la régularité d’un pendule, battre les parois de son crâne endolori !
Par moments, il avait des bouffées de liberté, d’indépendance absolue ; il souhaitait d’échapper à tout, même à sa maîtresse.
Une singulière impression d’ennui, de plénitude, lui était venue la veille, pendant ce dîner où Rosa avait déployé pour tous ses invités des séductions qu’il connaissait bien, et qui l’avaient jadis transporté.
Il était jaloux, autrefois ; peu de jours auparavant, il l’était encore. Pourquoi maintenant ne l’était-il plus ?
Une incommensurable lassitude tomba sur lui, et il s’aperçut qu’il ne tenait plus à rien.
Non, à rien. Il connaissait le fond de toutes les jouissances, il savait quel dégoût, quelle nausée lui donnait le souper, quelle indifférence lui inspirait la femme, quelle colère lui causait le jeu, alors que l’animation du plaisir était remplacée par la satiété.
— Je suis repu ! se dit-il avec l’impression que personne ne pouvait plus rien pour lui.
Restaient les sentiments.
Les sentiments ! La belle affaire ! Cueillir des fleurs dans les haies pour les offrir à une femme qu’on aime, n’est-ce pas ?
Il se rappela tout à coup que longtemps, bien longtemps auparavant, il avait été amoureux d’une femme du monde, une de celles qu’on ne peut pas obtenir, parce que, si on les séduisait, on traînerait à sa suite les embarras et les conséquences des liaisons qui font scandale. Il en avait été très amoureux, cependant, et il se souvint qu’un jour, marchant auprès d’elle dans les bois, il avait cueilli une fleur qu’elle avait mise à sa ceinture… et c’était tout…
Qu’il était bête dans ce temps-là ! Et surtout, qu’il s’était trouvé bête peu de temps après ! Pourtant, le souvenir de cette fleur le poursuivait, et il se rappelait, comme si elle était devant ses yeux, la femme qui avait reçu la fleur… Elle devait avoir des cheveux blancs, depuis bientôt quinze ans qu’il l’avait perdue de vue.
Et, tout à coup, Dornemont s’aperçut que c’était le meilleur souvenir de sa vie.
C’était celle-là qu’il avait le plus aimée. Il avait pleuré pour elle, sans le lui dire, l’aimant trop peu pour s’embarrasser d’une femme arrachée à son mari et à ses enfants, mais l’aimant assez pour se figurer qu’il était héroïque et que c’était à elle qu’il sacrifiait sa passion…
Et elle, l’avait-elle aimé ?
Peut-être ; il n’en était pas bien sûr. Il l’avait cru : à présent, il en doutait. Et soudain les yeux de Dornemont s’emplirent de larmes. À présent, il eût voulu avoir été aimé d’elle et pouvoir s’en souvenir…
— Décidément, je suis malade ! fit-il en passant brutalement la main sur ses yeux humides. Il faudrait soigner cela !
Il s’occupa de ses affaires, vit cent personnes, et se trouva, à sept heures du soir, aussi avancé qu’à midi.
Comme il tournait le coin du boulevard, il heurta Roquelet.
— Tiens, Dornemont ! dit celui-ci. Où allez-vous comme cela ?
— Venez donc dîner avec moi, répondit Valéry.
— Je veux bien.
Il prenait instinctivement le chemin du parc Monceau, quand Dornemont le retint.
— Non, dit-il, pas chez moi. Allons au cabaret.
Ils entrèrent dans une bonne maison, et pendant le dîner, qui fut des plus fins, la conversation fut brillante et gaie ; mais, vers le dessert, l’animation de Valéry tomba, et il devint sombre.
— À quoi donc pensez-vous ? lui demanda son camarade.
— À une drôle d’histoire qu’on m’a racontée il y a une dizaine d’années, et dont je n’ai jamais su le fin mot. Vous avez connu Boislandais ?
— Celui qui est mort il y a trois ou quatre ans ? Oui. Pourquoi ?
— Parce qu’on tenait de drôles de propos sur son compte. Il avait été au plus bas dans ses affaires, et il s’était relevé tout à coup. Il avait trouvé de l’argent au moment où cela paraissait absolument impossible… On a dit alors cent choses absurdes : qu’il avait fait un héritage, qu’il avait tué quelqu’un, que sais-je ! Avez-vous su la vérité, vous ?
— Oui, dit gravement Roquelet.
— Eh bien, qu’est-ce qu’il y avait ?
— Il avait trouvé un ami qui lui avait prêté, voilà tout.
— Il l’avait trouvé comme ça ? tout à coup ?
— Oui.
— C’est bien singulier. Et il a relevé complètement ses affaires, je m’en souviens bien… Il était marié, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Eh bien ! sa femme, qu’est-ce qu’elle est devenue ? On ne la voyait plus dans les derniers temps.
— Elle l’avait quitté.
Un silence embarrassant régna dans le cabinet, pendant qu’au dehors on entendait les pas des garçons sur le tapis du corridor.
— Voyez-vous, reprit Roquelet, le jour où Boislandais a rétabli sa fortune, il aurait mieux fait de se brûler la cervelle. Quand un homme est acculé à ses dernières ressources, quand il est au pied du mur, enfin, – il devrait se dire qu’au bout du compte, il y a quelque chose de plus regrettable que la vie, c’est l’honneur.
— C’est donc déshonorant, ce qu’a fait Boislandais ?
— Je ne puis en parler librement ; il est mort, mais il y a des gens qui vivent encore, et pour eux, je dois me taire.
— Sa femme était jolie et bien élevée, dit Dornemont d’un ton distrait.
Roquelet garda le silence.
— L’honneur, reprit Valéry avec un peu d’irritation, tout le monde en a plein la bouche, et personne au fond ne sait ce que c’est…
— On sait au moins ce que ce n’est pas, interrompit Roquelet.
— Il y a tant de sortes d’honneur ! continua Dornemont impatient ; celui d’un homme n’est pas le même que celui d’une femme, et l’honneur d’un pékin n’est pas celui d’un militaire….
Roquelet leva la main comme pour l’avertir.
— L’honneur cesse là où l’intérêt d’argent prend le dessus, dit-il.
— Ça n’est pas clair…
Dornemont était nerveux et inquiet ; il avait envie de pousser son ami jusqu’au fond de la question, et il avait peur de ce qu’il pouvait entendre.
— Je ne suis pas un moraliste, reprit Roquelet avec une douceur qui ne lui était pas familière ; mais je sais une chose : lorsqu’un homme en est arrivé à se dire qu’il ne peut pas aller plus loin sans transiger avec l’honneur, ce qu’il a de mieux à faire, c’est de mourir, pendant qu’on peut encore l’estimer, parce que, voyez-vous, on ne transige pas avec l’honneur ; on passe à l’ennemi, et une fois qu’on y est, on est un coquin, plus ou moins, mais on est un coquin.
— Vous êtes dur pour les gens d’affaires, fit Dornemont en riant d’un rire qui sonnait faux.
— Pas pour tous, – seulement pour ceux qui le méritent.
Dornemont se leva et jeta sa serviette.
— Allons, dit-il, assez philosophé. Je vais faire un tour chez moi. Il y a peut-être des lettres.
Les deux hommes se serrèrent la main et se quittèrent. Dornemont prit une voiture et rentra chez lui.
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